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Aléas de l’avancée en âge et ressources du jeu identitaire : de nouveaux enjeux pour l’âge adulte

Christian HESLON
Université Catholique de l’Ouest, Angers, France


auteur

résumé/abstract

La conception psychanalytique d’un adulte soumis à des déterminants inconscients hérités du lointain passé de l’enfance a produit, en réaction, celle d’un adulte auteur, affranchi des traumatismes infantiles et tourné vers le futur, supposé capable de maîtriser son existence. L’allongement des espérances de vie, associé aux aléas de la vie professionnelle ou affective qui caractérisent la postmodernité, dessinent aujourd’hui un adulte à la maturité incertaine, que la tyrannie du temps présent invite à de subtils jeux identitaires. Ceux-ci passent notamment par la reformulation des inscriptions symboliques autrefois fondatrices de l’être adulte de même que par la nécessaire réappropriation de vecteurs identitaires devenus improbables ou le dépassement des paradoxes associés à la mise en scène du corps. Ces divers éléments préfigurent une nouvelle logique des âges de la vie, où l’âge générationnel, qui faisait la part belle à l’adulte, cède le pas à l’âge opérationnel, vis-à-vis duquel l’âge adulte perd l’essentiel de ses prérogatives. Il s’agit donc, pour l’adulte de demain, de solliciter l’ensemble des ressources du jeu identitaire, pour affronter le lent façonnement des ans au profit des conquêtes de l’âge. L’être adulte s’est mué en un devenir adulte, riche des possibles de tout jeu, où la partie n’est ni gagnée, ni perdue par avance...

contenu

Introduction
La reformulation des inscriptions symboliques : vers un adulte en devenir
La nécessaire réappropriation des vecteurs identitaires à l’âge adulte
La mise en scène du corps adulte : des paradoxes à dépasser
L’âge adulte au cœur d’une nouvelle logique des âges de la vie
Conclusion


INTRODUCTION : DES AVATARS DE L’ADULTE-AUTEUR AUX OPPORTUNITÉS DE NOUVEAUX JEUX IDENTITAIRES

Parmi les diverses questions posées à l’adulte dans notre occident contemporain, celle de son avancée en âge occupe désormais une place centrale. En effet, l’allongement statistique des espérances de vie implique une profonde recomposition des étapes de l’existence dont le débat français sur le financement des retraites n’est que l’une des expressions. Nous sommes de ce fait conduits à rechercher de nouveaux modes d’orientation dans un parcours de vie qui apparaît à la fois plus riche en possibles, puisque nous pouvons multiplier les expériences tout au long d’une existence dense et variée, et plus accidenté, en raison de cette variété d’expériences, et des "mobilités" professionnelles, géographiques, mais également affectives qui en résultent.

Il appartient ainsi à l’adulte postmoderne de relire et relier sans cesse la trajectoire où le porte une multitude de possibles, et le cheminement de son humanité, nécessairement fait de heurts et de cahots. Bilans de compétences, médiations conjugales, préparation à la retraite, propédeutiques diverses allant des psychothérapies aux formations continues en passant par les stages de développement personnel, sont autant de formes récemment instituées de cette double activité de relecture et de "reliage". Le succès depuis une vingtaine d’années du courant des "histoires de vie" s’inscrit également dans ce mouvement : il est dès lors remarquable que Gaston Pineau, chef de file français de ce courant, qui prônait au début des années 80 un individu-auteur, capable de "produire sa vie", fait aujourd’hui le constat plus ambigu d’un individu désormais restreint par l’un ou l’autre "accompagnement" dont il est devenu l’objet...

C’est que la conception de l’adulte-auteur venait s’opposer à une certaine lecture de la psychanalyse, postulant quant à elle un sujet soumis à un inconscient le gouvernant à son insu. La reconquête de nos destinées sur un inconscient par trop déterminant passera notamment par l’affirmation de soi chère aux nord-américains, relayée par de nombreux auteurs, parmi lesquels Carl Rogers et R. L’Écuyer demeurent à l’heure actuelle fort présents dans les pratiques sociales. Bien plus, et au-delà des théories en sciences humaines, la radicalité des transformations socio-techniques fera écho aux fantasmes de toute-puissance du sujet adulte, maîtrisant à défaut de sa vie du moins celles des autres, ainsi que l’exprimeront par exemple les idéologies du management.1

Car si l’inconscient freudien fut bien fondateur d’un adulte de la modernité, ainsi que l’indique Jean-Marie Vaysse (1999), "L’intériorisation progressive de l’altérité, dans un monde désenchanté où la finitude ne renvoie plus qu’à elle-même, nous oblige à repenser la question de la consistance de l’ipséité dans son rapport à l’altérité".2 En d’autres termes, la postmodernité fossoyant l’inconscient des modernes, déporte doublement la question identitaire à l’âge adulte:

- de l’altérité vers l’ipséité, par le repli sur soi et l’affaiblissement du lien social ;

- de la finitude vers le mirage de la fin de la finitude, par la multiplication des possibles à l’infini, via l’omnipotence du soi et des progrès socio-techniques dans le contexte d’une société libérale et marchande, où l’adulte toujours en devenir tendrait à demeurer dans une sorte de transition néo-adolescente.

Dans ce contexte, la conception du sujet adulte soumis à son inconscient cède le pas à celle d’un individu dont l’absence de limitation confine au mieux à l’inconstance, quand ce n’est pas à la simple errance. La quête identitaire prend dès lors le pas sur des perspectives plus harmonieuses, pour lesquelles l’avancée en âge serait l’occasion d’une construction progressive de l’identité. Les travaux d’Eric Erikson illustrèrent ce type de perspective constructiviste en étendant le développement à l’ensemble des âges de la vie, grâce une lecture dialectique des diverses phases de l’avancée en âge. Cette lecture demeure toutefois trop "stadiste", c’est-à-dire linéaire et mécanique, pour rendre compte des problématiques identitaires actuelles, plutôt constituées d’aller-retour et d’impasses que de patiente élaboration. La profusion des "accompagnements" de tous poils, d’autant plus qu’ils se réclament du paradoxal "soutien à l’autonomie", témoigne de la chute de l’individu tout-puissant érigé contre le sujet de l’inconscient, en même temps qu’elle souligne les avatars de l’avancée en âge.

C’est pourquoi nous espérons contribuer ici à une lecture plus actuelle des processus identitaires propres à l’âge adulte, qui ne se suffise ni des constats désabusés sur le "malaise identitaire", ni des croyances simplificatrices en l’individu. Pour ce faire, nous examinerons tout d’abord en quoi la faillite des "repères" hérités de la culture industrielle recèle également de nouvelles ressources. Inscriptions symboliques à reformuler, vecteurs identitaires à se réapproprier et paradoxes de la mise en scène du corps à dépasser constitueront les trois premiers volets de cet article. Nous nous interrogerons ensuite sur la notion d’âge, qui perd peu à peu de sa clarté en termes générationnels, pour gagner en opérationnalité. Nous conclurons par une réflexion sur le jeu identitaire contemporain, entre façonnement des ans (où le sujet subit la lente érosion du temps) et conquêtes de l’âge (où le sujet prend une part active à son avancée en âge).

1 - LA REFORMULATION DES INSCRIPTIONS SYMBOLIQUES : VERS UN ADULTE EN DEVENIR

1.1 De l’anomie à l’autonomie

Il est devenu banal et pour une part légitime de postuler la perte des repères autrefois conférés à l’individu par les sociétés traditionnelles, dont l’adulte fut le dépositaire, le garant ou encore le seul représentant. C’est cependant oublier que la révolution industrielle avait déjà notablement bousculé lesdits repères, au point que l’un des fondateurs de la sociologie moderne, Emile Durkheim (1893), forgeait il y a un siècle le concept d’anomie pour en rendre compte. Nous avons déjà évoqué, dans un précédent article, le passage récent, caractéristique des sociétés postindustrielles, d’une culture de l’anomie à une culture de l’autonomie, en examinant le lien possible entre la faillite des repères exogènes et la tentation d’y substituer des repères endogènes.3

Nous retiendrons ici les trois formes essentielles de l’inscription symbolique que sont la sexuation (la différence des sexes constituant l’expérience princeps de la différenciation), la filiation (le lignage et le Nom-du-Père formulé par Jacques Lacan) et la génération (qui situe le sujet en référence à son origine et son terme). Ces trois formes feraient l’objet, selon Tony Anatrella (1998), d’un triple déni : du sexe, du père, de l’âge. Nul doute qu’elles aient perdu de leur acuité, mais on peut également penser qu’il incombe au sujet postmoderne de les renouveler.

1.2 Genre et sexuation

L’influence anglo-saxonne en effet nous invite à substituer au terme de "sexuation" celui de "genre", traduction de l’anglais gender, qui renvoie à la grammaire : il est à cet égard significatif que la grammaire anglaise possède un "genre" neutre, sorte d’androgynie syntaxique ! Cette substitution conduit en effet à tenter de distinguer le masculin du féminin en évacuant la dimension sexuelle, celle du désir et de la dialectique sexuée des relations humaines. Nous serons donc sur ce point en accord avec Tony Anatrella (1998). La sociologie et la psychologie confirment par ailleurs ce point de vue, en décrivant une montée des androgynies psychosociales. Mais, concernant le processus identitaire à l’âge adulte, il nous semble plus exact de noter qu’être "homme" comme être "femme" laissent place à des devenirs homme ou femme, eux-mêmes complexifiés par l’atténuation progressive de la différence des rôles sociaux (qui venait hier confirmer de l’extérieur la différence anatomique des sexes). Certes, cette atténuation est encore plus timide qu’on pourrait soit le souhaiter, soit le déplorer. Certes, la complexification du "devenir homme" ou "femme" ne prend ni les mêmes formes, ni la même ampleur pour les uns ou pour les autres. Certes, la psychanalyse nous apprend que si les libidos masculines et féminines sont distinctes, elles n’en cohabitent pas moins dans l’inconscient, et ne sauraient se réduire à la seule génitalité. Il n’en reste pas moins qu’il appartient aux adultes postmodernes de réinventer leur sexuation au-delà des codes anciens pour conjuguer différemment masculinité et féminité.

1.3 Fonction paternelle et filiation

Il est à ce propos notable que la Garde des Sceaux du gouvernement français vienne de lancer un projet de loi visant à clarifier les processus de filiation rendus complexes par l’accroissement des recompositions familiales et des naissances hors mariage. Ce projet permettrait notamment d’éviter que la nature de l’union entre les parents ne rejaillisse sur le statut de l’enfant de même que soient contestées les filiations au-delà d’un certain âge, ou que l’accouchement sous X interdise définitivement à l’enfant d’avoir à connaître de ses origines.4

Se profile ici l’hypothèse d’un passage progressif du patriarcat à un matriarcat latent ou, à tout le moins, celle du possible partage de la fonction paternelle. Si l’on peut constater les dégâts effectifs que provoquent chez certains adolescents l’absence de référence à la Loi, doit-on pour autant regretter l’époque où l’autorité paternelle était d’abord l’autorité de l’époux sur l’épouse qui devait, la première, obéissance et soumission à son mari ?... Nomination, filiation, mais aussi reconnaissance, responsabilité, respect ou transgression des règles, transmission, sont autant de thématiques liées à cette crise des filiations. Sont-elles en cours de renouvellement ou déjà entrées en désuétude ? Un tel renouvellement est illustré par la récente décision du gouvernement français d’autoriser les enfants à porter indifféremment le nom du père ou de la mère, décision qui apparaît bien tardivement au regard des pratiques de la plupart des pays occidentaux. Mais le flou des filiations produit aussi des effets dommageables tels que la quête de reconnaissance, la crise des responsabilités et des respectabilités, les régulations à repenser ou l’inversion des transmissions.

1.4 Âge et génération

La notion de génération, enfin, comme inscription symbolique complémentaire - plus jeune que / plus vieux que - semble également moins assurée. Elle régissait par exemple nombre de stratégies d’alliance inaugurant l’installation dans la vie adulte, ainsi que l’illustre le prototype du théâtre de Molière où le mariage entre une jeune fille et un vieil homme fait figure de monstruosité - alors que c’était une situation répandue à une époque où l’espérance de vie masculine était supérieure à celle des femmes. Elle était aussi l’occasion d’éprouver un sentiment d’appartenance groupal à sa classe d’âge, partageant l’expérience fondatrice d’avoir eu vingt ans au même moment.

Certes, la notion de génération fonde encore l’organisation scolaire en "classes" qui sont aussi des classes d’âge étroites, résistant toujours à la fameuse réforme française des cycles de 1989 finalement bien peu suivie d’effets. Mais il semble désormais que d’autres critères aient peu à peu supplanté la communauté d’âge pour servir de référence. Cet effacement de la référence générationnelle conduit aux "brouillages" décrits par Jean-Pierre Boutinet (1998) et résulte, nous semble-t-il, non seulement du déni de l’âge et de la peur de vieillir sur laquelle nous reviendrons mais également de la réduction des fratries - la fratrie nombreuse étant par excellence le lieu inaugural de l’imprégnation générationnelle et de la dynamique conflictuelle des rapports entre aînés et cadets.5 Le caractère conflictuel des relations entre les générations est d’ailleurs trop souvent dénié par les modernes expérimentations intergénérationnelles qui visent généralement la "bonne entente" entre les âges. Doit-on, là encore, déplorer la disparition de "marqueurs générationnels" aussi tragiques que les guerres de 14-18, 39-45 ou d’Algérie, ou bien la crise de 29 ? Certes les derniers de ces marqueurs repérables, mai 68 pour l’Europe de l’Ouest, la chute du mur de Berlin en 1989 pour l’Europe de l’Ouest, revêtent aujourd’hui une allure plus sympathique, mais il convient de se souvenir que la notion de génération renvoie également à des épisodes bien sombres de l’histoire...

Ajoutons enfin que si ces trois formes d’inscription symbolique que sont la sexuation, la filiation et la génération sont aujourd’hui à renouveler, c’est tout simplement parce que la société industrielle les avait assurées et reliées en construisant la famille nucléaire patriarcale. Or, le délitement de cette famille-là est aussi le signe de sa démocratisation et les aléas des vies d’adultes, hommes et femmes, pères et mères, fils et filles d’aujourd’hui pourraient bien résulter d’un lent apprentissage encore à poursuivre...

2 - LA NÉCESSAIRE RÉAPPROPRIATION DES VECTEURS IDENTITAIRES À L’ÂGE ADULTE

L’identité adulte résulte également d’un certain nombre de capacités éprouvées et mises en œuvre par l’individu, que nous nommerons "vecteurs identitaires", pour en marquer la dynamique. Nous en retiendrons ici trois qui nous paraissent essentiels, sans pour autant prétendre à l’exhaustivité : le travail, la mémoire et l’initiative.

2.1 La nouvelle donne du travail

Celle-ci a désormais fait l’objet de trop nombreuses études pour que nous puissions prétendre en faire le tour. Il n’est cependant pas possible de traiter de l’identité adulte sans pointer la fonction du travail dans cette dynamique identitaire. Il y a là, pour certains, une sorte d’incontournable : pas d’identité sans travail, à l’instar de Renaud Sainsaulieu.6 Pour autant, ainsi que l’a montré Jean-Pierre Boutinet (1998), ce travail qui était jusqu’à une époque récente la caractéristique centrale de l’identité adulte semble aujourd’hui remplir une fonction beaucoup plus aléatoire. Même si les questions actuellement soulevées par l’aménagement et la réduction du temps de travail ne peuvent être ignorées, même si la situation de bien des demandeurs d’emploi ou des bénéficiaires du RMI ne peuvent être banalisées, il semble bien que la nouvelle donne du travail traduise une mutation plus profonde du rapport des adultes à leurs activités productrices, créatrices et rémunératrices.

Cette mutation en cours se caractérise à notre sens par :

- le glissement de la profession vers la fonction socio-économique, qui fait suite au précédent glissement du métier vers la profession ;

- la relativisation de la place du travail dans la vie humaine, qui représente un tiers de la vie éveillée contre sa quasi-totalité hier ;7

- le déplacement d’un travail centré sur la matière et l’énergie vers un travail centré sur l’information. Malgré ce déplacement, nous avons toujours tendance à assimiler production d’information, production de services et production de bien sur un mode industriel, ainsi que l’illustrent par exemple la notion de label de qualité appliquée aux domaines de la formation ou de la santé. Or, il semble que ce déplacement puisse s’avérer à terme plus fondamental, et reconfigure notablement l’identité au travail ;

- la mise en question de l’équivalence emploi/travail, qui signe l’ébranlement du salariat et de ses catégories, notamment en atténuant la séparation entre le domicile et le lieu de travail ;

- enfin, la relative mais croissante déconnection entre le travail et le revenu, qu’il s’agisse des revenus boursiers, des stock-options, des franches inégalités de salaire liées à la survalorisation sociale de certaines fonctions plutôt qu’à la nature du travail effectué ou encore des diverses formes de ressources ou d’allocations comme autant de redistributions monétaires déconnectées de l’activité rémunérée : allocations, aides, revenus sociaux, retraites, indemnités, etc.

Or, c’est bien dans les interstices laissés par ces mutations que s’élaborent de nouvelles relations au travail, à l’emploi, à l’activité, au loisir, voire à l’économie et plus largement à l’espace social où se déploie la vie adulte. Sans doute s’agit-il de se réapproprier différemment une identité hier donnée par un ensemble stable et cohérent appelé "travail", au profit d’une inventivité plus grande, mais aussi d’un désarroi plus fort !

2.2 La mémoire externalisée

Dès lors un second vecteur identitaire fondamental paraît devoir être reconquis : il s’agit de la mémoire. Les travaux de Joël Candau (1999) ou d’Alain Milon (1999) nous semblent à cet égard tout à fait précieux. L’avancée de la civilisation s’est entre autres appuyée sur la constitution progressive de modes de stockage de la mémoire de plus en plus élaborés, d’abord complémentaires puis substitutifs à la tradition orale. L’écriture d’abord puis sa double diffusion via l’imprimerie et la démocratisation de l’accès à la lecture, l’informatique ensuite ont ainsi en quelque sorte externalisé la mémoire. La théorie freudienne du refoulement, la cure analytique comme investigation de cette mémoire indisponible qu’est l’inconscient, préfigurent de ce point de vue la crise des mémoires à laquelle nous sommes confrontés. Au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, le détachement progressif du passé induit par cette crise a tout d’abord renforcé la croyance en un avenir merveilleux, relayé par une science-fiction à la fois naïve et enchanteresse, dans la tradition d’un Jules Verne. La dévaluation rapide de l’expérience au sens d’une connaissance éprouvée par l’ancien au profit de l’expérimentation au sens d’une aventure nouvelle à mener par de jeunes conquérants, s’est par exemple traduite sous la forme du mythe du "jeune cadre dynamique". Dans un autre registre, le remplacement du terme de "savant" par celui de "chercheur" traduit un même passage de l’expérience tirée du passé à l’expertise centrée sur la résolution de problèmes immédiats.

Car au "no future" des punks dans les années 80 a répondu une anticipation en forme d’avenir monstrueux d’Enki Bilal à Star Wars. Il est à cet égard remarquable que l’oubli du passé se traduise dans ce type de production par une iconographie toute médiévale ! Parallèlement à ce désenchantement du futur, diverses pratiques de reconquête de la mémoire se font jour : généalogie, conservation muséologique ou archivistique, commémorations, journaux intimes, nostalgies en forme de célébration de traditions révolues, etc. C’est que le processus de mémoire s’articule entre la crainte de l’amnésie tragiquement représentée par les démences de type Alzheimer, et la vaine tentative de retenir intact le temps perdu proustien. A une identité mémorielle tournée vers le passé et une identité trop puérilement confiante dans les promesses non tenues du futur, se substitue finalement peu à peu la nécessité d’un double mouvement d’apprentissage et de désapprentissage, d’ancrage et d’exploration, de témoignage et de préfiguration.

2.3 La confiscation des initiatives

Si l’identité professionnelle ne suffit plus, si l’identité mémorielle s’est estompée, c’est également que l’initiative individuelle, comme marque de spécification, comme trace du sujet dans sa particularité, a peu à peu été confisquée. Le terme de "syndicat d’initiative", dans son antinomie sémantique, qui apparaît au tournant des années soixante-dix, est à cet égard remarquable... Car la liberté d’entreprendre capitaliste débouche au final sur une confiscation par quelques-uns des richesses et variétés d’expression de chacun ; confiscation par les capitaux, confiscation par la mondialisation, confiscation par les filtres technocratiques, au profit d’autorités étatiques, administratives, bancaires, mais aussi de conseils d’administration, d’une normalisation accrue des processus de production, d’innovation ou de contribution. Cette technocratisation croissante caractérise aussi bien les lourdeurs et contradictions des services publics que les lourdeurs et contradictions d’entreprises privées gigantesques et prétendument rationnelles.

Le sujet adulte s’en trouve privé de sa propre expression, ainsi qu’en témoigne par exemple l’usage immodéré du concept d’acteur dont la marge d’interprétation tend à se réduire dès lors que règne la volonté uniformisante de la "qualité totale". Une telle promotion de l’acteur signe aussi l’affaiblissement de l’auteur. Les industries promotrices de démarches de "projets simultanés" s’érigent ainsi contre les cultures des métiers. Même les dispositifs de recherche scientifique frisent la standardisation idéologique, du fait d’une logique productiviste et économiste.8 La création artistique souffre également des impératifs de la célébrité médiatisée aussi peu durable ou vérifiée que souvent calibrée. Quant aux personnes dites "exclues", soumises à une multi-contractualisation de façade, qui ne relève ni de leurs choix, ni de leurs demandes, aux enfants soumis très tôt à l’école aux dérives "orthopédagogiques", aux vieillards remisés contre leur gré en maisons de retraite, ils constituent autant de figures des situations potentielles où la marque identitaire, la trace, l’expression de soi que serait l’initiative, sont bafouées...

C’est dans ce contexte que se répand la plainte moderne de la non-reconnaissance, émanant de nombre d’adultes qui se sentent déconsidérés, par l’employeur, par le client, par l’élu, par le conjoint, par le parent... par l’autre, au fond. Mais c’est dans ce contexte qu’émergent d’inédites pratiques conjugales, familiales, professionnelles, associatives, politiques, langagières. La variété des modes de vie, la profusion des forums d’internautes, les réseaux d’échanges de savoir,9 l’inventivité de la culture rap, la banalisation des voyages aventureux, le succès de l’humanitaire, le réveil des consciences politiques à propos des enjeux écologiques ou économiques, le foisonnement des pratiques et des affirmations identitaires, l’affirmation des dynamiques régionales, doivent en même temps être soulignés. Les initiatives ne manquent finalement pas : elles s’ingénient chaque jour à traverser les mailles du filet.

3 - LA MISE EN SCÈNE DU CORPS ADULTE : DES PARADOXES À DÉPASSER

3.1 Entre duplicité et duplication

A une identité moins clairement repérée par des inscriptions symboliques fluctuantes, et dont la vectorisation a perdu en consistance, s’ajoute un rapport au corps renouvelé, notamment à l’âge adulte, ainsi que l’a amplement commenté David Le Breton (1990). Le corps, comme lieu de matérialisation identitaire est en effet l’objet d’un double mouvement :

- de l’opacité du corps vers sa transparence, depuis les premières dissections de l’époque moderne jusqu’aux technologies médicales les plus récentes qui ne cessent d’affiner leur précision en termes d’imagerie et de mesure ;

- du corps voué à l’effort vers le culte du corps, réinvesti dans le loisir sportif spectaculaire ou consumériste, comme dans des conduites addictives tour à tour dénoncées ou banalisées.

Ce double mouvement rompt avec la duplicité d’un corps qui garde ses secrets et peut trahir dans l’effort laborieux, avec un corps intime et voilé, avec un corps pris par les jeux de la séduction puis délaissé quand cesse l’âge "d’aller voir si la rose". Nous voici livrés aux fantasmes de la duplication des corps, à commencer par les canons de la mode et les mimétismes corporels de tous poils. Le probable clonage métaphorise ce fantasme de duplication, et l’effroi qu’il inspire est celui d’un corps purement génétique, détaché de toute identité psychique comme de toute reproduction sexuée.

Le roman tant décrié de Michel Houellebecq (1998), Les particules élémentaires, peut aussi être lu comme l’illustration de ce passage de la duplicité à la duplication. L’auteur propose en effet une savante mise en abîme de la théorie darwinienne de l’évolution avec la sinistre utopie du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et la déconnexion radicale entre la sexualité et la reproduction qu’opérerait le clonage.

3.2 Entre image et mécanique

La conception mécaniste du corps ne date pas d’aujourd’hui, ainsi qu’en témoigne le célèbre ouvrage de Julien Offroy de la Mettrie (1748), L’homme-machine. Celui-ci avait cependant eu la sagesse de doubler ce livre d’un réjouissant Art de jouir, apte à tempérer une conception toute uniment positiviste du corps humain. Ce qui nous paraît ici remarquable, c’est le paradoxe d’une centration sur la mécanique du corps doublée d’une obsession de l’image, de la mise en scène et du regard porté sur l’apparence. L’intérieur et l’extérieur ici se répondent et la nudité s’est déplacée pour devenir organique. C’est en tout cas ainsi que l’on peut comprendre l’exposition Körperwelten, à Manheim en 1998 et à Bâle en 1999 où furent exposés des morceaux de cadavres plastinisés sous l’égide de "la fascination de l’authentique".

Lieu de matérialisation identitaire mais aussi de matérialisation de l’avancée en âge du fait des processus physiologiques du vieillissement, le corps moderne métabolise les aléas de la prise d’âge aux deux titres de l’image altérée et de la mécanique fragilisée. Les ressources identitaires doivent donc affronter aussi bien les usures externes que les usures internes, qui toutes deux dénoncent l’affaiblissement et tendent à rabattre l’avancée en âge sur le seul versant déficitaire.

3.3 Entre performances et défaillances

Car le corps moderne de l’adulte est censément un corps performant (à l’instar des pratiques sportives) obsédé par le risque de défaillance - auquel pallient plus ou moins les rescousses de la pharmacologie : des dopants au Viagraâ , en passant par le ProzacŒ. La "chimie de l’âme" qui oriente pour partie la psychiatrie contemporaine illustre éminemment cette tension entre performance et défaillance. Le sujet contemporain se doit de garantir non pas les subtils équilibres d’une "corporéïté" mais l’usage d’un corps mis au service de performances multiples, à un point tel que les affres de l’existence même trouveraient leur cause et leur résolution dans le seul métabolisme.10

L’avancée en âge devient dès lors moins le signe d’une maturation que la promesse de défaillances à venir. Le corps âgé devient l’unique indicateur de la durée de vie : vivre vieux oscille entre la performance quantifiable de l’âge atteint et les défaillances redoutées de la dépendance physique comme des démences de type Alzheimer... Si les centenaires font figure de champions dans la durabilité du corps, les "désorientations" des adultes les plus âgés sont le plus souvent réduites aux dégénérescences organiques.

4 - L’ÂGE ADULTE AU CŒUR D’UNE NOUVELLE LOGIQUE DES ÂGES DE LA VIE

4.1 Un âge opérationnel disjoint de l’âge générationnel

La référence à l’âge en tant que facteur d’appartenance à une "classe" n’a pas complètement disparue, ne serait-ce que du point de vue des institutions qui non seulement persistent à fixer des âges d’entrée dans leurs dispositifs, mais aussi déterminent de plus en plus des âges de sortie de ces mêmes dispositifs : retraite, inéligibilité, exclusion des concours administratifs, de la recherche d’emploi, de la conduite automobile : à quand les films pour les moins de 77 ans ? Il s’agit là d’une réelle métamorphose anthropologique, puisque les plus âgés des sociétés postmodernes deviennent peu à peu des sous-adultes, à l’opposé des sociétés traditionnelles où ils tiennent généralement lieu de sur-adultes. Ces normes institutionnelles infléchissent la valeur des anniversaires qui s’y trouvent attachés. Sont ainsi valorisés l’âge de la majorité, des passages scolaires, de l’accès à la retraite quand le travail est vécu comme un joug. A l’inverse, les temps de sortie dévaluent les anniversaires qui s’y trouvent liés : mise à l’écart des concours administratifs, augmentation des cotisations de protection sociale, retrait du permis de conduire ou "remisage" en maison de retraite... Il est vrai que ces âges "de sortie" paraissent une spécificité française, puisqu’au Canada la discrimination en fonction de l’âge est interdite.

Pour autant, cette conception de l’âge en termes générationnels, en termes d’appartenance à une classe d’âge, laisse peu à peu la place à une conception de l’âge que nous nommerons ici "opérationnelle":

- opérationnelle en ce qu’elle favorise les opérations arithmétiques, les calculs et les chiffrages, voire la "mathématisation" de l’âge : l’âge est une donnée d’emblée numérique, via l’état-civil et le principe de raison hérité des Lumières. Il ne répond plus aux fantaisies mythologiques ou groupales d’antan ;

- mais opérationnelle aussi en ce qu’elle repose sur des capacités à œuvrer, sur des aptitudes, des possibilités ou des compétences associées non pas tant à un âge comptable qu’à une position dans un réseau relationnel, qu’il soit professionnel ou affectif.

Le film réalisé par Pascale Ferrand en 1995, L’âge des possibles, illustre tout à fait cette forme réticulaire de l’âge, fondée par des correspondances en termes de modes de vie, d’errements communs au fil des âges : ce n’est plus tant la classe d’âge qui réunit une génération que la communauté d’expériences identiques faites par certains à 20 ans, et par d’autres à 50. Ainsi en est-il de la parentalité dont on sait qu’elle commence aux alentours de la trentaine mais réunit de "jeunes" parents qui peuvent avoir 20 ou 30 années d’écart, quand leurs rejetons sont d’âges proches. Ainsi des progressions professionnelles qui peuvent placer sur le même plan un cadre débutant chanceux et un autodidacte laborieux. Ainsi des associations, des mouvements militants ou sportifs où la proximité n’est plus donnée par l’âge générationnel mais par celui des étapes de vie.

Dans cet univers bien en phase avec la cité par projet formulée par Luc Boltanski et Eve Chiapello (1999), les pratiques et codes d’anniversaire ne visent plus à réunir des sujets d’âge proche ni à avouer son âge. Les bougies uniques remplacent les bougies numériques, dont le nombre correspondait au nombre d’années écoulées depuis la naissance. Il s’agit d’établir de nouvelles chronicités de connivence. Cette connivence provient d’une part du télescopage des maturations, d’autre part du recul des échéances.

4.2 Le télescopage des maturations

Par "télescopage des maturations", nous désignons le fait que des maturations ou maturités diverses se conjuguent, s’additionnent, s’opposent ou se décomposent. Nous avons quitté l’ère des maturations uniques et linéaires, au profit de maturations multiples, parfois convergentes, parfois divergentes.

C’est ainsi que l’on peut constater une sorte de "surmaturité" infantile ou adolescente, en écho à "l’adultification" des mineurs (droit des enfants hérités du droit des minorités sur le modèle anglo-saxon, Parlement des enfants en France). Surmaturité en termes d’accès à l’information essentiellement, mais aussi en matière d’accès à la sexualité (avec la récente mise à disposition légale en France de la pilule dite "du lendemain" auprès des lycéennes, qui constitue une véritable révolution culturelle). Toutefois, cette surmaturité dans certains domaines ne s’accompagne pas pour autant de maturités identiques aux plans psychiques ou cognitifs, de même qu’elle entre en conflit avec la multiplication ou l’indéfinition des maturités civiques, pénales, bancaires, en matière d’accès aux aides sociales, de capacité à prendre la responsabilité d’un loyer sans caution, ou encore d’engagement dans une relation amoureuse ou conjugale.

L’escamotage de la vie adulte témoigne également de ces conflits entre maturations et maturités, puisque aux maturations cognitives et affectives en principe acquises ne répondent plus nécessairement les maturités sociales, conjugales, familiales, rendues improbables par la perte d’emploi ou la rupture de carrière. De même, la profusion des "accompagnements" de tous ordres qui sont proposés, voire imposés à la quasi totalité des adultes nous paraît significative de ce télescopage des maturations (conseil en orientation, en bilan de compétences, tuteurs en entreprises, guidances éducatives, actions de formation, soutiens scolaires, médiations conjugales, accompagnement des personnes en fin de vie, etc.). On pourrait d’ailleurs ajouter que le lien de subordination qui unit l’employé à son employeur dans le code du travail français comporte sa part d’immaturité, de même que la litanie des notations auxquelles les fonctionnaires se trouvent soumis.

Cette mise en cause des maturités ordinales, linéaires, successives et progressives, en lien avec les maturations requises, au profit du télescopage des maturations, rend de plus en plus inopérants des jugements du type "j’ai passé l’âge", ou "ça n’est pas de son âge" : dans la logique de l’âge opérationnel, il n’est jamais ni trop tard ni trop tôt !

4.3 Le recul des échéances

Cette logique se caractérise également par le recul des échéances. Échéance du sortir de l’adolescence, de l’entrée dans la parentalité, du choix d’une voie d’orientation professionnelle par ailleurs jamais définitive : les offres d’emplois regorgent de promesses de postes "évolutifs". C’est l’évolutivité qui prévaut en amour comme au travail : les CDD remplacent désormais les CDI, voire l’absence pure et simple de contrat pour les conjugalités hors mariage.

Ce recul des échéances, et l’évolutivité, ou plutôt la tendance à maintenir ouverts tous les possibles se lit aussi bien dans les pratiques socio-culturelles qui visent à prolonger la jeunesse (sport, loisirs, refus de l’installation, précarité qui peut être choisie comme dans l’emploi par intérim, etc.) que dans les tentatives de résolution de crises, notamment conjugales, via un retour à l’insouciance soi-disant première.

Mais il concerne aussi l’échéance finale de la mort, repoussée par les progrès en matière d’espérance de vie, comme les échéances préalables que sont les multiples renoncements amenés par le grand âge, déniés également : si la vieillesse est une naissance pour Claude Olievenstein (1999), du coup elle n’interdit plus la jouissance sexuelle, comme le montre Dadoun et Ponthieu (1999). Dans ce jusant des âges ultimes, c’est bien le recul des échéances qui se trouve mis en scène : il y va bien entendu de notre incapacité humaine à intégrer les limites, à limiter en tout cas notre désir, aussi surmoïque soyons-nous, ainsi que l’énonce Françoise Couchard (1999) pour laquelle ce nouveau "...malaise dans la civilisation [...] se traduit par des crises et des ruptures dans le groupe familial [...], par une mise en cause de toutes les instances d’autorité et surmoïques, par une déliquescence des valeurs et par une perte des limites entre réel et fantasmes, entre les sexes et les générations"(p.90).

4.4 Émergence des anniversaires critiques

Le télescopage des maturations concerne deux âges qui tendent à s’estomper : l’enfance et l’âge adulte. Le recul des échéances est relatif aux deux âges qui paraissent au contraire s’étendre : la jeunesse et les âges ultimes. Tous deux cependant concourent à substituer à la logique générationnelle des âges, logique antérieure, la logique opérationnelle plus actuelle.

Les anniversaires de la vie adulte se trouvent du coup chargés de nouvelles représentations et de nouvelles significations. Ils ne marquent plus tant les scansions régulières et prévisibles d’une maturation en cours, particulièrement chez l’enfant, tout en pointant notre rapport aux échéances : un anniversaire de plus est une année de moins à vivre. Mais ils viennent, pour certains du moins, témoigner des passages d’âge critiques, en termes de maturité, de maturation, d’échéances advenues ou à venir, voire d’échéances réfutées par des célébrations de divertissement au sens pascalien. Combien d’adultes aujourd’hui fêtent-ils leur avancée en âge annuelle, alors que tant se remémorent des dates clés de leur existence, de l’anniversaire de mariage peut-être un peu tombé en désuétude, à la date où l’on a arrêté de fumer souvent porteuse d’une forte charge symbolique.

Cette émergence de ce que nous nommerons "anniversaires critiques", pour les opposer aux plus prosaïques "anniversaires générationnels", nous paraît significative de cette nouvelle logique des âges de la vie où l’adulte est tenu de jouer de manière inédite avec le façonnement des ans (où le sujet subit la lente érosion du temps) et les conquêtes de l’âge (où le sujet prend une part active à son avancée en âge).

CONCLUSION : L’IDENTITÉ ADULTE, UN JEU ENTRE FAÇONNEMENT DES ANS ET CONQUÊTES DE L’ÂGE

La complexification de l’âge adulte, telle que nous venons de la décrire, conduit à formuler deux problématiques conjointes : celle de la validité de la notion d’âge adulte, et celle des jeux identitaires au fil de nos avancées en âge.

Nous sommes en effet en droit d’interroger la notion même d’âge adulte : a-t-elle encore un sens ou du moins une légitimité qui serait au-delà du simple usage d’un terme certes communément employé, mais finalement bien peu opératoire ? Plus encore, a-t-elle jamais eu une autre légitimité ? Car, à bien y regarder, ce qui a le plus changé avec la postmodernité ce n’est pas tant l’incertitude identitaire de l’adulte que l’effacement ou le brouillage des données psychosociales - des "grands intégrateurs", pour reprendre la formule d’Yves Barel - qui rendaient moins cruciale, ou moins avouable, cette incertitude. Nous pourrions par exemple reprendre dans la littérature des siècles passés, maints exemples de tourments identitaires chez des "adultes" en devenir perpétuel, jusqu’à des périodes reculées. Ainsi de la poétesse Christine De Pizan qui évoque en 1409 son "change de sexe" ! Ainsi de Flaubert et Madame Bovary dont il dira qu’ils ne font qu’un ! Ainsi de l’écrivain portugais Fernando Pessoa qui revêtira une dizaine d’identités tout au long de sa vie dont parfois plusieurs au même moment ! Ainsi du Journal d’une femme de chambre où Octave Mirbeau dépeint les équivocités d’une époque trop souvent considérée comme riche en "repères" moraux et sociaux soi-disant indiscutés... L’âge adulte n’est-il pas autre chose qu’une illusion, qu’une construction imaginaire, plus ou moins confirmée de l’extérieur par des inscriptions symboliques ou des vecteurs identitaires, à la stabilité variable selon les époques et les civilisations ?

Même si l’investigation à propos de l’adulte comme effet de l’imaginaire individuel ou collectif reste à approfondir, il n’en reste pas moins utile d’examiner les modalités du jeu identitaire sollicitées par les dits "adultes" contemporains. Nous avons là une problématique qui met en tension les deux pôles de l’avancée en âge : celui du façonnement des ans et celui des conquêtes de l’âge. Le façonnement des ans, c’est à la fois la lente maturation plus ou moins vouée à un relatif inachèvement mais aussi la perspective d’un déclin annoncé par les marques du temps sur le corps. Cette temporalité du corps comme histoire mériterait d’ailleurs d’être elle-même commentée, pour dépasser les conceptions mécanicistes de la chronobiologie. Les conquêtes de l’âge quant à elles, relèvent des victoires sur soi-même face aux épreuves de la vie, deuils, maladies, situations-limites, défis, insatisfaction des désirs, et résultent de la quête à laquelle nous condamnent nos névroses. Mais elles sont également les victoires de l’âge sur notre jeunesse évanouie, le terrain gagné chaque jour, ou lors de chaque anniversaire critique, sur notre condition d’être pour la mort.

C’est dans l’ensemble de ces polarités que se déploient les jeux identitaires, décrits par Pierre Tap (1980) comme processus d’identisation. En ce sens, l’âge adulte serait cette capacité à mettre en œuvre un tel jeu identitaire fait d’avancées et de reculs, de progrès et de renoncements, à l’opposé d’une fixation identitaire finalement puérile. Les mécanismes de cette capacité sont encore à étudier, à l’instar des travaux de Boris Cyrulnik (2000) sur la "résilience".

auteur

Christian Heslon : Outre ses activités universitaires d’enseignement et de recherche sur la psychologie de l’avancée en âge, Christian Heslon intervient régulièrement comme consultant auprès des professionnels confrontés à l’accompagnement des divers passages d’âge : enseignants du primaire, des collèges et des lycées ; soignants en pédiatrie et en gériatrie ; éducateurs auprès de personnes handicapées ou de personnes en difficulté d’insertion sociale. Il donne également des conférences tout-public sur l’adolescence, la vie adulte et le temps de la retraite. Il mène actuellement un Doctorat (Ph.D.) en Sciences de l’Éducation à l’Université de Sherbrooke (Québec) sur le thème des anniversaires.
Courriel: christian.heslon@wanadoo.fr

notes

  1. cf. notre postface, "Contrôles de la méthode et incertitudes du sens" dans J-L Deshaies, Mettre en œuvre les projets, L’Harmattan, Paris, 2000, p. 209-216.
  2. Jean-Marie Vaysse, L’inconscient des modernes, Gallimard, Paris, 1999, p. 476.
  3. Christian Heslon, "L’identité malmenée, une lecture contemporaine du suicide", Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, Paris, octobre 1999
  4. Ce sont là les grandes lignes des propositions faites par la Commission sur le Droit de la Famille à la Chancellerie dans son rapport du 17 septembre 1999, suite à la lettre de mission du 15 juillet 1998 signée par Elisabeth Guigou, Ministre de la Justice.
  5. cf. Franck J. Sulloway, Les enfants rebelles (trad.), Odile Jacob, Paris, 1999.
  6. Renaud Sainsaulieu, ( L’identité au travail, Presses de Sciences Politiques, Paris, 1977 ), a su sensiblement faire évoluer son propos en prenant acte des évolutions du travail au cours des trente décennies, (cf."L’identité au travail d’hier à aujourd’hui", L’orientation scolaire et professionnelle, 27/1, 77-93, Paris, 1998 ) mais ne va cependant pas jusqu’à intégrer une possible identité hors-travail.
  7. A ce sujet, Jean-Claude Milner pose à juste titre la question de l’usage du temps ainsi libéré, entre loisirs vains et otium comme oisiveté créatrice, renouvelant les catégories de Hannah Arhendt en croisant ces modes d’occupation du temps avec la nature des ressources financières qui en résultent (Le salaire de l’idéal, Seuil, Paris, 1997).
  8. Thomas Kuhn (1977), La tension essentielle : tradition et changement dans les sciences (trad.), Gallimard, Paris, 1990.
  9. Claire et Marc Heber-Suffrin, Echanger les savoirs, Desclée de Brouwer, Paris, 1992.
  10. Sur cette question, cf. les deux ouvrages d’Alain Ehrenberg, Le culte de la performance et La fatigue d’être soi, Odile Jacob, Paris, respectivement 1995 et 1998.

abstract

The psychoanalytic notion of adults submitted to unconscious determinants inherited long ago in childhood has produced, in reaction, that of adults as authors, who have overcome their childhood traumas, turned toward the future, and are, supposedly, able to be the masters of their own lives. As life expectancy increases and our post-modern world produces unpredictable changes in professional and affective lives, we see today adults of uncertain maturity, who the tyranny of the present invites to play subtle games with identity. These can be seen particularly in the reformulation of symbolic markers that used to establish of the adult being, the necessary reappropriation of areas of identity that had become improbable and the overcoming of paradoxes associated with the presentation of the body. These various elements prefigure a new logic of the ages of life, in which generational age, which used to be an asset to adults, gives way to operational age, in which adulthood loses key prerogatives. Thus, the adults of tomorrow must call on all the resources of the identity game to turn the slow shaping of the years to the advantage of the conquests of age. The adult being has transformed into an adult becoming, rich in the possibilities of all games, in which nothing is won or lost in advance.

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