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La montée des androgynies comme composante identitaire; quelques exemples de la carriérologie

Jacques LIMOGES
Université de Sherbrooke, Sherbrooke (Québec)


auteur

résumé/abstract

Après avoir rappelé que l’origine des temps atteste que l’androgynie comme point de départ " n’est pas bon pour l’Homme " du fait qu’elle mène à l’inertie et à une constante insatisfaction; après avoir souligné par ailleurs qu’une androgynie unique et uniforme mènerait à la stérilité due au leurre de l’autosuffisance et de l’égalité superficielle, et que par conséquent elle ne pourrait servir de point d’arrivée; l’auteur argumente en faveur d’une androgynie multiple, suprasexuelle se situant avant tout au niveau des principes, puisque c’est la seule qui soit créatrice et féconde ainsi que la seule capable de répondre adéquatement aux diverses situations de la vie entière, tant intra qu’interpersonnnelles. Et afin de le démontrer, l’auteur présente quelques applications tirées de la carriérologie.

contenu

Introduction
La montée des androgynies
Quelques applications tirées de la carriérologie
Deux facettes d’un tout identitaire


Introduction

Mon propos s’alimentera à trois grandes sources. D’abord, à mes 30 années de pratique comme conseiller d’orientation, éducateur et comme superviseur, tant en formation initiale que continue. Dans ces fonctions, j’ai toujours privilégié un modèle interactionniste ainsi qu’une approche cognitivo-développementale. Mes recherches et mes travaux en lien avec le développement psycho-vocationnel,1 l’insertion et la gestion de carrière, et plus récemment avec la dernière décennie de carrière d’une personne, constituent la seconde source. Quant à la troisième, elle est alimentée par mes lectures et mes démarches personnelles.2

La montée des androgynies

Si on tient compte de plusieurs traditions et mythologies, le premier être humain aurait été androgyne, c’est-à-dire à la fois mâle et femelle. En particulier, selon la tradition judéo-chrétienne, celle qui a fortement marqué l’Occident, dès le début, cet être –comme son créateur d’ailleurs– fut " insatisfait " de la situation parce qu’elle ne menait nulle part, et surtout, parce qu’elle n’était guère féconde. Il s’agissait en fait d’une androgynie inconsciente et sans polarité ! La Genèse le dit bien : " Il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie ". Alors, selon ce même texte, ce créateur décida de plonger Adam dans son inconscient afin d’y détacher son côté féminin, Ève, créant ainsi une intarissable attraction entre ces deux nouveaux pôles (De Souzenelle, 1984). Après quoi, ce même texte biblique d’ajouter : " C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère, et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. "3 Dans le contexte du présent texte, il faudrait lire : " pour que cet être redevienne androgyne ". Quand on observe les espèces demeurées androgynes, tels les lombrics et les escargots, tout porte à croire que cette " opération " fut judicieuse, tout au moins pour les êtres humains.

Depuis ce premier épisode remontant à la nuit des temps, bien d’autres suivirent, certains qualifiés par les analystes de l’histoire de patriarcaux et d’autres de matriarcaux, l’un des plus récents étant le féminisme du 20e siècle (Bellanger, 1999). Ce féminisme est également décrit par ces auteurs comme un grand mouvement. On l’associe à une révolution sexuelle,4 c’est-à-dire à une démarche internationale collective majeure qui affirme, premièrement qu’il y a deux sexes, deuxièmement que ces deux sexes sont égaux en droits et en privilèges, et troisièmement, que ces deux sexes sont complémentaires. Ces deux premières affirmations retiendront surtout l’attention et les énergies du féminisme nord-américain, alors que la troisième sera particulièrement peaufinée par son vis-à-vis européen. Pris globalement, ce mouvement a toujours déploré les inégalités basées sur les différences sexuelles, que ce soit de l’ordre du statut, de la rémunération, du prestige, du pouvoir ou de la liberté d’action. Conséquemment, comme le rappelle le discours féministe, il appert que toutes ces inégalités étant alors favorables aux êtres de sexe masculin, conséquemment, vouloir participer pleinement à tous ces enjeux, signifiaient adhérer et promouvoir une culture patriarcale. Si on fait le bilan des gains ainsi obtenus, cette décision semble avoir été largement rentable pour tous, hommes et femmes, mais a eu pour conséquence indirecte et involontaire d’augmenter l’effet priapique.5 Il s’ensuit que présentement, pour eux comme pour elles, seules les caractéristiques masculines sont valorisées et acceptables (Wyly, 1989).

Dans les années septantes, en particulier aux États-Unis, ce mouvement féministe a engendré une aile radicale qui, alimentée par un lesbianisme généralement latent, se mit à militer pour que les femmes deviennent autosuffisantes dans tous les domaines, y compris dans leur sexualité et leur générativité : masturbation, insémination artificielle, monoporentalité, mariage homosexuel, etc. Leur slogan aurait pu être : je ne désire ni ne connais point d’homme et je puis tout faire sans ce dernier ! Pour donner plus de poids à leur lutte, cette aile fera occasionnellement alliance avec son vis-à-vis masculin. Puisque ici l’androgynie signifie, entre autres l’autosuffisance sexuelle, seule ou en monosexualité, dans ce cas on peut parler de montée de l’androgynie, et plus particulièrement, de montée des androgynies.

En dehors de cette position extrême, sans vouloir être simpliste ou grotesque, ni désireux de perpétuer des préjugés blessants et injustes envers certaines minorités sexuelles, il n’en demeure pas moins que, métaphoriquement parlant, ce demi-siècle de féminisme –sexué a-t-on écrit– a conduit hommes et femmes dans des attitudes et des comportements homogènes, c’est-à-dire identiques, interchangeables et uniformes indépendamment de leur sexe propre, donc aux antipodes de la fécondité. Alors, c’est la neutralisation de la dualité des sexes; de là cette survalorisation et cette surexploitation des attitudes et des valeurs généralement associées au masculin ou effet priapique : stratégie linéaire, raisonnement foncièrement binaire, centration sur le faire et le rendement, productivité quantitative, priorité aux causalités simples et préférence du mono-rôle.6 Conséquemment, en cette fin de siècle, hommes et femmes étant massivement centrés sur ces attitudes et ces valeurs, tout bouge et tout bouge peut-être, mais tout bouge dans la même sens, uniformément, c’est-à-dire horizontalement. Inévitablement, un peu partout dans ce monde unisexe et quels que soient les problèmes, tout plafonne et stagne; les moindres difficultés perdurent.

Dans le cas particulier du mouvement féministe, du fait que les nouvelles générations de filles, à tort ou à raison, délaissent massivement ce mouvement, on parle maintenant d’essoufflement. Or comme le souligne Sommers (1995), comme toute association vieillissante, ce féminisme tend malheureusement à devenir défensif et rigide, glissant à l’occasion vers la désinformation et le dogmatisme. Ainsi depuis des années, j’assiste régulièrement à des colloques d’études féministes et il m’est arrivé à trop de reprises d’entendre les " seniores " du mouvement suggérer que certaines données scientifiques, généralement apportées par de brillantes jeunes chercheuses, soient mises sous le boisseau afin de ne pas diviser les troupes ou de ne pas démobiliser l’aile militante. Par ailleurs, j’ai pu y constater une nette tendance à privilégier le sens unique, c’est-à-dire de faire en sorte que les grilles utilisées pour cerner un problème et les moyens proposés pour le solutionner, grilles et moyens, dans l’ensemble, fort originaux et scientifiquement rigoureux, soient perçus comme inapplicables à d’autres groupes de la société. Ainsi alors que pendant des années, ce mouvement a fait de l’action positive son cheval de bataille, une majorité de ces membres s’objecte à son utilisation pour corriger une injustice faite aux hommes, surtout si celle-ci est une conséquence indirecte –généralement involontaire– de démarches menées par ce mouvement.7 À titre d’exemple, les conclusions de Bouchard et St-Amand (1996) sur le décrochage scolaire, fléau touchant deux fois plus de garçons que de filles. Essentiellement ces conclusions vont dans le sens de : " que les gars fassent comme les filles ". La seule exception à ce plaidoyer pour le sens unique est lorsqu’il est question des tâches délaissées ou dévalorisées par le dit mouvement, tel l’entretien domestique !

Pour remédier à toutes ces impasses, y compris à l’impasse associée au féminisme sexué, certains auteurs, dont Brinton-Perera (1990) et Badinter (1992), proposent un féminisme dit du troisième millénaire, c’est-à-dire un féminisme qui se situe essentiellement au niveau des principes masculin et féminin. Ces principes sont reconnus depuis des millénaires par presque toutes les cultures et civilisations (Salomon, 1998). Selon les sources et en particulier selon Jung (1953), De Bono (1973), Pineau (1987), Salomon (1991) et De Souzenelle (1984), le principe masculin est aussi appelé animus, cerveau gauche ou pensée diurne; il est associé au soleil, au sec et au yan. Quant au principe féminin, il est mis en parallèle avec l’anima, le cerveau droit et le nocturne, la lune, l’humide et le yin. Quelle que soit la culture ou la civilisation, ces principes ont généralement pour archétypes les organes sexuels du même nom avec évidemment, les caractéristiques, les qualités et les limites qui leur sont propres. C’est pourquoi j’aime et je souhaite conserver ces deux appellations même si à l’occasion, et pour un temps seulement, elles risquent de perpétuer des stéréotypes sexistes que je déplore ardemment. Par ailleurs, un principe donné peut se retrouver autant chez une personne de sexe équivalent que de sexe différent, sans aucune autre conséquence, et surtout sans aucune déviation originelle ou potentielle.8 Cependant, le fait qu’actuellement cet effet priapique mobilise surtout les femmes, je prédis que pour un temps donné, à l’aube du 21e siècle, le principe masculin sera davantage porteur pour les femmes et le principe féminin plus interpellant pour les hommes !9

L’introduction de principes pouvant être dissociée de la générativité rend à nouveau pertinente la notion d’androgynie, mais cette fois il vaut mieux parler de montée vers l’androgynie. On pourrait dire que moins les hommes et les femmes deviennent nostalgiques du un comme point de départ, plus le un comme point d’arrivée leur semble un idéal. Au terme du féminisme précédant, on disait que tout bouge mais que tout bougeait horizontalement; avec le féminisme du 3e millénaire tout bouge toujours, sinon davantage, mais de façon multidirectionnelle avec des éclats verticaux donnant reliefs et couleurs. Là, le temps se conjugue avec l’espace, et ici, il y a place pour une diversité de rôles; ailleurs pour reprendre une image de Bassin (1999), Kaïros visite Chronos, l’intuition le rationnel, l’inconscient le conscient. Il devient alors possible à la fois de faire et d’autrement faire…

Bref, sur tous les plans, l’androgynie redevient possible par la montée du couple, gage d’égalité certes, mais surtout gage de complémentarité et de complexité, de nuance et de fécondité. Sur le plan sexuel, impossible d’être pleinement fécond sans l’existence et sans l’apport des deux sexes, surtout depuis qu’aucun d’entre eux n’est synonyme de domination suprême. Sur le plan physio-psychologique, la reconnaissance des principes fait que, entre autres, l’objectivité et l’affirmation ne sont plus réservées aux hommes, pas plus que la sensibilité et la tendresse aux femmes. En effet, le principe dominant d’une personne n’est que le fruit d’un amalgame d’éléments endogènes (personnalité, caractère, sexualité, etc) et exogènes (rang dans la fratrie, modèle parental, éducation, etc.); rien n’étant totalement déterminé.

Par ailleurs, si l’androgynie basée sur le sexe engendrait un couple rigide et surtout prédéterminé, celui issu des principes est beaucoup plus souple, pouvant s’ajuster aux réalités des divers âges et situations de l’existence, les rendant ainsi optimales. Il appert, comme on le verra en conclusion, qu’à certaines périodes de la vie ou devant certaines situations, un principe s’avère plus adéquat et davantage efficace. Pour Ferrier (1992), dans la foulée de Jung, le développement personnel devient alors, dans un premier temps, une reconnaissance et une intégration de son principe naturellement dominant, puis dans un second temps, la consolidation de son principe récessif et enfin une démarche visant à mettre au monde un couple interne et harmonieux de principes. Alors surviennent ce que Salomon (1991, 1999) appelle la femme solaire et l’homme lunaire.

Quelques applications tirées de la carriérologie

L’androgynie ainsi considérée, n’est pas qu’un concept lumineux, porteur d’espoir et de renouveau. Elle présente des avenues intéressantes quant à la pratique, par exemple en carriérologie. Comme preuves, après avoir brièvement défini celle-ci, je ferai part de deux applications propres, une en intervention et l’autre en formation.

La carriérologie10 réfère à tout ce qui se rapporte à la vie du travail et au travail, que ce soit avant, pendant ou après, et par extension, à tout ce qui gravite autour de cette vie, telles l’étude, le chômage, la retraite. Par rapport à la question identitaire, la littérature scientifique fait ici référence à l’identité vocationnelle (Bujold, 1989), ce qui engendre une vision plus large de l’orientation scolaire et professionnelle (Limoges, 1999b). Tout projet d’orientation, scolaire ou professionnel, est alors présenté comme une expression, plus ou moins réussie et plus ou moins consciente du Soi vocationnel. On parlera d’un concept de soi-travailleur-potentiel réaliste, projeté, idéalisé, etc. Pour représenter le champ de recherche et d’intervention spécifique à la carriérologie, j’ai déja proposé un triangle équilatéral avec aux extrémités les mots Individu, Étude et Travail (Limoges, 1989). Entre ces angles ou pôles, il y a une dynamique continue engendrant six occasions différentes, pouvant se produire ou pas, le cas échéant, dans n’importe quel ordre et à diverses périodes de la vie. Voici l’énoncé de ces occasions.

Occasion de type I : Prendre une décision reliée à la dynamique Individu-Étude-Travail.

Occasion de type II : Réaliser une décision reliée à cette dynamique.

Occasion de type III : Maintenir une décision reliée à cette dynamique.

Occasion de type IV : Revoir une décision reliée à cette dynamique.

Occasion de type V : Faire une nouvelle décision reliée à cette dynamique.

Occasion de type VI : Défaire les décisions reliées à cette dynamique.

Pour reprendre les axes mis ici de l’avant, mentionnons que plusieurs de ces occasions, sinon toutes, peuvent susciter des chaos, des crises et des impasses, autant d’amorces d’une transition. Par ailleurs, se référant à diverses théories développementales, plusieurs auteurs associent des stades à ces transitions, surtout si elles impliquent un changement qualitatif. L’un des premiers à le faire fut Super (1953), en parlant des stades de croissance (0 à 14 ans), d’exploration (15 à 24 ans), d’établissement (25 à 44 ans), de maintenance (45 à 64 ans) et de déclin (65 et plus). Trois décennies plus tard, désireuse de moderniser ces stades à la lumière des données scientifiques de l’heure, Riverin-Simard (1984) les redéfinit en cycles de sept ans regroupés autour de trois planètes. Les deux premières planètes correspondent à nos pôles Étude et Travail, tandis que la troisième se nomme Retraite. À la lumière des réalités actuelles du marché du travail et de l’emploi, il est opportun de se demander, comme je l’ai fait récemment (Limoges, 1999), si de telles visions prédictives et linéaires sont encore valables aujourd’hui, et si oui, à quelles conditions. Voici maintenant les deux exemples rapprochant l’androgynie et la carriérologie.

Dans les années octantes, avec d’autres collègues dans le cadre du Groupe éducation-chômage, je me suis interrogé sur le fait qu’un programme d’aide à l’insertion professionnelle, si excellent soit-il, plafonne en moyenne autour de 70% de réussite; phénomène également observé par l’équipe d’Azrin (1980). Désireux de mieux comprendre ce phénomène et la conjoncture aidant, avec ce groupe, j’ai pu interviewer et interagir avec un certain nombre de personnes ayant échoué à de tels programmes. Or deux choses devinrent évidentes. Premièrement tout programme structuré, comme un programme d’aide à l’insertion, incarne par le fait même, globalement et consciemment ou inconsciemment, l’un des principes. Ainsi un programme, tels les Clubs de recherche d’emploi, qui mise sur l’action, l’effort, le rendement et la planification (Ross, 1995), incarne par le fait même des caractéristiques généralement associées au principe masculin. Or, il appert que les personnes ayant échoué à ces programmes sont le plus souvent des individus ayant un principe dominant contraire, par exemple dans le cas des Clubs, des artistes, des philosophes et des mystiques. Conséquemment, cela m’a amené à développer et à promouvoir une démarche de recherche d’emploi qui respecte, voire optimalise, le principe dominant d’une personne tout en ayant soin de consolider son principe récessif (Limoges et Lahaie, 1998).

Le second exemple est tiré de mes expériences en tant qu’animateur de supervisions collectives11 auprès de futurs conseillers d’orientation. Dans ces prestations, il advient que le hasard fait que je suis devant un sous-groupe homogène sexuellement. Or au début, je fus frappé par le mode de fonctionnement d’un tel groupe. S’il était " tout homme ", ce groupe avait tendance à produire beaucoup de solutions, ultimement une multitude de trucs, mais par contre il était très peu enclin à recevoir les états d’âme du supervisé, pour ne pas dire les invalidaient totalement. En revanche, si ce sous-groupe était " tout femme ", il y régnait beaucoup d’écoute, à la limite un sain maternage; mais il y manquait une diversité d’opinions et y régnait des normes implicites invalidant la prise de risques. Aujourd’hui, quand je fais face à de telles cohortes, dans un premier temps je laisse se dérouler les choses comme auparavant. Puis, après avoir mis en évidence la dite homogénéité, inspiré de la technique de prises alternatives de positions (Selman, 1988), j’invite les personnes présentes à imaginer ce que diraient des collègues de l’autre sexe par rapport au cas à l’étude. Dans un premier temps, ce sont le plus souvent des stéréotypes qui ressortent, généralement très sexistes envers le " sexe " absent. Mais très vite dans un second temps, de nouveaux points de vue, souvent des nuances significatives, quelques fois des éclairages totalement différents émergent à la plus grande satisfaction de la personne requérante, et sans aucun doute, au plus grand bien de son client ou encore de son groupe.

Deux facettes d’un tout identitaire

Côté générationnel, on avait l’habitude de parler de fossé. Ce terme aurait pu tout aussi bien servir à décrire les luttes et les conflits entre les sexes. Là comme ici, il semble que tous les protagonistes soient aujourd’hui précipités dans un même fossé, forcés d’interagir et de se positionner (Boutinet, 1997). Or comme le rappelle Jung (1953), l’androgynie est un processus long, qui se concrétise progressivement tout au long des âges la vie, en particulier tout au long de la vie active et productive ou carriérologique, passant par la " con-fusion " des pôles masculin et féminin à l’âge juvénile, à leur " binairisation " à l’adolescence. Ce n’est que dans un troisième temps que l’androgynie devient vraisemblable et souhaitée grâce à l’intégration de ces polarités. Mais après les réflexions et les exemples qui précèdent, il y a lieu de se demander si le brouillage des âges, plus particulièrement le brouillage des âges de la vie, serait finalement inhérent, voire préalable, à cette montée vers l’androgynie telle qu’ici définie !

Ainsi par rapport au développement vocationnel ou carriérologique, qu’il s’agisse de faire ou de réaliser un choix, de le maintenir ou de le réviser, d’en faire un nouveau ou peut-être ultimement de faire un choix non vocationnel, c’est-à-dire hors du dit triangle, dans toutes ces occasions, la personne est confrontée au brouillage des générations, surtout au brouillage de ses propres générations internes (Limoges, 1999). Les risques d’un déficit identitaire sont évidents. Par conséquent plus que jamais, à cause de brouillages générationnels, de même que dans toutes ces occasions, cette personne doit tenir compte de ses principes, le dominant et le récessif, afin d’être plus à son écoute, de s’ouvrir à des options plus ajustées et plus complexes pour ne pas dire vraiment systémiques, et partant, libérer en elle et pour elle des options vraiment fécondes. Pour ce faire, diverses contributions inspirées des Boutinet (1996), Goguelin (1992), Limoges (1987) et Gaullier (1997) sont à exploiter, dont celles de projets et de sous-projets de vie; de court, moyen et de long terme; de spatio-temporalité et de retombées du travail; de multirôles et de porte-feuilles variés d’activités.

En somme, autant de façons de faire jouer les principes masculin et féminin et, partant, l’autrement. Ainsi du coté de la planète Étude ou École, la référence aux principes apporte un nouvel éclairage sur le décrochage; selon que celui-ci révèle une absence de projet scolaire ou professionnel, ou encore une absence de sens quant au séjour sur cette planète. Des attitudes et des actions inspirées là du principe masculin et ici du principe féminin sont à propos. Une fois sur la planète Travail, par exemple, un diagnostic d’obsolescence professionnelle peut révéler une carence quant à un principe donné; un manque de féminin lorsque la personne est exclusivement centrée sur sa tâche se privant ainsi de la stimulation de ses pairs ou un manque de masculin si cette personne n’a aucun programme de gestion de sa carrière. Arrivée sur la planète Retraite, la personne qui souhaite éviter la retraite " chaise berçante " doit généralement mobiliser son principe masculin, entre autres, afin de développer des projets non vocationels à court et à moyen terme. En revanche plus de féminin, comme des lectures, des temps de réflexion, une vie culturelle plus intense et un réseaux d’échange, l’aidera à vivre les heures creuses. Enfin, il appert que les passages entre ces planètes nécessitent toujours une bonne dose de principe féminin, afin de vivre autrement, surtout de façon constructive, ces transitions.

auteur

Jacques Limoges, Docteur en éducation (counseling) de l’Université de Boston, est responsable au Secteur Orientation de l’Université de Sherbrooke, du volet groupal, des cours reliés au counseling d’emploi et de carrière ainsi qu’à l’entraide. Il est connu internationalement pour son modèle Trèfle chanceux et pour sa technique du Double axe. Auteur d’une quinzaine de livres, certains traduits, et de trois fois plus d’articles, il termine présentement un traité sur le maintien.
Courriel: jlimoges@courrier.usherb.ca

notes

  1. De vocation, signifiant appel, mais pris ici dans un sens essentiellement psychologique. Vocationnel comme nom ou comme adjectif représente ici le grand champ de recherche et d’intervention formé par la relation dynamique Individu-Étude-Travail, incluant donc l’orientation scolaire et professionnelle, la psychologie du travail, la carriérologie, etc.
  2. À titre d’exemple, dès 1977 je fus volontaire pour expérimenter, comme participant, des groupes d’hommes inspirés des groupes de femmes !
  3. L’italique est de moi.
  4. Déclenchée par la mise au point du contraceptif féminin. La toute première révolution sexuelle est sans aucun doute cette " séparation " d’Ève d’Adam.
  5. De Priape, dieu grec muni d’un énorme organe génital. Cet effet sera décrit au paragraphe suivant.
  6. Je suis étonné de voir que chez bien des adultes, en particulier des femmes, un retour aux études coïncide avec un divorce. Il y aurait lieu d’étudier quoi cause quoi !
  7. En boutade, il est dit que ces hommes les ont bien méritées ou encore qu’ils n’ont pas encore assez souffert !
  8. Il y a une douzaine d’années, je fus sollicité pour animer une journée de perfectionnement pour des animatrices de centres pour femmes battues, généralement par leur conjoint. Sur une dizaine de personnes présentes, j’étais le seul homme. Au deux tiers de la journée, la confiance régnant, je proposai un exercice visant à identifier son principe dominant (cf. La chasse au trésor dans OPTRA). Trois personnes, dont moi, identifièrent un principe féminin dominant; tandis que la grande majorité –toutes des femmes-- se retrouvèrent avec un principe masculin, quelques-unes à un niveau très macho ! Dans le contexte d’alors, pour défendre adéquatement la cause des femmes battues, il semble que cela attirait ou nécessitait un principe masculin fort.
  9. Récemment, Salomon (1999) est allé dans le même sens.
  10. Néologisme formalisé, entre autres, par Dodier 1987 dans une monographie intitulée La carriérologie appliquée. Depuis, il existe la Revue internationale de carriérologie.
  11. Expression personnellement préférée à celle d’études de cas, car elle implique la prise en compte constante de la personne supervisée.

abstract

After underlying that history clearly says that androgyny is not a successful outcome for Man because it leads to inertia and constant dissatisfaction; after stressing moreover that a universal and unique androgyny would be a pitfall because it is based on self-sufficiency and to surface equality, and so cannot be a final goal; the author pleads for a multifaceted androgyny that goes beyond the sex differences in order to reach the principle level, because it is the only one capable of adequately facing all the intra and interpersonal life situations. And to prove it, the author presents a few applications from carrierology.

références

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