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Immaturité et maturité de l’adulte.
Un paradoxe chez les PUF ?
1

Christiane VANDENPLAS-HOLPER
Louvain-la-Neuve, Belgique


auteur

résumé/abstract

Deux ouvrages aux titres à la fois semblables et opposés - d’une part, L’immaturité de la vie adulte de Jean-Pierre Boutinet et d’autre part, Le développement psychologique à l’âge adulte et pendant la vieillesse. Maturité et sagesse de Christiane Vandenplas-Holper - ont été publiés aux Presses universitaires de France (PUF) en mars 1998. S’agit-il d’une coïncidence fortuite ? S’agit-il d’un paradoxe? Intrigués par leurs titres respectifs, les deux auteurs ont décidé de confronter leurs cadres de référence. Après avoir dégagé les similitudes et les différences entre les concepts et les méthodes de recherche de l’un et de l’autre, Christiane Vandenplas-Holper conclut que le paradoxe n’est qu’apparent. En effet, les deux ouvrages sont largement complémentaires : à partir de sources et de perspectives différentes, Jean-Pierre Boutinet traite des conditions qui maintiennent l’adulte dans l’immaturité, Christiane Vandenplas-Holper des chemins qui mènent à la maturité et à la sagesse.

contenu

Les similitudes
Les différences
Les sources de réflexion
Les concepts associés à l’immaturité, à la maturité et à la sagesse
Une indiscutable complémentarité
Une invitation à "LABYRINTHER" et à "NOMADISER"



Dans le catalogue des nouveautés des Presses universitaires de France (PUF) sont annoncés, en mars 1998, deux ouvrages aux titres à la fois semblables et opposés : d’une part, L’immaturité de la vie adulte de Jean-Pierre Boutinet publié dans la collection Le sociologue et d’autre part, Le développement psychologique à l’âge adulte et pendant la vieillesse. Maturité et sagesse de Christiane Vandenplas-Holper publié dans la collection Pédagogie d’aujourd’hui. S’agit-il d’une coïncidence fortuite? S’agit-il d’un paradoxe?

À part une brève référence que Christiane Vandenplas-Holper (Chv) fait à un des ouvrages de Jean-Pierre Boutinet (Jpb), les deux auteurs, l’un enseignant à l’Université d’Angers en France et l’autre à l’Université de Louvain, en Belgique, ne se sont jamais rencontrés et ne connaissent pas les travaux l’un de l’autre. Intrigués par l’insolite et le paradoxe - du moins apparent - de leurs titres respectifs - ils ont décidé de se mettre "in search for common ground", comme le diraient leurs collègues anglo-saxons. Chv s’est livrée à cette tâche à partir de son propre cadre de référence pour dégager - au-delà de la surface des titres - des similitudes, des différences et des complémentarités. Jpb en fait de même dans une autre contribution à ce volume.

Les similitudes

Le terme paradoxe ne vient pas seulement à l’idée de celui qui feuillette le catalogue des nouveautés des PUF de mars 1998. Le substantif paradoxe et l’adjectif paradoxal constituent parmi les mots clés les plus importants qui parcourent d’un bout à l’autre (p. 88, 180-181, 207, 240, 242, 246, 247) l’ouvrage de Jpb. Bien qu’il ne dispose pas d’un index1 qui pourrait faciliter ses recherches, le lecteur attentif constate que ces termes s’insèrent dans un réseau de concepts connexes dont les plus fréquents sont l’ambiguïté (p. 3, 102, 117, 240, 245), l’ambivalence (p. 110, 117, 126, 144, 161, 196, 227, 254), l’incertitude (p. 58, 112, 117, 123, 230, 234), le relatif et la relativisation (p. 118, 131, 214, 251). À ceux-ci s’associent, à leur tour, les termes d’existentiel (p. 2, 139, 174, 191, 206-207, 224), de recherche ou de plénitude du sens (p. 94, 195, 214), d’herméneutique (p. 123, 127), de crises (p. 76, 166) et de défis (p. 153, 193, 199, 221), de contrôle (p. 109, 202), d’agent ou d’acteur (p. 47, 66- 67, 111, 119, 227) et d’identité (p. 175-190). Les questions existentielles et celles relatives à la recherche du sens de la vie, avec les notions connexes de valeurs, de mort, de religion, les notions d’incertitude et de relativité, de crise, de défi et de contrôle, d’agent et d’identité sont également parmi les mots clés les plus importants qui émaillent l’ouvrage de Chv : ils renvoient, à eux seuls, à plus d’une centaine de passages et notamment à l’histoire rapportée par Elie Wiesel (p. 263).

Martin Buber assistait un jour à un colloque de théologiens chrétiens. " Messieurs, Mesdames, [leur dit-il ], la différence entre vous et moi, c’est quoi ? Vous pensez que le Messie est déjà arrivé et qu’il reviendra. Moi, je pense, moi et mon peuple, nous pensons qu’il n’est pas encore venu. Et bien !, je vous suggère de l’attendre ensemble et lorsque [...] le Messie reviendra ou viendra, nous lui demanderons: Avez-vous déjà été ici auparavant?’ Et alors [...], j’espère que je serai tout près de lui et je lui soufflerai à l’oreille: " De grâce, ne répondez pas ".

S’il est vrai que les termes de paradoxe et d’ambiguïté ne figurent pas dans l’index thématique qu’a établi Chv, il reste que le maniement du paradoxe et la tolérance à l’ambiguïté caractérisent, selon Jane Loevinger, la personne adulte mature (p. 232-233) et que les concepts de conflit socio-cognitif et de dilemme, proches de celui de paradoxe, font partie du réseau conceptuel de Chv.

Jpb et Chv se situent l’un et l’autre dans une perspective historique. Le premier retrace les mutations qui se sont opérées dans la vie adulte à partir des années 1960; tout en présentant à ses lecteurs et lectrices essentiellement la synthèse critique des travaux qui sont sortis de presse au cours de ces 15 dernières années, la seconde trace, à partir des années 1920-1930, l’évolution des méthodes et des concepts relatifs à l’étude du développement tout au long de la vie. Les deux auteurs accordent également une grande importance aux perspectives éducatives : les considérations de Jpb se basent largement sur son expérience de formateur auprès de divers et de nombreux publics d’adultes (p. 3). L’auteur consacre un chapitre entier à l’éducation continue (p. 209-227). À partir des concepts qu’il développe et des recherches qu’il présente, l’ouvrage de Chv construit les fondements d’une éducation tout au long de la vie.

Les différences

Au-delà de ces ressemblances, les ouvrages de Jpb et de Chv se distinguent en premier lieu, par les sources à partir desquelles ils alimentent leur réflexion; en second lieu, par l’accent qu’ils mettent sur les concepts associés à l’immaturité, d’une part, sur la maturité et la sagesse, d’autre part.

Les sources de réflexion

Les sources sur lesquelles se base Jpb sont très variées. S’appuyant à la fois sur la philosophie, la sociologie et la psychologie, l’auteur trace l’évolution des principaux courants de pensée qui ont marqué les trois ou quatre dernières décennies. En ce qui concerne la philosophie, la sociologie et la référence à certains courants épistémologiques très larges tels que la théorie des systèmes, Jpb se base sur des auteurs français - tels que Ariès (p. 157), Attali (p. 255), Bourdieu (p. 159), Crozier (p. 67), Greimas (p. 129), Lapassade (p. 8, 184, 249), Lyotard (p. 54), Ricoeur (p. 68, 123 ), Touraine (p. 109 ), Sartre (p. 189), Valéry (p.125), et des auteurs appartenant à la communauté scientifique internationale tels que Arendt (p. 104-105), Bateson (p. 82), Habermas (p. 96, 112), Heidegger (p. 217), Husserl (p.138), Waztlavik ( p. 78, 88) dont les ouvrages ont été traduits en français. De brèves références sont également faites aux pionniers de la psychologie du développement tout au long de la vie tels que Charlotte Bühler, Erikson et Jung (p. 68, 165, 189), à quelques auteurs plus récents tels que Bugental, Neugarten, Havighurst, Levinson ou Lazarus et Folkman (p. 159, 191, 197) et à des psychologues français ou québécois tels que Dubois, L’Ecuyer, Riverin-Simard, Tap (p. 69, 75, 168, 174, 202).

Les références à ces auteurs sont insérées dans un tableau - pour ainsi dire phénoménologique - de l’univers postindustriel dans lequel évolue l’homme postmoderne. Ce tableau bouleverse le lecteur au plus profond de lui-même. Qui, en effet, ne s’est pas senti noyé, à un moment ou l’autre - voire quotidiennement - dans la marée des informations qui l’assaillent à partir de son télécopieur ou de son courrier électronique ; qui n’a pas fait face lui-même à la précarité de l’emploi; qui n’a pas connu dans sa famille, parmi ses collègues, ses amis, ses connaissances ou ses voisins des personnes ballottées entre leur travail mi-temps par-ci et leur emploi tiers-temps par-là ; des personnes évoquant la possibilité de la préretraite pour laisser leur poste de travail à un employé plus jeune ou à un chômeur ; des couples qui se défont et des familles qui se recomposent ? Très rarement seulement, Jpb fait référence à l’une ou l’autre étude empirique - par exemple, une enquête sur le suicide (p. 168) ou sur les valeurs qui guident les français (p. 174). La référence à ces travaux est extrêmement rapide, sans mention de données chiffrées ou des méthodes par lesquelles ces données ont été recueillies.

Les propos de Chv sont différents. Elle dresse, pour la première fois en langue française, une synthèse de la littérature foisonnante concernant la psychologie du développement tout au long de la vie. Celle-ci est concernée par la description, l’explication et l’optimisation ou la stimulation des processus développementaux tout au long de la vie, de la conception jusqu’à la mort (p. 14) et elle envisage le développement de manière interactive et multilinéaire par la conjugaison des effets liés à l’âge, des facteurs socio-historiques et des événements marquants de la vie.

Chv se base essentiellement sur des auteurs nord-américains, allemands et suisse-allemands - Baltes, Brandtstädter, Enright, Perry, Rest, Riegel, Oser, Schaie, pour n’en citer que quelques-uns. Tout en analysant les bien-fondés épistémologiques qui sous-tendent les différents courants de recherche, elle se base, pour la grande partie de son ouvrage sur des études empiriques qu’elle décrit en détail et dont elle présente les principaux résultats à partir de la vingtaine de graphiques qui émaillent son ouvrage. Certaines de ces recherches - de type transverso-séquentiel - ont suivi les mêmes personnes, d’âges différents, sur une période très longue et comparent le niveau de développement tel qu’il s’est produit au cours des dernières décennies. C’est ainsi qu’aux États-Unis, Schaie étudie le développement de l’intelligence à partir d’un test standardisé, le PMA (Primary Mental Abilities) (p. 40-51) ; et qu’en Allemagne, Brandtstädter étudie, à partir d’un questionnaire, la manière dont la personne pense contrôler sa vie - en prenant elle-même les décisions ou en étant dépendante de forces qui lui sont extérieures (autrui ou la chance) (p. 181-187). Les résultats de ces deux recherches, toujours en cours, qui reposent sur ce que les chercheurs d’expression anglo-saxonne appellent des "hard data", montrent que, pour reprendre l’expression de Baudelot et Establet, "le niveau monte" au fil des décennies (p. 250). Ils s’opposent ainsi de manière saillante au tableau fait de précarité, de vulnérabilité et de fragilité que dresse Jpb dans une approche phénoménologique.

Les concepts associés à l’immaturité, à la maturité et à la sagesse

Bien que les mots clés des ouvrages de Jpb et de Chv se recoupent dans une large mesure, ceux-ci sont - en accord avec le titre de chacun des ouvrages - associés à des concepts à connotation essentiellement négative pour Jpb et à connotation essentiellement positive pour Chv. Jpb ne cesse de faire référence à la précarité (p. 10, 56, 111, 224) des situations de vie dans lesquelles l’adulte est actuellement inséré; celle-ci est à son tour liée à sa vulnérabilité (p. 11, 101, 215) et à sa fragilité (p. 49, 119, 131, 215). Bien que des termes à connotation négative tels que dépression et désespoir figurent également dans l’index thématique de l’ouvrage de Chv, ceux de bien-être psychologique, de bonheur, de plaisir de fonctionner, de satisfaction de la vie et de confiance sont de loin plus fréquents.

Alors que Jpb décrit les conditions, de nature socio-politique et technologique qui, selon lui, peuvent maintenir l’adulte postmoderne dans l’immaturité, Chv décrit, à partir des auteurs dont elle a analysé les recherches, l’évolution de l’intelligence et de la personnalité à l’âge adulte et pendant la vieillesse ainsi que les conditions qui stimulent le développement, la maturité et l’accès à la sagesse.

Les études présentées dans l’ouvrage de Chv éclairent sans aucun doute la notion du développement personnel. Les recherches relatives au contrôle personnel sur le développement montrent l’initiative que les personnes prennent au cours de leur vie ; les études relatives au jugement moral éclairent les processus de décision démocratique ; les travaux concernant les événements marquants de la vie montrent comment les personnes s’adaptent aux changements de diverses natures qui jalonnent leur existence. Le développement personnel, tel qu’il apparaît ainsi, s’articule autour des notions de "maturité" et de "sagesse". Il consiste à apprécier le goût des choses simples, car "la créativité s’exprime, [...] dans les plats que la ménagère confectionne avec imagination, la compréhension pleine d’affection qui lie un conjoint ou un parent à sa famille, [...] dans la merveilleuse rose nouvellement créée par un jardinier." (Bühler, 1977, citée dans Chv, p. 119).

La créativité et le bonheur le plus parfait s’expriment également dans le geste professionnel exécuté à la perfection.

Ainsi, le cuisinier Ting (qui était au service du Seigneur chinois Hui) dépeçait un boeuf pour son maître. "À chaque contact de sa main, à chaque soulèvement de son épaule, à chaque mouvement de ses pieds, à chaque poussée de ses genoux, - ssst! sst! Il ondulait son couteau avec un sifflement et tout se déroulait dans un rythme parfait, comme s’il exécutait la danse du bocage des mûriers ou comme s’il s’accordait à la musique de Ching-shou [...] ." (Sources chinoises, citées dans Csikszentmihalyi, 1988, 1991, cité dans Chv, p. 131).

De façon plus large, le développement personnel consiste à s’engager activement dans des défis qui restent maîtrisables, à envisager de manière relative et contextuelle les connaissances dispensées au cours d’une formation et les événements que propose la vie de tous les jours, à équilibrer les gains et les pertes pour infléchir flexiblement les buts poursuivis lorsque les tâches, dont la réalisation est projetée, dépassent les ressources disponibles. Pour Baltes, la sagesse consiste à gérer les problèmes importants mais incertains de la vie en les situant dans une perspective contextuelle et en adoptant une vision relative des situations (p. 95-107).

Le concept du "vieillissement heureux" est très proche de ceux de "maturité" et de "sagesse". Alors que le terme de vieillissement fait souvent référence à la notion de perte, de déclin et d’approche de la mort, un certain nombre de chercheurs se sont progressivement efforcés de mettre en évidence de nouvelles manières de décrire et d’infléchir le vieillissement dans d’autres voies que celles qu’il suivrait "naturellement". De nombreux indicateurs - la satisfaction de la vie, la longévité, la santé physique et la santé mentale, l’efficience des capacités mentales, la productivité, la capacité de faire face à des situations difficiles, le contrôle personnel, la compétence sociale, la sagesse - ont guidé la recherche fondamentale et les différentes démarches d’intervention.

La psychologie du développement tout au long de la vie vise en effet à optimiser le développement et les démarches d’intervention sont nombreuses. Un certain nombre d’interventions éducatives ont stimulé le développement dans des situations contrôlées. Il ressort de l’étude de White et des recherches menées à propos des effets de la méditation transcendantale que des programmes de formation peuvent stimuler le développement du Moi (p. 240-241). L’étude de Enright et de ses collaborateurs a mis en évidence que des personnes même âgées peuvent apprendre à pardonner (p. 223-227). Les recherches menées par Willis, Schaie et Baltes ont montré que le déclin des capacités cognitives peut être inversé par des programmes d’entraînement menés en laboratoire (p. 61-66). Les recherches de Schulz d’une part, de Langer et Rodin d’autre part, menées dans des maisons de retraite ont mis en évidence que le bien-être des personnes âgées peut être augmenté si celles-ci peuvent prévoir et contrôler les événements qui constituent la trame de leur vie et si des responsabilités leur sont confiées (p. 197-202).

Un certain nombre d’autres études font comprendre comment la personne, agent de son développement, se crée un environnement stimulant. L’étude de Perry a montré qu’un enseignement universitaire qui confronte les étudiants avec des cadres théoriques différents stimule la prise de conscience de la relativité et de l’engagement (p. 78-88; 107-110). Les travaux de Rest et Narvaez ont décrit les qualités d’un environnement social plus large stimulant pour le développement du jugement moral que se construisent les étudiants et les jeunes adultes (p. 216-218). Schaie a isolé les composantes d’un "micro-environnement" que les personnes se construisent et qui réduit les risques d’un déclin cognitif précoce (p. 65-66).

Une indiscutable complémentarité

À maintes reprises, Chv montre la complémentarité entre les différents cadres théoriques qu’elle présente dans son ouvrage. Par exemple, le fait que des chercheurs insérant leurs travaux dans le cadre de la théorie cognitivo-développementale sont également préoccupés par la problématique de la stabilité qui caractérise le développement peut paraître étonnant. En effet, la théorie piagétienne constitue un modèle dynamique qui décrit et explique, selon Piaget, la transformation des conduites et des cognitions à partir du processus de l’assimilation et de l’accommodation. L’étude de la stabilité de la personnalité peut sembler contradictoire à première vue du moins dans le cadre de la théorie cognitivo-développementale, puisque celle-ci centre son attention sur les changements que constituent les processus de transformation de la personnalité. Or, les notions de "stabilité" et de "changement" ne se situent pas au même niveau. Les approches en termes de trait envisagent la stabilité à partir de la position relative des sujets les uns par rapport aux autres sur le continuum des variables qui mesurent les différences inter-individuelles. Pour la théorie cognitivo-développementale au contraire, le changement se situe dans la transformation intra-individuelle de la personnalité. Le fait que ces deux approches se centrent sur des concepts différents n’implique ainsi pas nécessairement que ceux-ci soient contradictoires.

Une complémentarité se dégage également entre les approches de Jpb et Chv. En effet, les thèmes abordés en passant par Jpb sont présentés bien plus longuement dans l’ouvrage de Chv. Ainsi, Jpb mentionne-t-il de manière répétée mais brève la psychologie humaniste (p. 11, 48, 213). Chv lui consacre un chapitre entier (p. 110-138) à partir des premiers travaux de Charlotte Bühler jusqu’aux travaux récents de Csikszentmihalyi. Jpb traite en deux pages de l’ennui (p. 139-141) et en deux autres pages des ordalies modernes (p. 199-201) ; Chv consacre une douzaine de pages (p. 121-135) au "flux", ce balancement heureux entre défis et compétences qui, selon Csikszentmihalyi, se situe "au-delà de l’ennui et de l’angoisse" et prend souvent naissance dans les ordalies. Jpb fait référence, en passant, à la théorie des traits de personnalité (p. 31 ; voir aussi l’article inséré dans le présent volume). Chv consacre un chapitre entier (p. 138-156) à cette théorie qui considère que la personnalité est essentiellement stable. Elle estime néanmoins que celle-ci offre peu de pistes fructueuses aux personnes - formateurs et thérapeutes - qui se proposent de stimuler le développement de la personnalité. Les notions de crise, de transition et de situation-limite constituent des concepts-clé pour Jpb ; il leur consacre un chapitre entier (p. 191-297). Chv consacre également un chapitre entier (p. 156-203) aux notions de crise, d’adaptation et de contrôle. Elle présente, comme Jpb, l’approche classique de Lazarus et Folkman, mais également plusieurs autres approches, notamment celle de Brandtstädter. Alors que Jpb ne fait aucune référence à la théorie cognitivo-développementale (notamment aux pages 108-109) et insiste, à juste titre, sur le fait que Piaget n’a jamais étudié le développement au-delà de l’adolescence (voir l’article inséré dans cette contribution), Chv consacre une place de choix (p. 205-246) à ce courant qui s’appuie sur le cadre épistémologique de la théorie piagétienne pour étudier le développement moral, le développement du jugement religieux, le développement du pardon et le développement du Moi. Cependant, quelques-unes des considérations émises par Jpb ne sont nullement contradictoires avec les présupposés de la théorie cognitivo-développementale. Ainsi, l’opinion selon laquelle une "pédagogie postmoderne devrait [...] se donner comme priorité de débusquer les différentes formes de contradictions pour voir à quelles conditions transformer ces formes en paradoxes structurants" (p. 248) constitue pour ainsi dire une reformulation de la notion du conflit cognitif et socio-cognitif dans laquelle la théorie cognitivo-développementale voit le moteur du développement de l’intelligence et de la personnalité.

Alors que Chv n’évoque que très brièvement le concept de la postmodernité (p. 246) et y revient quelque peu plus longuement dans une autre publication (Vandenplas-Holper, 1999, pp. 34-36), Jpb place son ouvrage tout entier dans le sillage de l’ère postindustrielle et de l’homme postmoderne.

Ainsi, la postmodernité conteste certains traits de la modernité, "comme la rationalisation développée jusqu’à ses ultimes conséquences, le souci de hiérarchisation et de centralisation, la prétention universaliste ; elle en développe de nouveaux autour de la capacité à devenir acteur, l’importance conférée à l’incertitude et à la complexité, le primat donné à la communication sur la production, la valorisation du local et du singulier au détriment du général et de l’abstrait" (Jpb, p.55).

Le lecteur de cette contribution aura compris que le paradoxe qui a pu déconcerter celui ou celle qui, en mars 1998, a feuilleté le catalogue des nouveautés des PUF n’est qu’apparent. À partir de sources et de perspectives différentes, de contenus abordés rapidement par l’un, de manière détaillée par l’autre, Jpb traite des conditions qui maintiennent l’adulte dans l’immaturité, Chv des chemins qui mènent à la maturité et à la sagesse. Leurs ouvrages sont dès lors largement et indiscutablement complémentaires.

Une invitation à "LABYRINTHER" et à "NOMADISER"

Dans son ouvrage, Chv a tissé de multiples fils d’Ariane qui mènent le lecteur à travers le dédale que constituent les recherches concernant le développement et l’éducation tout au long de la vie. Le but de cette brève contribution a été d’inclure quelques-uns des concepts-clé de l’ouvrage de Jpb dans le réseau de ces fils conducteurs. Pour reprendre une image empruntée à Attali (1996, p. 166-167) et que celui-ci, à son tour, a empruntée à Rabelais, cette entreprise laisse néanmoins au lecteur et à la lectrice assez de latitude pour "labyrinther " à leur guise, à travers ces deux ouvrages, puisque, "en science, sans errance, on ne trouve rien de ce qu’on ne cherche pas". Ils pourront également puiser dans ces ouvrages des sources de réflexion "sur le sens à donner à la vie, à la mort, à notre aventure technique et aux disparités qu’elle engendre, sur notre finitude et les nouvelles vulnérabilités qui [nous] assaillent" (Jpb, p. 101). Le lecteur et la lectrice pourront finalement y chercher une inspiration pour faire preuve de cette créativité de tous les jours, chère à Charlotte Bühler et se laisser aller au "flux", cher à Csikszentmihalyi, bref, pour "nomadiser".

"Nomadiser, faire face, se perdre, s’accepter, persévérer, se souvenir, danser, jouer, ruser, élucider : l’homme qui parvient à réunir toutes ces qualités a toutes les chances d’avancer, même après d’innombrables erreurs, vers la réponse à la seule question qui vaille: "Qu’est-ce que je veux devenir? " ( Attali, 1996, p. 208).

auteur

Christiane Vandenplas-Holper enseigne la psychologie du développement à l’Université de Louvain. Son enseignement et ses recherches portent sur le développement social de l’enfant, les théories implicites du développement et de l’éducation, les récits pour enfants et le développement tout au long de la vie.
Courriel: vandenplas@deva.ucl.ac.be

notes

  1. Cet article est publié simultanément dans la revue italienne Pedagogia e Vita, 4, 2001, Université du Sacré-Coeur de Milay, Italie
  2. La présente revue se base sur la première édition de l’ouvrage de Jpb qui - contrairement à la deuxième édition - ne comporte pas d’index.

abstract

Two books with similar and yet opposed titles - L’immaturité de la vie adulte by Jean-Pierre Boutinet and Le développement psychologique à l’âge adulte et pendant la vieillesse. Maturité et sagesse by Christiane Vandenplas-Holper - have been published by the Presses universitaires de France (PUF) in March 1998. Was it by coincidence? Is this a paradox? Intrigued by their respective titles, both authors have decided to engage in a search for common ground. After having sketched the similarities and the differences between concepts and methods used by both authors, Christiane Vandenplas-Holper concludes that the paradox is only in the surface structure. Indeed, both essays are largely complementary: from different sources and perspectives, Jean-Pierre Boutinet deals with the conditions which corroborate the adult’s immaturity, Christiane Vandenplas-Holper with the pathways which lead to maturity and wisdom.

références

ATTALI, J. (1996). Chemins de sagesse. Traité du labyrinthe. Paris : Fayard.

BOUTINET, J.P. (1998). L’immaturité de l’adulte. Paris : Presses Universitaires de France, collection "Le sociologue".

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE (1998). Nouveautés. Janvier-Février-Mars, Presses Universitaires de France, N° 278.

VANDENPLAS-HOLPER, C. (1998). Le développement psychologique à l’âge adulte et pendant la vieillesse. Maturité et sagesse. Paris : Presses Universitaires de France, collection "Pédagogie d’Aujourd’hui".

VANDENPLAS-HOLPER, C. (1999). Piaget, Kohlberg et les "postkohlbergiens": un demi-siècle de recherches concernant le développement moral. Dans W. Doise, N. Dubois, & J.L. Beauvois (sous la direction de). La construction sociale de la personne (p. 21-46). Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.

VANDENPLAS-HOLPER, C. (2000, a). Maturità e saggezza. Lo sviluppo psicologico in età adulta e nelle vecchiaia. Traduction : M. Parizzi. Milano : Vita e Pensiero.

VANDENPLAS-HOLPER, Ch. (2000, b). Desenvolvimento psicologico na idade adulta e durante a velhice. Maturidade e sabedoria. Traduction : P.R. Cardoso de Jesus. Porto : Ediçôes ASA.

Les deux dernières références constituent la traduction italienne et la traduction portugaise de Vandenplas-Holper (1998).



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