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Nouvelles donnes autour des itinéraires carriérologiques de la vie adulte

Jean-Pierre BOUTINET



Chaque époque est amenée à identifier pour les affronter, les défis face auxquels elle se trouve placée. La nôtre va devoir gérer les dynamiques démographiques propres à nos sociétés postindustrielles ; ces dynamiques sont faites pour une part d’un ralentissement durable des naissances, actuellement uniquement compensées par le solde migratoire de l’immigration, pour une autre part d’un vieillissement de plus en plus prononcé des populations, vieillissement accentué par l’allongement du cours de l’existence. Dans ce contexte on peut se demander ce que deviennent les adultes en demeure d’exercer leurs responsabilités pour le devenir d’une société composée d’aînés en nombre pléthorique et de jeunes scolarisés massivement jusqu’à un âge de plus en plus avancé et qui peinent à assumer le renouvellement générationnel. En quoi donc ces adultes, pris démographiquement entre deux populations inactives qui quantitativement leur sont supérieures en nombre, sont-ils à même dans un tel contexte d’assumer la responsabilité générationnelle que l’on attend d’eux ?

La notion d’adulte fut pendant longtemps du domaine de l’évidence ; peu sujette à préoccupations au regard de l’éducation des jeunes, puis du mode d’accompagnement des personnes âgées qui l’une et l’autre depuis plusieurs décennies captent les attentions sociétales, elle a semblé constituer un non-lieu pour les sciences sociales. Ces sciences ont toujours préféré l’aborder indirectement par le biais d’une approche spécifique : celle de la personnalité normale ou pathologique, celle de la formation continue, celle des métiers et professions, celle de la stratification sociale et de la mobilité, celle encore des rites de passage, celle aujourd’hui de l’acteur ou du sujet décliné dans ses différentes variations

Pour peu cependant que nous affinions notre regard sur ce terme d’adulte, nous pouvons alors observer sa montée dans l’actualité, depuis notamment une trentaine d’années que nos sociétés se sont plus systématiquement préoccupées de la formation pour adultes. Mais avant ces années 1970, significatives à plus d’un titre pour notre objet d’étude, la vie adulte a connu des métamorphoses antérieures au cours du siècle précédent. Inutile toutefois de remonter plus avant que le début du XIXe siècle puisqu’à cette époque l’adulte comportait une tout autre signification ; il désignait la classe d’âge des post-adolescents, c’est-à-dire des jeunes qui avaient cessé de croître ii, vierge nubile ou jeune homme dans sa virilité. Les métamorphoses récentes du terme adulte depuis la seconde moitié du XIXe siècle ont d’abord consisté grammaticalement dans la conquête que les usages linguistiques ont fait du substantif adulte, en arrachant ce dernier au statut précaire qu’il conservait jusqu’ici dans la langue française de simple qualificatif. En se substantivant, l’adulte va désigner dans une société machiste l’individu parvenu au faîte de son épanouissement c’est-à-dire l’homme viril. C’est du moins encore de cette façon que le Dictionnaire Larousse le définissait à la fin du XIXe siècle. Il faudra attendre la moitié du XXe siècle avec la conquête par le genre féminin d’une place sociale reconnue pour que la vie adulte prenne la signification que nous lui connaissons aujourd’hui, celle qui unit deux modalités existentielles différentes d’être, le genre féminin et le genre masculin au sein d’un même statut social, celui de la responsabilité adulte. Cette responsabilité est d’ailleurs le leitmotiv actuel à partir duquel aujourd’hui spontanément on se représente sur un monde préférentiellement éthique une vie adulte que l’on considérait, il y a quelques années encore sous l’angle de l’autonomie, de l’épanouissement, voire de la réalisation de soi.

Des années 1950 jusqu’à nos jours, on peut successivement identifier trois modèles contrastés de vie adulte ; le premier modèle, celui qui vient mourir face aux offensives naissantes de la Révolution Lesage ou ce qui lui en tient lieu dans les différents pays industrialisés va identifier l’adulte à la norme, à la référence ; c’est l’étalon au regard des autres âges de la vie mais un étalon d’ailleurs qui reste encore à dominante machiste car trop vite assimilé à la virilité parvenue à sa maturité. Le deuxième modèle surgira assez rapidement aux confins des années 196O, favorisé en cela par les développements socio-techniques pour attaquer frontalement le premier modèle d’un adulte mature et le déstabiliser durablement. Ce nouveau modèle de l’adulte en perspective se caractérise par une continuelle construction de soi-même à travers un développement vocationnel indéfini, exprimant une maturation progressive ordonnée à l’inachèvement. Ce deuxième modèle à connotation optimiste pour temps d’expansion socio-économique va trébucher dans les années 1980 sur une conjoncture socio-économique capricieuse et prendre conscience de la naïveté qui le traversait. Il laissera la place à un troisième modèle, délibérément pessimiste, modèle pour temps de crise qui entend signifier à travers les différentes épreuves auxquelles il doit faire face que ce nouvel adulte à problème désormais confine souvent à un état d’immaturité ; cet état d’immaturité est renforcé par le brouillage des âges, interdisant à l’adulte désormais de rester la référence structurante et idéalisée des autres classes d’âge ; c’est dans un tel contexte que cet adulte se trouve confronté à maintes incertitudes et doit faire face à des situations problématiques. iii

Dans le cadre de ce troisième modèle de la vie adulte, le concept de carriérologie prend un sens tout nouveau alors qu’il s’est forgé pour rendre compte des itinéraires professionnels propres au développement vocationnel du deuxième modèle. Le modèle du développement vocationnel plaçait l’adulte sur ces itinéraires professionnels faits d’une dominante de régularité avec des parcours qui prenaient souvent des allures ascendantes dans la réalisation de soi. On pouvait alors ponctuer des étapes, identifier des alternances, aménager des transitions. Le sens nouveau que notre troisième modèle attribue à la vie adulte opère un double glissement sémantique. D’une part ce sens devient tributaire des aléas de carrière, des difficultés ou impossibilités d’insertions, des régressions adultes vers telle ou telle forme de dépendance ou d’assujettissement face à des situations vécues comme frustrantes : le chaos vocationnel dans ce contexte devient plus adéquat pour définir la carriérologie que l’ancien développement vocationnel. D’autre part la carriérologie ne saurait désormais se laisser réduire aux seuls itinéraires professionnels ; elle concerne de façon beaucoup plus large les différents itinéraires existentiels (conjugaux et familiaux, professionnels, associatifs…) construits ou à construire par l’adulte. Or ces itinéraires, quels qu’ils soient, se font beaucoup plus capricieux et imprévisibles, parfois autonomes les uns des autres, parfois interdépendants ; l’effacement des marques identificatoires, la complexité grandissante des situations entre autres génèrent maintes fragilisations. C’est dire que les cadres de référence à l’intérieur desquels l’adulte des années l960, l970, voire l980 pouvait se mouvoir deviennent désormais au sein de nos environnements communicationnels de plus en plus malléables et fluctuants, mais constituent de moins en moins des repères structurants.

C’est une contribution à l’élucidation de ce troisième modèle qu’apporte le présent dossier thématique. En même temps que ce dossier cherche à délimiter ce qui fait la cohérence du troisième modèle, il entend saisir les liens que ce troisième modèle entretient avec les deux premiers, sans doute passés de mode mais dont il s’agit de savoir s’ils ne gardent pas une présence psycho-culturelle sous-jacente discrète et tenace ; il entend par ailleurs s’interroger sur les perspectives que peut laisser entrevoir ce troisième modèle quant à une possible recomposition du statut de l’adulte en culture communicationnelle postmoderne. Certes le dossier ci-après ne prétend pas à l’exhaustivité. Nous avons toutefois cherché à identifier cinq enjeux qui marquent aujourd’hui les itinéraires carriérologiques des adultes :

- Qu’en est-il de la nouvelle façon d’entrevoir la maturité à situer désormais par rapport à son inverse l’immaturité? Maturité et immaturité sont-elles des clefs de compréhension pertinentes, soit exclusives l’une de l’autre pour rendre compte de la vie adulte soit au contraire complémentaires ?

- Comment la vie adulte articule-t-elle au sein d’une même catégorie d’âge la question des différences d’être telles que ces dernières se manifestent dans les genres ? Avec l’actuelle transformation des rôles masculins et féminins, selon quelle modélisation se représenter les relations entre genres ? 

- Comment situer les âges, leurs structurations et leurs évolutions au sein d’itinéraires à identifier ? Y a-t-il des statuts spécifiques de l’adulte liés à un âge déterminé ?

- Que dire actuellement des constructions identitaires aux prises avec ce sentiment lancinant très actuel de non-reconnaissance ?

- Quel rôle faire jouer aux situations-limites auxquelles chacune, chacun d’entre nous se trouve virtuellement confronté(e), situations qui constituent comme une sorte d’absurdité dans une société de l’abondance et du confort technique ?

Ces différents enjeux sont ici abordés chacun selon une pluralité d’approches spécifiques en point et contre-point, approches qui pourraient certes donner l’impression d’un travail de juxtaposition. C’est la raison pour laquelle l’ensemble des contributions se trouve ressaisi en conclusion à travers une relecture critique dans le cadre d’une réflexion anthropologique sur la vie adulte et son identification à la question controversée mais aujourd’hui d’actualité de la constitution du sujet : à quelles conditions nos cultures postmodernes peuvent-elles favoriser la constitution d’un sujet adulte et de quel sujet adulte s’agit-il ?

Faisant appel à des chercheurs et à des praticiens, le présent dossier tente d’esquisser des éléments de réponse à cette dernière question en inscrivant sa production dans l’ère de la francophonie avec des contributions issues de Belgique, de France, du Québec et de Suisse.


i Professeur à l’U.C.O. d’Angers, Professeur associé à l’Université de Sherbrooke (Canada) , Chercheur associé à l’Université de Paris X.

ii En conformité avec le participe passé adultus du verbe adolesco ; si le participe présent de ce verbe, adolescens signifie " qui est en croissance ", le participe passé indique " qui a cessé de croître ".

iii Sur ces métamorphoses cf. notamment de J-P. BOUTINET, L’immaturité de la vie adulte, Paris P.U.F. 1999, 2e éd.

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