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Identité, projet et adaptation à l’âge adulte

Sylvie ESPARBÈS-PISTRE et Pierre TAP
Université de Toulouse II, UFR de Psychologie, Toulouse, France


auteur

résumé/abstract

Cet article tente d’expliquer et de décrire comment le sujet confronté à des situations difficiles, stressantes, fait face, gère ou tente de gérer ces situations. Quelles stratégies de personnalisation (identitaires, de projet, de coping, de positionnement social) met-il en place pour s’adapter, survivre ou vivre ? Nous avons intégré " la rose des vents " proposée par Boutinet au modèle stratégique de la personnalisation impliquant lui-même l’articulation, par le sens et par l’action, des " stratégies temporelles " et des " stratégies d’adaptation " à l’environnement et au contexte social. Nous proposons donc un modèle de la personnalisation revisitée à travers la métaphore de la boussole stratégique. Si le sujet sait profiter des opportunités, s’il sait développer souplesse, plasticité, aptitude à répondre aux défis, aux contraintes et aux manques, aux difficultés, et aux périls, les stratégies diverses et variées, toujours à imaginer et à inventer lui permettront de se diriger, de s’orienter, de naviguer et de se défendre.

contenu

Introduction
Stress et adaptation
Le modèle de la personnalisation
Vagabondage du projet et rose des vents
Conclusion


Introduction

Au cours de la vie, des changements spontanés ou provoqués se produisent, amenant le sujet, face à une situation difficile, à refuser toute relation de stricte dépendance et à désirer modifier une situation vécue comme une aliénation. Le changement peut être lié à un passage d’un état à un autre, à une transformation ou à une rupture d’équilibre (maladie, chômage,..).

Face aux pressions de l’environnement et utilisant de multiples ressources, le sujet tente de se mobiliser, de s’adapter ou de se réadapter, de transformer les situations et les contextes (de façon réelle ou imaginaire) ou de les gérer au mieux selon sa propre conception, cherchant à réaliser ainsi ses plans et ses projets. Le sujet abandonne ses styles habituels et cherche, essaie ou invente de nouvelles stratégies lui permettant, en quelque sorte, un investissement adaptatif.

Stress et adaptation

Tout au long de sa vie, le sujet va devoir gérer des contraintes et élaborer des stratégies lui permettant de s’adapter au mieux à son environnement physique et social. Il doit s’adapter pour vivre. Cette adaptation s’effectue à plusieurs niveaux : biologique, social et psychologique.

La réponse de stress est, le plus souvent, le résultat d’un déséquilibre entre les exigences internes ou externes et les ressources mobilisées par l’individu pour y faire face. Deux processus affectent la relation entre l’environnement et l’individu : l’évaluation et le coping (Lazarus et Folkman, 1984). L’évaluation permet de déterminer le degré de stress de la situation (relation personne-milieu). Cette évaluation tient compte des ressources perçues par le sujet, mais aussi des représentations qu’il se fait de la situation dans laquelle il se trouve engagé. Les ressources psychologiques représentent les caractéristiques personnelles disponibles (en particulier l’estime et la maîtrise de soi). Les ressources sociales sont liées aux réseaux interpersonnels, au soutien social perçu par le sujet comme pouvant l’aider dans les moments difficiles. Cette évaluation se fait en deux étapes. Lors de l’évaluation primaire, l’individu apprécie ce qui est en jeu dans la situation, " en quoi suis-je impliqué dans la situation ? ". Lors de l’évaluation secondaire, l’individu se demande " qu’est-ce que je peux faire ? ". Cette évaluation oriente les stratégies de coping qui seront utilisées pour faire face à la situation stressante, mais elle intervient aussi dans l’articulation avec d’autres stratégies que l’on peut appeler : stratégies de personnalisation.

Le modèle de la personnalisation

Il ne peut y avoir personnalisation sans un effort du sujet pour dépasser un conflit, conflit central, porteur de la dynamique subjective à travers des choix et des actes de personne. Dans la mesure où la personne se développe dans des contextes sociaux associés à des significations et à des œuvres culturelles, il importe d’analyser les liens entre les changements individuels et les changements sociaux. La constante confrontation des sujets et des institutions provoque, entre les premiers et les secondes une véritable " interstructuration " (Baubion-Broye, Malrieu, et Tap, 1987). La description et l’analyse du versant subjectif de ce processus, permettent de mieux comprendre, dans son temps de vie, l’évolution conflictuelle et les stratégies de la personne à travers quatre phases, dont la durée peut être très variable (quelques jours à plusieurs années) et susceptibles de se reproduire :

- la phase d’ancrage plural et d’emprise socioculturelle : le sujet construit des représentations, des valeurs et des modes de conduites, dans un jeu complexe de relations interpersonnelles (duelles et plurielles) et de rapports sociaux (proximaux ou distaux), par conditionnements, imitations, identifications et intériorisations attributives ;

- la déprise conflictuelle : le sujet vit des conflits, est l’objet de déséquilibres, se trouve en position de désancrage, de déracinement, et de crise. Les comportements habituels devenus inappropriés doivent céder la place à d’autres permettant le dépassement de la crise ;

- la reprise mobilisatrice est une phase au cours de laquelle le sujet, en situation de crise, tente de faire face, de traiter ou de résoudre les conflits qui sont les siens, en établissant de nouveaux liens sociaux, de nouveaux réseaux d’aide réciproque ;

- la dernière phase d’entreprise créatrice ne peut avoir lieu que si la mobilisation a débouché sur des moments de réalisations et d’inventions individuelles ou collectives. Durant cette phase de mise en œuvre, de nouveaux ancrages sont opérés par rééquilibration facilitant l’émergence d’un nouvel institué.

Signification et action

Entre ancrage (ou emprise) et déprise, sous le jeu d’influences multiples, les conduites, les actions et les réactions du sujet vont dépendre de la signification (ou de la dé-signification), de l’interprétation que le sujet va faire de la situation dans laquelle il se trouve engagé ou dans laquelle il s’engage.

Donner sens, signifier, permet aux individus et aux groupes, non seulement de maîtriser l’environnement dans lequel ils évoluent, mais aussi de comprendre les événements qui les concernent, afin d’agir et d’être socialement visibles et reconnus.

L’approche stratégique

Le sujet confronté à une situation totalement nouvelle, en crise, en conflit ou en rupture, va devoir abandonner ses stratégies habituelles. Le style (conformité personnelle, cadre personnel de référence) est remis en question. Il ne suffit plus à assurer son adaptation. Ne pouvant plus utiliser les régulations habituelles, il va devoir prendre des risques, chercher des solutions nouvelles, adopter ou inventer des stratégies plus adaptées.

La flexibilité (Rowland, 1989) et l’habileté des individus à développer de nouvelles stratégies, à abandonner celles devenues inefficaces ou non pertinentes (Mages et Mendelsohn, 1979) peuvent amener à une adaptation réussie. On peut définir la flexibilité à partir de la souplesse adaptative, de la capacité à faire des concessions, à gérer au mieux les exigences contradictoires.

Le style est fondé sur le sujet (conformité personnelle, certitude, mêmeté), les stratégies, elles, s’articulent dans le rapport que ce sujet établit avec la situation (exigences situationnelles, incertitudes, nouveautés), cette articulation prend sens pour lui, positivement ou négativement, en termes d’objectifs à rechercher, de moyens à trouver, de valorisation de soi à relancer, de contrôle à re-instaurer.

Toute stratégie se caractérise par l’articulation, chez un acteur, individuel ou collectif, d’une logique interne finalisée et de conduites réalisatrices. Elle implique la mise en oeuvre d’une énergie d’investissement et d’une dynamique de décision, dans la définition de buts (intermédiaires ou terminaux), dans le choix de moyens (matériels ou symboliques) et dans le suivi d’itinéraires facilitant l’élaboration ou l’exécution d’un projet " (Tap, Esparbès, Sordes-Ader, 1995).

L’activation du processus stratégique implique l’articulation dynamique de trois éléments indispensables et indissociables; les acteurs (individuels ou collectifs) avec leurs ressources, leurs contraintes et leurs potentialités, la situation avec sa nature, ses contraintes, et ses enjeux et les finalités poursuivies par les acteurs (Camilleri, 1990).

La diversité des stratégies

Les stratégies s’inscrivent dans un processus plus large, processus de personnalisation, qui englobe la gestion de la situation présente (stratégies de coping), l’affirmation ou la défense de l’identité, actuelle et passée (stratégies identitaires), la quête de reconnaissance d’une position sociale (stratégies de positionnements et d’engagements sociaux) et l’orientation vers un devenir, impliquant des stratégies de projets.

 

Figure 1. Les quatre stratégies de personnalisation

(d’après Tap, Esparbès, Sordes-Ader, 1995)

 

L’effet de sens, facilite l’articulation entre les quatre stratégies identitaires, de positionnement social, de projet et d’adaptation :

* Les stratégies identitaires ont pour fonction d’agir sur la définition de soi, de maintenir, de préserver ou d’augmenter, le degré de valorisation de soi, d’assumer une " logique interne " à travers laquelle le sujet légitime, investit et contrôle. Maintenir une continuité dans le temps, c’est défendre l’identité du sujet dans ce qu’il a été (passé), dans ce qu’il est (présent), et dans ce qu’il veut être (futur). Il s’agit de rester le même, de persister dans son être, mais aussi d’évoluer, de changer, de défendre son identité propre tout en maintenant un ancrage, de s’ancrer dans un temps et un espace, personnel, familial et culturel. Le processus d’identisation amène le sujet à se " réassurer " constamment en gardant une continuité dans le changement et facilite le passage vers un futur : tout change, et pourtant je suis "le même", "moi-même" et en même temps je "deviens" autre et différent.

Le besoin de reconnaissance sociale fonde la dynamique identitaire. Ce besoin est d’autant plus fort lorsque " les individus se sentent en position d’insécurité, d’infériorité, d’exclusion ou de marginalité", (Lipiansky, 1990, p.179). Affirmer son identité, c’est aussi s’impliquer dans le monde, s’engager dans ses études, son travail, sa famille, s’investir dans des objets choisis.

* Les stratégies de positionnement social consistent à trouver ou à inventer une solution, à la crise, au conflit, en modifiant le rapport des rôles joués, en s’engageant dans de nouveaux réseaux, etc.. L’engagement requiert le courage de prendre ses responsabilités, d’accepter ses limites, et celle de la situation ou du monde environnant, cela peut être un acte de foi ; croire en soi, avoir confiance et/ou croire en l’autre. Prendre position, c’est se poser en tant que sujet singulier, c’est avoir un rôle à jouer, prendre place parmi d’autres et s’affirmer, choisir, évaluer.

Les choix stratégiques vont dépendre du système de croyance mais aussi, du rapport d’attachement, de soutien, du degré d’implication ou de détachement du sujet dans ses relations interpersonnelles, ses séparations et ses ruptures.

* Les stratégies de coping permettent au sujet de contrôler ou de tenter de maîtriser quelque chose dans la situation présente, d’avoir une action sur elle, de s’ajuster à une nouvelle situation ou de se défendre contre toute emprise ou tout assujettissement. La réponse de "faire face" va dépendre de l’expérience passée du sujet, de ses apprentissages, de ses compétences, de la mémorisation de ses échecs et de ses succès, de l’auto-évaluation : de sa capacité à répondre à la demande. Face à une situation difficile, le sujet peut adopter quatre types de stratégies : les stratégies de contrôle, de soutien social, de retrait et de refus.1 Cet éventail de stratégies mis en place par le sujet, permet de faire face à la situation, de s’y adapter. C’est en mobilisant ses ressources que le sujet aura l’énergie nécessaire pour affronter la situation. Mais, parfois la mobilisation ne suffit pas, le sujet devra anticiper et prévoir.

* Les stratégies de projet permettent de défendre des projets, de se dégager d’une situation problématique, de trouver une brèche, une ouverture, une faille, d’aménager du vide, de donner sens, de gérer des conflits par anticipation ou espoir de changement par des projets réels ou imaginaires, par le rêve.

La confrontation entre finalités et valeurs permet au sujet non seulement d’analyser la situation et d’en "sortir", de se dégager, mais de lui donner un sens. Face à un projet contrarié, le sujet peut utiliser plusieurs stratégies possibles.2

Toutes les stratégies de projet impliquent une représentation de la situation vécue et le désir de la réorganiser, de la transformer, de préparer l’avenir. Qu’il s’agisse de projets souhaités, désirés, légitimés ou prescrits, portés, porteurs ou à porter, ils orientent le sujet dans son avenir.

Les stratégies identitaires, de projets, de positionnement social et de coping sont à considérer, dans leur diversité, comme autant de moyens de défense ou de promotion de soi, permettant au sujet de se personnaliser ou de se repersonnaliser à travers la quête de pouvoir (maîtrise de l’environnement et de lui-même), la quête de sens et de signification, la quête d’autonomie (construire un espace personnel et trouver ses propres limites) et la quête de réalisation de soi (réaliser pour se réaliser).

Vagabondage du projet et rose des vents
(à partir du modèle de Boutinet)

Dans une présentation spatialisée du projet, Boutinet (1993) nous propose une " carte sémantique " permettant de dégager des dimensions logiques constitutives de tout projet. Cette carte s’organise à partir des deux facteurs binaires orthogonaux constituant ce que l’auteur appelle " la rose des vents du projet ". Nous voudrions montrer ici la possible articulation de son modèle avec celui que nous avons proposé par ailleurs (modèle de la personnalisation) permettant de lier le projet à l’identité, à la socialisation (positionnement social), et à l’adaptation (coping ou faire face).

La boussole stratégique : identisation, orientation, socialisation et adaptation

Il nous paraît ici possible d’intégrer " la rose des vents " proposée par Boutinet au modèle stratégique de personnalisation impliquant lui-même l’articulation, par le sens et par l’action, des " stratégies temporelles " (identité et projet) et des " stratégies d’adaptation " à l’environnement et au contexte social (positionnement social et coping).

En prenant exemple sur les propositions de Boutinet on peut parler d’une " rose des vents de l’identité ". Parler d’identité, en effet, c’est parler de la tension identitaire entre quatre dimensions opposées deux à deux, contradictoires et pourtant qu’il faut constamment tresser ensemble ; l’existentiel et le pragmatique, l’individuel et le collectif (Camilleri, 1990).


Figure 2. Rose des vents de l’identité

 

Opposition identité existentielle (ontologique) et identité pragmatique :

Dans l’identité ontologique ou normative c’est de " l’investissement " du moi dont il est question (ce que le sujet fait, dit, pense, etc…), à travers des aspirations, des valeurs et des idéaux servant de référence. Il s’agit d’être soi et de le montrer, de ne pas cacher sa " véritable " identité, de prendre en compte les valeurs qui donnent sens à sa vie. A la limite, le sujet peut opérer une survalorisation ontologique (les idéaux sont plus important que les actes). Cet " investissement total " du moi va s’accompagner du rejet complet de l’autre, aucune concession n’est acceptée, le sujet campe dans une identité rigide (en terme structural) et fixiste (en terme développemental). Le primat de l’ontologique sur le pragmatique, amène le sujet à dénier le conflit intérieur, à éviter complètement la contradiction objective entre les aspirations et les réalisations (Camilleri, 1990).

A l’opposé, nous rencontrons les individus qui concentrent toutes leurs activités aux nécessités adaptatives impliquant de poser des actes, de faire, d’agir. L’extrême de ce pragmatisme est " l’opportuniste complet ", qui ne cherche pas à donner constamment sens à tous ces actes, qui n’a pas besoin de donner sens pour faire et agir, (facilité dans les situations d’anomie) etc.. , qui a une " fluidité identitaire " lui permettant de s’adapter subjectivement aux situations les plus disparates, et qui de plus, est imperméable à la culpabilité (sans conscience). Cela renvoie aux " identités de rechange ", le sujet change d’identité comme on change de veste (caméléon). Il s’agit pour lui le plus souvent de jouer des personnages et d’être un bon acteur. La question est de savoir si l’identité du sujet se résume à cette succession de personnages où si " derrière la rotation des identités de circonstance, il y en aurait (..) une qui serait la vraie " (op. cit., 1990, p.99).

Opposition identité individuelle et identité collective :

L’identité individuelle au sens large, " est un système de sentiments et de représentation de soi, (c’est à dire) l’ensemble des caractéristiques physiques, psychologiques, morales, juridiques, sociales et culturelles à partir desquelles la personne peut se définir, se présenter, se connaître et se faire connaître, ou à partir desquelles autrui peut la définir, la situer, ou la reconnaître " (Tap, 1979, p.8). Cette identité personnelle (je) se construit dans la continuité (rester le même), dans l’unité et/ou la cohérence (garder une cohérence des conduites), dans la diversité (à travers l’organisation dynamique des identités multiples), par la séparation, l’autonomie, l’affirmation (se différencier, se distinguer), par l’originalité (être unique et incomparable), par l’action, la production (à travers la création, l’engagement), et par la valorisation (préserver une image et une estime de soi positive). L’extrême, l’écueil, est de n’être que " je ", sujet égocentrique, narcissique seulement centré sur sa propre personne, mais le " je " est multiple, associé à cet ensemble de " nous " collectifs liés à ces divers rôles et personnages, à ces groupes d’affiliation.

A l’inverse, l’identité collective correspond à la représentation que les groupes eux-mêmes donnent et se donnent de ceux qui les constituent en terme d’être. C’est le " nous " dans lequel chacun s’inscrit. L’identité collective implique à la fois la définition d’une " communauté " (ce que le groupe a en commun) qui défini le " nous " et une différence, une opposition (ce qui différencie le " nous " des autres et qu’il faut éventuellement chercher a défendre).

Ainsi, l’identité concerne soit l’acteur individuel, soit l’acteur collectif, mais ces identités parfois opposées sont constamment en interaction et parfois même peuvent se confondre (le groupe qui se confond avec son leader, ou le sujet qui s’identifie totalement à l’un de ces groupes d’appartenance). La socialisation implique que le sujet s’approprie des identités de références, intègre à sa propre dynamique, les valeurs, les normes et les limites proposées par ces groupes d’appartenance ou de référence. Par exemple, l’enfant est amené à s’intégrer dans divers types d’institutions ; la famille, l’école, les groupes socioculturels, ou autres (sportif, bénévolat, etc…). Cette intégration va se faire par comparaison ou opposition, par identification ou affirmation de soi, par conformité ou tentative de satisfaction de désirs personnels, à travers l’influence de modes de penser ou d’agir, sous l’action de conditionnements inconscients ou de convictions conscientes (Tap, et al., 1997). Pour appartenir à des catégories de sexe, d’âge, des groupes socialement et culturellement situés, etc.., le sujet doit s’approprier ou être en accord avec leurs attributs identitaires, leurs systèmes de références, leurs critères de reconnaissance, et les objectifs de ces catégories ou groupes. Ici, l’écueil est de n’être que " nous " et de n’être porteur que de désirs ou de projets collectifs.

L’articulation du " je ", du " nous ", de " l’être " et du " faire " :

C’est dans le rapport à l’autre que s’élabore le " soi " et le " je ", il n’existe de " je " que par rapport à tu, il, elle, etc… L’identité individuelle fait référence au sujet unique, distinct, l’identité collective ou sociale, fait référence au sujet dans son rapport aux autres ; dans ce qu’il a de pareil (sexe, âge, nationalité, statut, classe, etc…) mais dans ce qu’il a de différent aussi (sexe, âge, nationalité, statut, classe, etc…).

Il s’agit pour le sujet en situation de rupture, ou de crise identitaire, ou dans toute situation remettant en cause son identité, de construire et défendre son identité, à travers des stratégies identitaires, cela va de l’identité ontologique (signifier, être), à l’identité pragmatique (faire), de l’identité individuelle (je) à l’identité collective (nous). Il ne peut y avoir de " je " sans " être ", sans " faire " et sans " nous " (on peut dire cela de l’être, du faire et du nous). L’identité serait donc le résultat temporaire et souvent relancé (identisation) de la structuration réciproque de l’ontologique, du pragmatique, de l’individuel et du collectif. Cette structuration peut-être plus ou moins équilibrante et unifiante. Mais on peut aussi évoquer les difficultés même de structuration, l’équilibre peut céder la place à la vulnérabilité du sujet et à la précarité de ses stratégies d’adaptation et de ses conditions d’existence. Dans un tel contexte, les tracas de la vie quotidienne, les événements subis (graves ou non, collectifs ou non ) peuvent provoquer des réactions l’amenant à faire face pour survivre.

L’appréhension quaternaire de l’identité 

Sur le modèle de " la rose des vents du projet " de Boutinet on peut dire que l’identité voyage à l’intérieur d’un espace polarisé. Chaque identité aurait un aspect dominant et des variations secondaires en référence aux quatre pôles.

Les points cardinaux sont :

- Les identités individuelles (II) ; affirmer sa singularité, s’opposent aux identités collectives (IC) s’identifier et s’inscrire dans des groupes sociaux.

- Les identités existentielles (IE) ; valoriser la recherche de sens (l’être) à travers la quête des valeurs et des références, s’opposent aux identités pragmatiques (IP) (au faire) directement lié aux activités et aux œuvres à la position d’actes identitaires " je suis ", " je fais ".

La personnalisation revisitée à travers la métaphore de la boussole stratégique :

Nous avons supposé que la dynamique de personnalisation impliquait un rapport fondamental entre la signification et l’action, l’individuel et le collectif en rapport direct avec le temps personnel : gestion de l’ici et maintenant, d’un présent conflictuel à dénouer, d’une histoire personnelle à défendre (temps passé) et d’un futur à investir par la construction d’un projet de vie.

Sur cette base, les quatre pôles de la boussole seraient donc associés à quatre structures :

L’identité dont les processus seraient l’ancrage, la mémorisation et l’identisation;

Le projet dans son versant intentionnel (pro-) et son versant réalisateur (-jet) ;

La position sociale dans sa dynamique d’appropriation-contestation, de prises et de dons, d’emprises et de distanciations ;

L’adaptation avec ses dimensions de défenses (des moyens de vivre mais aussi de croire, de se promouvoir, de faire face aux nécessités de la vie quotidienne (coping).


Figure 3. La boussole stratégique

Ces quatre pôles se construisent et les processus qui les sous-tendent, s’articulent entre eux et trouvent leur fondement à partir du système quaternaire : sens-pratiques et individuel-collectif.

Les stratégies diverses et variées toujours à imaginer et à inventer permettront au sujet, de se diriger, de s’orienter, de naviguer et de se défendre.

Conclusion

Parler de développement c’est parler d’un temps de vie, celui du sujet, temps incertain à aménager, temps procédural et processuel impliquant continuité, répétition et changement. Seule l’intégration de la ligne et du cercle dans la spirale (Tap, 1990, p.78) rend compte du développement. Si la continuité du temps linéaire (aspects procéduraux, successions, étapes, phases ou stades, passages) permet de décrire, de classer et d’intégrer des phénomènes séparés, la répétition du temps cyclique (aspects processuels, fonctionnement) permet de comprendre et d’expliquer les mécanismes en jeu. Mais seul le changement du temps spiralé (ressemblance entre les stades, processus dans les procédures, synchronies et diachronies) est " à la fois celui de la réitération et du recommencement, celui du déplacement et de la dérive, celui de la transformation et du développement " (Morin, 1980, p.344).

Si le sujet sait profiter des opportunités, sait s’adapter pour vivre et survivre, il lui faudra aussi développer souplesse, plasticité, aptitude à répondre aux défis, aux contraintes et aux manques, aux difficultés, et aux périls.

Etre capable, de réussir, de vivre, de se développer, savoir triompher d’épreuves et faire sa vie d’homme et de femme malgré tout, avec pour principales armes de survie la confiance en soi, la créativité, le rêve et l’humour (cf. résilience, Cyrulnik, 1999) est presque un pari (un projet) impossible.

Loin des programmations intempestives geôlières des véritables projets intégrant par l’imaginaire l’aléa et l’incertitude, il s’agit d’inventer et de rêver pour vivre sa vie. Il reste à devenir ou à être mature sans perdre une part de rêve.

Si la confiance (confiance en soi, confiance en l’autre, en l’homme) constitue le " fil rouge " du développement identitaire et social du sujet, " aimer et travailler " est la prescription du docteur Freud pour développer un comportement normal permettant d’assurer " la dignité humaine ", le " mode de vie démocratique " (Erikson, 1966, p.177) et permettant aussi de donner sens à sa vie.

auteur

Sylvie Esparbès-Pistre est maître de conférences en psychologie, équipe " Psychologie Sociale du Développement et de la Santé ", à l’Université de Toulouse II (Toulouse).
Courriel: esparbes@univ-tlse2.fr

Pierre Tap est professeur de psychologie sociale du développement, équipe " Psychologie Sociale du Développement et de la Santé ", à l’Université de Toulouse II (Toulouse).
Courriel: pierretap@aol.com

notes

1. Partant d’une analyse critique des échelles de coping existantes, l’équipe "Psychologie Sociale du Développement et de la Santé" propose une nouvelle échelle (dite ETC. échelle Toulousaine de Coping) (Esparbès-Pistre, Sordes-Ader et Tap, 1996) articulant trois champs, quatre stratégies et douze dimensions.

2. Un instrument a été construit (Esparbès, Safont) à partir de la technique des historiettes et des travaux de (Boutinet, 1980; Zarka, 1975; Dubet, 1973 ; Legrès et Pémartin, 1985) voir, Esparbès, 1988, 1997 ; Safont, 1992 ; Safont, De Léonardis et Oubrayrie, 1994.

abstract

This article tries to explain and describe how subjects deal with, or try to deal with, difficult, stressful situations. What individualizing strategies (identity, project, coping, social positioning) do people set up to adapt, survive or live? We have integrated Boutinet's wind rose into the strategic model of individualization that itself implies an articulation, in terms of meaning and action, of "temporal strategies" and "adaptation strategies" with respect to the environment and the social context. We therefore suggest a model of individualization revisited through the metaphor of the strategic compass. If subjects know how to seize opportunities and if they are able to develop flexibility, plasticity and the ability to meet challenges and deal with constraints, failures and dangers, then diverse and varied, yet to be imagined and invented strategies will enable them to steer through difficulties and direct, orient and protect themselves.

références

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