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L’androgynie : mesure et avenir

Maurice Brisebois
Professeur à la retraite


auteur

résumé/abstract

La présente recherche est née du désir de déterminer les composantes masculines et féminines de mon identité. Après une présentation commentée du test BSRI de Bem, je présente les principales mesures de l’androgynie en en indiquant les limites. Je continue en abordant la question de l’avenir de l’androgynie en déplorant la rareté des recherches sur le caractère développemental de l’androgynie. Je termine en notant l’importance que soit construit un paradigme ne référant pas aux dimensions de masculinité et de féminité afin de mieux suivre l’évolution de la montée de l’androgynie.

contenu

Introduction : Comment j’ai été amené à m’intéresser à l’androgynie
Le test « Bem Sex-Role Inventory » (BSRI) de Bem
Quelques mesures de l’androgynie
L’androgynie : son avenir


1. Introduction : Comment j’ai été amené à m’intéresser à l’androgynie

Le présent travail est le fruit des réflexions qui m’habitent depuis quelque temps sur le thème de mon identité personnelle et sur les liens existant entre l’identité et l’androgynie. Je tiens à dire en premier lieu que j’ai été longtemps agacé par les réactions occasionnelles des gens de mon entourage devant ma façon prétendument très " féminine " de danser et devant la légèreté de ma gestuelle dans les conversations. Tout en jouissant d’une forte personnalité et tout en étant résolu à ne pas me laisser écraser par les pressions sociales me ramenant à la conformité aux normes, je me suis longtemps demandé si ces façons marginales de m’exprimer ne nuisaient pas à la qualité de ma relation avec mes proches.

Les nombreuses lectures que j’ai faites récemment relativement aux rôles et stéréotypes sexuels, m’ont permis de raviver des souvenirs de mes années d’administrateur à la Faculté des sciences de mon université alors que j’étais, entre autres, responsable de communiquer aux étudiants la nouvelle de leur exclusion suite à une performance insuffisante au cours de leur première session d’études. Je me souviens que je me souciais énormément de donner du support aux étudiants tout en leur annonçant la nouvelle de leur exclusion; on pourrait dire que j’adoptais des comportements qualifiés tantôt féminins tantôt masculins selon les impératifs du moment.

Étant convaincu qu’il est impossible d’aborder la problématique de l’identité sans aborder celle de la masculinité et de la féminité, j’ai entrepris l’an dernier une recherche systématique sur ces questions et sur celle de l’androgynie. J’ai tôt fait de rencontrer des difficultés sérieuses tant sur le plan des méthodologies utilisées pour identifier les comportements dits masculins et féminins que sur le plan épistémologique même. La profondeur de ma motivation a finalement eu raison des découragements qui m’ont envahi à plusieurs reprises et j’ai accepté de continuer mes réflexions sur ces questions.

2. Le test " Bem Sex-Role Inventory " (BSRI) de Bem

2.1 Préambule: La recherche de Anne Constantinople (1973)

Cette auteure a été la première à mettre en évidence ce qu’elle appelle l’indépendance entre les dimensions masculinité et féminité . Elle y présente une critique méthodologique des échelles de masculinité-féminité et, à partir des textes mêmes de nombreux auteurs, dégage l’idée que féminité et masculinité sont deux dimensions indépendantes plutôt que les extrémités d’un continuum unidimensionnel. Elle met clairement en évidence que l’idée d’indépendance entre les dimensions de masculinité et de féminité transparaissait plus ou moins explicitement dans les travaux de nombreux chercheurs depuis au moins 40 ans. Ainsi, si la possibilité pour un individu d’être à la fois masculin et féminin est réelle à l’intérieur d’une épistémologie particulière, alors il devient possible de définir un individu androgyne en un certain sens. J’ajoute que le terme indépendance ne doit pas être pris au sens statistique du mot; le terme absence de corrélation serait en fait plus exact.

2.2 Considérations générales

Il convient de définir d’abord ce qu’on peut entendre par androgynie. Selon Le Grand Dictionnaire de psychologie Larousse (Paris, 1991, p. 42-43), l’androgynie est une conception de l’humain selon laquelle les différences psychologiques entre individus de sexe masculin et de sexe féminin sont considérées comme beaucoup moins importantes que les ressemblances psychologiques entre les individus des deux sexes. On ajoute plus loin que la notion d’androgynie psychologique qui présidait aux premières recherches coïncidait avec la mesure qui en a été faite dans les questionnaires, où elle s’est traduite par la présence dans les réponses d’un même individu de traits masculins et féminins à des niveaux d’intensité équivalentes. Sandra Lipsitz Bem a mis au point en 1974 un test destiné à mesurer l’androgynie psychologique, test qui a reçu depuis un accueil très large (presque 1000 recherches utilisant ce test de Bem ont été recensées jusqu’à ce jour) et qui en même temps a fait l’objet de plusieurs réserves tant sur le fond que sur les applications que Bem en a fait (voir les travaux de Janet Spence et al.). Il mérite donc qu’on s’y arrête relativement longuement et qu’on fasse état de certaines de ces réserves. Il est utile selon moi de rappeler que ce test est le fruit des premières recherches de Bem sur l’androgynie (elle avait moins de trente ans à cette époque); en fait, elle mentionne au tout début de son livre The Lenses of Gender qu’elle a, dès 1977, effectué un virage majeur en mettant au point la théorie connue maintenant sous le nom de théorie du schéma de genre (gender schema theory). Dans la présentation de son test, Bem indique que la dichotomie des rôles de sexe a mis en veilleuse deux hypothèses très plausibles. Il est possible que des individus soient androgynes i.e. à la fois masculins et féminins, à la fois sûrs de soi et accommodants, à la fois instrumentaux et expressifs. Il est également possible que des individus, se conformant à un haut niveau aux attentes de leur groupe de sexe, soient considérablement limités quant au choix de comportements disponibles dans les diverses situations. Bem indique aussi que son test se démarque par rapport aux tests existants : en plus d’y inclure des échelles tant de masculinité que de féminité, elle y postule qu’un individu conforme à son groupe de sexe est quelqu’un qui a intégré les standards sociaux de conduite désirable en conformité au groupe de sexe; de plus, elle prétend que son test permet de caractériser un individu comme masculin, féminin ou androgyne selon les choix par cet individu relativement aux attributs du test.

2.3 Méthodologie et quelques résultats

Le BSRI fut administré durant l’hiver et le printemps de 1973 à 444 étudiants de sexe masculin et à 279 étudiants de sexe féminin tous inscrits à un cours d’introduction à la psychologie à l’Université Stanford. Il fut également administré moyennant rétribution à 194 volontaires (dont 117 de sexe masculin) au Foothill Junior College, une institution scolaire de la même région. On demanda à chaque participant de dire à quel point chacune des 60 caractéristiques s’appliquait à lui à l’aide d’une échelle de Likert comportant les 7 modalités suivantes: 1 (jamais ou presque jamais vrai), 2 (habituellement pas vrai), 3 (quelquefois mais pas fréquemment vrai), 4 (occasionnellement vrai), 5 (souvent vrai), 6 (habituellement vrai), 7 (toujours ou presque toujours vrai).

Les calculs du coefficient de fiabilité alpha de Cronbach de chacune des deux sous-échelles (masculinité, féminité) pour chacun des deux échantillons retenus par Bem donnèrent dans tous les cas des valeurs supérieures à 0,80. Notant Sm la somme des scores obtenus aux items masculins (score de masculinité) et Sf la somme des scores obtenus aux items féminins (score de féminité), Bem calcula les valeurs du coefficient de corrélation de Pearson entre la variable Sm et la variable Sf pour les sous-groupes d’hommes et de femmes de chacun des deux échantillons. Elle obtint des valeurs toutes comprises entre -0,14 et +0,11 ce qui lui indiqua clairement l’indépendance entre les deux variables (en utilisant le test du t de Student habituel et un seuil de 1 %) et lui permit ainsi de définir une première mesure d’androgynie en fonction des scores de masculinité et de féminité, mesure qu’on va présenter dans la section 3 en même temps que quelques autres mesures utilisées fréquemment.

3. Quelques mesures de l’androgynie

Les travaux plus récents sur la nature de l’androgynie mettent l’accent sur le processus cognitif qui sous-tend le traitement de l’information par les individus; mais, les nombreuses tentatives de mesurer l’androgynie justifient amplement selon moi de présenter quelques mesures populaires de l’androgynie en en indiquant les limites épistémologiques.

De nombreuses études relativement récentes me permettent d’affirmer que la recherche sur les mesures de l’androgynie n’a pas produit jusqu’à présent des résultats bien satisfaisants. Il semble en effet qu’exprimer, conceptuellement et opérationnellement, l’androgynie en termes de la masculinité et la féminité, est une entreprise pour le moins hasardeuse. Je vais maintenant rendre compte rapidement de quelques-unes de ces difficultés de mesure.

3.1 Les trois catégories de mesure de l’androgynie

On peut regrouper les procédures des mesures quantitatives de l’androgynie dans trois catégories ou modèles. En premier lieu le modèle de la balance qui fait intervenir le test du t de Student à partir de la différence entre le score de masculinité et le score de féminité; c’est essentiellement celle introduite par Bem (1974) et fondée sur la variable aléatoire t = (Sm-Sf)/Sm-f où Sm et Sf dénotent respectivement les scores de masculinité et de féminité obtenus par un sujet dans le BSRI et où Sm-f dénote l’écart-type de la variable aléatoire " différence entre le score de masculinité et le score de féminité ", écart estimé à partir des données obtenues pour l’échantillon correspondant (pour les individus d’un sexe donné). On dira alors qu’un individu est androgyne si la valeur de la variable t est en valeur absolue inférieure au nombre t(n-1, _/2) où n représente la taille de l’échantillon et _ représente le seuil du test en question.

Le deuxième modèle, dit additif, fait intervenir les médianes de la distribution des scores sur les échelles M/F comme valeurs discriminantes entre les différents groupes de sujets; on dira alors que l’androgyne est celui ou celle dont les scores aux échelles M/F ont une valeur supérieure à chacune des médianes correspondantes. Cette mesure, introduite par Spence, Helmreich et Stapp en 1975 (et à laquelle Bem s’est ralliée en 1977), faisait suite aux critiques énoncées relativement au fait qu’un individu pouvait être classifié selon le critère de Bem comme androgyne tout en ayant obtenu des scores de masculinité et de féminité vraiment trop faibles pour justifier un tel classement.

Le bât blesse ici selon moi. En premier lieu, la classification relative aux médianes théoriques est telle que, dans l’hypothèse d’indépendance entre les variables concernées, la proportion théorique des sujets classés comme androgynes (entre autres) est nécessairement égale à 25 %; avec l’aide du logiciel Maple, j’ai mis en évidence que, dans le cas d’une loi bi-normale pour laquelle le coefficient de corrélation linéaire est petit mais positif, cette proportion théorique sera supérieure à 25 %. Il n’est donc pas étonnant que la proportion échantillonnale des individus androgynes observés soit de l’ordre de 25 % et prenne des valeurs échantillonnales autour de et, à l’occasion, de l’ordre de 30 %. Cette méthode de classification de Spence et al ne me semble donc pas adéquate elle non plus.

Comment sortir de cette impasse ? On pourrait par exemple déclarer androgyne un individu dont les scores de masculinité Sm et Sf prennent une valeur au moins supérieure ou égale au score médian de l’ensemble des individus ayant fait partie de plusieurs groupes représentatifs de grande taille ayant préalablement fait l’objet d’une étude de ce genre. De cette manière, par exemple, on réduirait de beaucoup les possibilités de déclarer androgyne un individu qui aurait obtenu un score de masculinité et/ou de féminité relativement faible dans le cas où l’individu appartiendrait à un groupe d’individus relativement indifférenciés. On pourrait également choisir de modifier le critère d’appartenance à la catégorie androgyne en exigeant plutôt qu’un individu ait un score de masculinité et un score de féminité tous deux supérieurs ou égaux au troisième quartile des distributions de fréquence échantillonnales correspondantes, mais le problème resterait entier puisqu’on ne ferait que modifier les pourcentages d’individus répartis dans chacune des quatre classes de la typologie.

Le troisième modèle regroupe d’abord les analyses de corrélation partielle, de régression multiple hiérarchique, de la procédure utilisée en analyse multivariée de la variance Manova par laquelle on mesure les effets combinés et isolés des scores aux échelles M/F sur une variable critère. L’idée sous-jacente est ici de tenir compte non seulement des effets séparés des dimensions masculinité et féminité mais aussi de l’interaction potentielle entre la dimension masculinité et la dimension féminité. Ce troisième modèle regroupe aussi les analyses factorielles de correspondances et les analyses factorielles utilisées en sociologie. Les chercheurs habitués à utiliser de telles analyses en connaissent bien les limites et de nombreux ouvrages de vulgarisation font état de ces limites. Je renvoie le lecteur à l’ouvrage de Lorenzi-Cioldi (1994).

L’ensemble des techniques d’analyse dont on vient de dire un mot dans cette section sont beaucoup plus sophistiquées que celles dont on a parlé précédemment mais elles rendent probablement mieux compte de la réalité qui est l’objet de notre étude. Dans un cas comme dans l’autre, il se dégage en tout cas pour moi un constat clair : celui de la difficulté d’opérationnaliser la mesure d’une dimension du comportement humain qui me semble fondamentale.

4. L’androgynie : son avenir

4.1 A propos de la présence réelle de l’androgynie

Pour ma part, si j’avais une crainte à formuler, ce serait celle que l’androgyne continue à demeurer dans l’ombre en s’ignorant. Il me semble en effet que bien peu de personnes sont capables de nommer cette flexibilité situationnelle qui, selon certains chercheurs, caractérise les androgynes et qui, semble-t-il, va de pair avec un équilibre mental de haut niveau. J’ai été par ailleurs étonné de lire à plusieurs reprises dans la littérature que près du tiers des gens dans l’univers peuvent être considérés comme androgynes: je pense à l’affirmation trouvée sur la jaquette de l’ouvrage de Fabio Lorenzi-Cioldi (1994), je pense aussi aux statistiques données par Sandra Lipsitz Bem dans son article de fond de 1974 et à celles citées par René Pelletier (1990) lors d’une recherche visant à valider le test BSRI pour une population québécoise. Je rappelle ici mes réserves relativement à la validité des méthodes de comptage utilisées par un grand nombre de chercheurs.

4.2. Une conception étapiste de l’androgynie

Je suis assez étonné que l’invitation lancée par Ballard-Reisch et Elton à la fin de leur article (Sex Roles, 1992) n’ait pas été lancée plus tôt et n’ait pas trouvé écho chez les développementalistes. Ces derniers auraient pu à mon avis, proposer des modèles d’activation de la polarité masculinité-féminité tout au long de la vie et partant, proposer des grilles de descriptions de l’androgynie tout au long de la vie à partir d’observations longitudinales auprès d’échantillons prélevés à divers moments de la vie. Il est raisonnable de penser que les traits distinctifs de l’androgynie à chaque étape seraient déterminés à partir du niveau de développement de l’individu.

June Singer, une psychologue jungienne américaine, écrivait en 1976 que tous les êtres humains sont androgynes et que tous devraient chercher à exploiter les différents aspects de leur masculinité et de leur féminité afin d’atteindre une harmonie à l’intérieur d’eux-mêmes. Étant donné les nombreuses critiques passées relatives aux différentes mesures de l’androgynie, un tel énoncé est rafraîchissant et aurait pu contribuer à recentrer la recherche sur l’androgynie s’il avait trouvé écho auprès des chercheurs. Les efforts investis pour mettre au point plusieurs types de critères de classification auraient pu être, d’une part, consacrés à mettre au point des stratégies d’intervention destinées à permettre une prise de conscience relativement à la nécessaire existence chez chaque individu, à des degrés divers j’en conviens, des caractéristiques dites masculines et féminines. Ils auraient pu être, d’autre part, affectés à mettre au point des modèles développementaux décrivant comment ces caractéristiques peuvent se manifester tout au long de l’existence et comment elles pourraient être exploitées en interaction selon les situations. Les travaux si controversés de Daniel Levinson et de ses collaborateurs (1978) sur l’activation de la polarité masculinité-féminité au mitan de la vie auraient pu être repris auprès de sujets tant féminins que masculins dans le cadre d’une recherche longitudinale. J’ignore si le décès de Levinson en 1994 empêchera la publication de l’étude semblable qu’il avait presque complétée auprès de sujets féminins.

4.3. L’androgynie : construit social ?

Bien sûr, aborder le thème d’une conception étapiste de l’androgynie, c’est du même coup valider les notions de masculinité et de féminité puisque l’androgynie est définie à partir de ces notions. Mais, si ces notions sont des construits sociaux et culturels, l’androgynie en sera un elle aussi et l’évacuation éventuelle du contenu des premiers entraînera son évacuation :

Au fur et à mesure que le message androgyne sera assimilé par la culture, les notions de masculinité et de féminité perdront leur contenu, et les distinctions auxquelles elles réfèrent s’estomperont au point de disparaître. Ainsi, lorsque l’androgynie deviendra réalité, la notion d’androgynie sera dépassée (texte de Bem traduit par Hurtig et Pichevin, (1986, p. 267) .

D’abord séduit par cet énoncé fondamental, j’ai, au fur et à mesure de mes lectures sur l’androgynie, commencé à être assiégé de questions relatives à la valeur épistémologique des mesures de l’androgynie. Devant les nombreuses impasses de la recherche sur les mesures de l’androgynie, devant les nombreuses contestations relatives aux fondements des tests d’androgynie: la prétendue orthogonalité des dimensions masculinité et féminité, l’acceptation des dimensions de masculinité et de féminité comme des dimensions fondamentales de la personnalité, devant la mise en évidence du caractère de multidimensionnalité de l’androgynie dans plusieurs recherches et en particulier dans Spence (1993), j’ai commencé à envisager d’aborder l’étude de l’androgynie sans référence à la masculinité et à la féminité. Mais une telle audace se paiera probablement très cher étant donné l’enracinement profond des stéréotypes sexuels dans la culture dont je suis issu. Ma réflexion, j’en ai bien peur, ne m’a pas encore amené très loin sur cette voie.

4.4. L’indifférenciation des rôles sexuels et la montée de l’androgynie

Le 24 juillet 1984, paraissait dans la Revue Time un petit texte coiffé du titre The Eleventh Megatrend et qui référait à ce que l’auteur (John Leo) appelait la récente montée de l’androgynie aux États-Unis. Ce texte mettait en scène un couple, Ralph et Wanda, en grande conversation sur ce thème fascinant. Certains dieux de la culture occidentale : Boy George, David Bowie, Annie Lennox, Michael Jackson y figuraient comme des acteurs de cette révolution.

Se référant à cet article, Kari Weil (1993) le situait dans la foulée des succès cinématographiques de cette période : Tootsie, Victor Victoria et d’autres événements médiatiques comme la rencontre de Boy George et de Jerry Falwell à l’émission télévisée Face the Nation du 8 juillet 1984 pour illustrer que ce mouvement d’une montée de l’androgynie avait bel et bien commencé à émerger aux États-Unis. Elle citait aussi un texte de Carolyn Heilbrun où cette dernière demandait à ses lecteurs de reconnaître l’androgynie comme une étape sur la voie du voyage le plus important de l’humanité.

Mais Weil reconnaissait que la vivacité du mouvement de libération sexuelle avait bien diminué; elle affirmait que les films de cette époque avaient bien peu à offrir aux femmes en termes de modèles de rôle en comparaison de ce qu’on offrait aux hommes et citait en exemple le film Tootsie où Michael Dorsey (Dustin Hoffman) montre sans équivoque qu’un homme peut être une bien meilleure femme qu’une femme peut l’être alors que Julie, sa copine (Jessica Lange), passe le plus clair de son temps à se raser les jambes et à se polir les ongles. En passant, dans la dernière scène du film, Julie exprime à Michael son désir que ce dernier lui prête un jour le petit tailleur jaune qu’il avait un jour porté et qu’elle avait bien aimé. La cause de l’androgynie méritait mieux; elle aurait pu lui dire, par exemple : " J’ai découvert au cours de cette expérience une facette de toi que je ne connaissais pas; il est important qu’on en parle longuement tous les deux car je ne sais plus si je vais être capable de continuer à t’aimer après avoir fait cette découverte ".

Mais Kari Weil va beaucoup plus loin et montre que, plutôt qu’être une synthèse du masculin et du féminin, l’androgyne a été une construction d’une idéologie patriarcale qui a servi à établir des hiérarchies d’ordre sexuel, esthétique et même racial. En termes plus près des recherches psychologiques ou sociologiques, je dirais qu’elle a tenté de démontrer que, s’il est souhaitable d’être androgyne, il est encore plus rentable socialement d’être un individu masculin.

4.5. L’émergence d’un paradigme et l’avenir de l’androgynie

Je crois qu’il est temps de centrer l’attention sur l’androgynie comme une entité distincte des dimensions de masculinité et de féminité auxquelles elle est liée dans de nombreuses recherches. C’est, ce me semble, la direction prise entre autres par Sandra Bem depuis de nombreuses années dans ses travaux sur le schéma de genre. Le texte ci-après est tiré de la préface de son ouvrage The Lenses of Gender et me semble bien illustrer cette direction:

(…) [a]lthough I have lived monogamously with a man I love for over 27 years, I am not now and never have been an heterosexual . But neither have I ever been a lesbian or a bisexual. What I am –and have been for as long as I can remember– is someone whose sexuality and gender have never seemed to mesh with the available categories, and that –rather than my presumed heterosexuality– is what has profoundly informed not only my feminine politics but also the theoretical analysis of this book.

When I say that my sexuality does not mesh with the available cultural categories, I mean that the sex-of-partner dimension implicit in the three categories of heterosexual, homosexual, and bisexual seems irrelevant to my own particular pattern of erotic attractions and sexual experiences. Although some of the (very few) individuals to whom I have been attracted during my forty-eight years have been men and some have been women, what those individuals have in common has nothing to do with either their biological sex or mine- from which I conclude, not that I am attracted to both sexes, but that my sexuality is organized around dimensions other than sex.

Mais il nous manque, selon moi, un paradigme qui ferait éclater la conception du prétendu parallélisme entre le dimorphisme sexuel et le dimorphisme psychologique auquel on nous a habitués et qui opérerait progressivement la dissociation entre le duo masculinité–féminité et l’androgynie qui en est le prolongement dans une partie non négligeable de la recherche.

Dans un ouvrage que je considère important, Marie-Claude Hurtig et Marie-France Pichevin (1986) font de longues remarques relatives aux difficultés de traduction des termes utilisés dans la littérature anglo-saxonne; elles font en particulier état de notions qui m’apparaissent fondamentales : ce sont les couples instrumental/expressive et agentic/communal ainsi que les substantifs correspondants, termes qui représentent pour plusieurs auteurs la quintessence des prototypes du masculin et du féminin. On entend ici que le pôle masculin (instrumental, agentique) est défini comme " l’ensemble des qualités d’un sujet actif, acteur, moteur de ses actions, réduit à son efficience, qui est ce qu’il agit et qui gère son moi comme ses affaires ". Son rapport au monde est instrumental et son monde est un monde d’interventions, de transformations, de productions. Quant au pôle féminin (communial), il se caractérise par l’aptitude à l’expression émotive et relationnelle; être avec autrui, n’être que par autrui : communion, communication, communauté.

C’est à David Bakan (1966, p. 14) qu’on doit l’introduction des termes agency et communion. La définition de Bakan ne faisant aucune référence au sexe de la personne portant ces attributs, je tiens à donner ici l’essentiel de sa présentation de ces deux notions qui pourraient jouer un rôle important dans la constitution d’un nouveau paradigme :

I have adopted the terms agency and communion to characterize two fundamental modalities in the existence of living forms, agency for the existence of an organism as an individual, and communion for the participation of the individual in some larger organism of which the individual is a part. Agency manifests itself in self-protection, self-assertion and self-expansion; communion manifests itself in the sense of being at one with other organisms. Agency manifests itself in the formation of separations; communion in the lack of separations. Agency manifests itself in isolation, alienation and aloneness; communion in contact, openness and union. Agency manifests itself in the urge to master; communion in non-contractual co-operation. Agency manifests itself in the repression of thought, feeling and impulse; communion in the lack and removal of repression…

Je repose en terminant une question à laquelle je voulais apporter des éléments de réponse dans le cadre de la présente réflexion: L’androgynie a-t-elle un avenir ? Ma réponse à moi est la suivante : on ne pourra pas donner une réponse satisfaisante à cette question tant qu’on ne se sera pas résolument engagé dans la tâche de troquer le paradigme actuellement utilisé pour décrire cette problématique, en faveur d’un paradigme excluant les dimensions de masculinité et de féminité elles-mêmes. Il faudra cependant que les termes retenus dans ce nouveau paradigme puisent leurs racines dans une culture qui nous est familière si l’on veut rallier les esprits et les cœurs. Suis-je en train de rêver ? En tout cas, je pense que nous avons là un énorme défi à relever.

auteur

Maurice Brisebois, M.Sc.(math.), M.A. (éducation), Cert. psychologie des relations humaines, est professeur à la retraite (Université de Sherbrooke). Il s’est intéressé dans un passé récent à réexaminer le caractère de construction culturelle des dimensions de masculinité, de féminité et d’androgynie de la personnalité. Tout dernièrement, il examine la possibilité de construire un paradigme qui remplacerait ces dimensions, pour lui galvaudées, par des dimensions peu ou pas sexuées. Courriel: maurice.brisebois@videotron.ca

abstract

This research arose from the will to assess the level of the components of masculinity and femininity of my identity. Commented presentations of Bem’s BSRI and of the main measures of androgyny then follow. The next section is devoted to the assessment of the future of androgyny while noting the paucity of research studies on the developmental aspects of androgyny. The final section deals with the necessity of the elaboration of a paradigm that makes no reference to the masculinity and femininity dimensions of personality in order to assess the rise of androgyny more properly.

références

Bakan, D. (1966). The Duality of Human Existence: Isolation and Communion in Western Man. Boston (MA), Beacon.

Bem, S.L. (1974). " The Measurement of Psychological Androgyny ". Journal of Consulting and Clinical Psychology, vol 42, no 2, p. 155-162.

Constantinople, A. (1973). " Masculinity-Feminity: An Exception to a Famous Dictum ". Psychological Bulletin, vol 80, no. 5, p. 389-407.

Hurtig, M.-C., Pichevin, M.-F. (1986). La différence des sexes. Paris, Éditions Tierce, 354 pages. (Collection de 11 textes américains importants traduits et adaptés)

Levinson, D. J., Darrow, C.N. Klein, E.B. Levinson, M.H. et McKee, B. (1978). The Seasons of a Man’s Life. New York, Alfred A. Knopf, 363 pages.

Lorenzi-Cioldi, F. (1994). Les androgynes. Paris: Presses Universitaires de France, 250 pages.

Pelletier, R. (1990). Masculinité et féminité: conceptions personnelles et sociales en transformation. Mémoire de maîtrise, 66 pages, Université Laval, Québec.

Singer, J. (1996). Androgyny: Toward a New Theory of Sexuality. New York (NY), Garden City (Anchor Press), 375 pages. (réimpression de l’ouvrage paru en 1976 chez Doubleday)

Spence, J.T. (1993). " Gender-Related Traits and Gender Ideology : Evidence for a Multifactorial Theory ". Journal of Personality and Social Psychology, vol 64, no 4, p. 624-635.

Weil, K. (1993). Androgyny and the Denial of Difference. Charlottesville, University of Virginia Press.



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