carrierologie revue
SOMMAIRE
RECOMMANDATION
PDF
 

Identité professionnelle et confrontation aux situations-limites : l’exemple des psychologues

Jean-Luc PILET
Service de psychologie, D.D.E.C. centre Ozanam, Nantes, France


auteur

résumé/abstract

Des interventions nouvelles auprès de jeunes en difficulté particulière (maltraitances sexuelles ou deuils traumatiques), ont contraint les psychologues à modifier leur pratique et les ont conduits à s’interroger sur leur identité professionnelle. Une telle évolution n’est pas simple. Pour tenter de comprendre les réactions personnelles et groupales, plusieurs approches théoriques vont être évoquées notamment l’abord anthropologique et l’éclairage psychanalytique. Ces moments d’évolution, de passage, peuvent être utiles pour l’étude de l’âge adulte.

contenu

Introduction
Une construction identitaire progressive pour les psychologues de l’Éducation
Le choc provoqué par les situations-limites
Un apport anthropologique
Un abord psychanalytique
Conclusion


Introduction

Le crash accidentel du Concorde sur un hôtel de la région parisienne en juillet dernier a fortement marqué les esprits par le nombre des morts et le cortège de souffrances que l’on imagine chez les familles et proches des victimes. Mais le choc provient aussi du brusque rappel, en pleine période estivale, d’une réalité que l’on voudrait oublier : notre société n’est pas à l’abri des catastrophes malgré son haut degré de technicité et un niveau de vie élevé.

Le monde scolaire n’est pas à l’abri, lui non plus, des catastrophes : des élèves meurent à la suite d’accidents de la route, certains se donnent la mort, d’autres essaient… Les psychologues qui travaillent dans le milieu éducatif sont maintenant sollicités pour intervenir auprès des élèves et des professeurs, après de tels drames. Habituellement, au cours de sa vie professionnelle, le psychologue progresse, évolue, au fil des formations et des approfondissements de sa pratique quotidienne. La confrontation aux situations–limites vient bousculer ce déroulement plutôt paisible : " Quel rôle tenir ? Que devient le métier? Jusqu’où va-t-on être entraîné ? "

Après une brève présentation de la profession et des situations-limites, nous nous interrogerons sur les risques identitaires encourus et la pertinence des adaptations réalisées. Dans cette recherche, nous nous appuierons sur des approches théoriques complémentaires, tout en gardant en arrière plan réflexif, la problématique générale de l’âge adulte.

1 Une construction identitaire progressive pour les psychologues de l’Éducation

Le but n’est pas ici de retracer l’histoire d’une profession mais de pointer quelques étapes essentielles qui manifestent une recherche d’affirmation identitaire, préoccupation fréquente chez tout groupe professionnel récent.

La profession de psychologue de l’Éducation s’est constituée progressivement au cours des 30 dernières années au sein de l’Enseignement Catholique français. Une première étape dans les années 75 : l’acceptation par les responsables institutionnels, d’un statut officiel de psychologue. Quelque temps après, ces professionnels décident de repréciser entre eux, les fonctions spécifiques et les tâches diverses qui leur incombent. Ce texte de référence (E.C.D. 1983), reconnaît aux psychologues une fonction particulière au sein du système éducatif en distinguant leur travail, des métiers proches, trop proches sans doute.

Une seconde étape de construction dans les années 1980, la collaboration avec les autres organisations de psychologues français, pour l’obtention d’un texte de loi définissant la profession. Le texte voté par les parlementaires en 1985 a profondément renforcé le sentiment identitaire de tous les professionnels. Dans les années suivantes, les rencontres avec les organisations professionnelles se poursuivaient et donnaient lieu à l’adoption d’un code de déontologie. On peut considérer ce texte comme une référence identitaire puisqu’il définit l’usage professionnel et sert de point d’appui en cas de litige.

Distinction d’avec les autres champs d’application de la profession ( secteurs de la santé, de l’action sociale ou éducative…), reconnaissance par les institutions nationales , autant de processus, de faits, qui assoient un repérage professionnel clair. Pour les adultes qui composent ce groupe, l’identité personnelle se trouve ainsi confortée.

Une telle évolution est plus facile à vivre que la situation inverse, celle vécue par de nombreux travailleurs pendant cette période d’évolution économique et culturelle : des métiers ont disparu, des individus se sont retrouvés au chômage…. Autant de situations de déliquescence des identités professionnelles provoquant la plupart du temps une exclusion des réseaux sociaux traditionnels ainsi qu’un vacillement des repères identitaires personnels.

Pour les psychologues de l’Éducation, la période est marquée, depuis 1995, par une complexification des interventions. Certains problèmes mieux repérés, comme l’aide aux victimes de maltraitance sexuelle ou de chocs traumatiques, nécessitent de nouveaux modes d’intervention. Apparaît ainsi une nouvelle étape dans l’évolution professionnelle, car tous ces changements ne vont pas sans interrogations ni re-définitions identitaires, au sens où, auparavant, ce type d’intervention n’existait pas ou bien était réservé aux collègues du secteur hospitalier. En outre, au niveau individuel, toutes ces nouvelles modalités d’exercice, provoquent à des degrés divers, questionnements et répercussions.

2 le choc provoqué par les situations-limites

la maltraitance sexuelle

Dans notre Service ( une équipe de onze psychologues), nous avons rencontré les premières situations-limites, lors des permanences d’écoute que nous avons développées dans les établissements scolaires. (cf. Manuel pratique de psychologie en milieu éducatif, 1997 ). C’est principalement lors de ces entretiens que nous entendons régulièrement des jeunes filles révéler, quatre ou cinq ans après les faits, les sévices sexuels dont elles ont été victimes. En France, depuis la loi du 10 juillet 1989, il est obligatoire, pour tout adulte, de dénoncer les crimes sexuels commis à l’encontre de mineurs. Le soignant peut se réfugier derrière le secret professionnel mais le législateur lui objectera les textes relatifs à la non-assistance à une personne en danger. En ce qui concerne l’Éducation Nationale, des textes parus en 1997 reprécisent les obligations de chacun. Pour les psychologues, lorsqu’ils sont les premiers à entendre les révélations, il faut bien sûr écouter avec toute la délicatesse possible mais aussi énoncer l’obligation légale de sortir du silence en avertissant les services du procureur. Il n’a pas été simple pour les professionnels de rester dans leur rôle. Sortir du silence, n’est-ce pas trahir le secret professionnel, déroger à la déontologie, ou bien encore prendre la place du policier ou de l’assistante sociale ? Ne risque-t-on pas d’intervenir trop vite, en urgence, alors que l’on pourrait juger nécessaire d’étudier la situation plus sereinement ? Autant de questions qui portent sur les limites du champ professionnel et sur la nécessité de la rapidité d’intervention.

Lorsque les psychologues participent seulement à l’équipe éducative, instance où l’on débat entre adultes concernés, de la nécessité de rédiger un signalement, la question des limites de compétence de chaque profession (médecin, enseignant, directeur…) constitue toujours un enjeu crucial. La perversion qui est justement violation de frontière, et fondamentalement celle de l’interdit de l’inceste, provoque très souvent beaucoup d’atermoiements chez les adultes quant à leur rôle respectif dans la conduite à tenir. Parfois à l’inverse, certains n’éprouvent aucune hésitation et se précipitent dans l’action, au risque de provoquer des réactions désastreuses.

On observe également des contagions psychiques, notamment à propos de la prise de parole. Les victimes hésitent longtemps avant de parler, bien des professionnels aussi…; comme si l’obligation formulée par le pervers, taire la réalité, agissait à distance sur les soignants.

De telles situations-limites mettent ainsi à mal les repères professionnels, mais assez souvent également, les jalons générationnels personnels. Bien des temps de formation, des échanges, des confrontations ont été et sont encore nécessaires pour se repérer dans de telles expériences.

les deuils traumatiques

Plus récemment, nous avons été confrontés à des demandes d’intervention dans des établissements suite à des décès ou des tentatives de suicide. Ce type de demande est en augmentation. Par exemple dans notre Service, nous sommes passés en quatre ans, de une à dix demandes annuelles. Ce changement n’est pas lié à une augmentation du nombre des morts adolescentes mais à la modification des techniques de soins. Par rapport au continent nord-américain, la France a pris conscience plus tardivement de la réalité des réactions traumatiques provoquées par certains événements douloureux. La nécessité d’une prise en charge rapide des personnes impliquées est maintenant admise. La presse se fait l’écho, lors des catastrophes ou des accidents graves, de l’intervention des psychologues et des médecins. Les Chefs d’établissement n’hésitent plus maintenant à faire appel à des psychologues pour aider les professeurs ou les élèves à surmonter ces épreuves qui ébranlent les assises personnelles et groupales.

Entre collègues nous avons discuté de la conduite à tenir : " Est-ce bien à nous d’intervenir ? Va-t-il falloir assister les personnes continuellement ? De plus, nous n’avons pas reçu de formation spécifique... " C’est la découverte des détresses bien réelles des adolescents, des désarrois parfois profonds des adultes, qui a conduit certains d’entre nous à accepter de s’impliquer dans ce type d’intervention. Mais les professionnels, lorsqu’ils interviennent dans ces situations difficiles, sont eux-mêmes touchés ; ils se trouvent confrontés aux difficultés du travail psychique lié à l’élaboration de l’effraction provoquée par la mort brutale ou inattendue.

Le DSM IV (ouvrage de classification des critères diagnostiques en psychiatrie) présente une échelle du fonctionnement défensif des victimes de catastrophe. Si on applique cette grille aux professionnels, on constate qu’elle fonctionne parfaitement, au moins pour les réactions les moins pathologiques. Ce n’est pas très étonnant en fait : toute intervention en situation de crise constitue un stress, même pour les professionnels.

Le premier échelon de défense correspond à un niveau adaptatif élevé : anticipation, capacité de recours à autrui, altruisme, humour, affirmation de soi, auto-observation, sublimation. Au niveau suivant, celui des inhibitions mentales, les principales défenses sont constituées par le déplacement, l’intellectualisation, l’isolation de l’affect, la formation réactionnelle, le refoulement. Au troisième niveau, les exemples de défenses correspondent à des distorsions mineures de l’image : dépréciation, idéalisation, omnipotence.

Effectivement, on peut repérer après-coup, en soi ou bien chez les confrères, l’existence de ces réactions diverses, correspondant à des stratégies momentanées ou durables d’adaptation défensive.

Heureusement, les réactions franchement pathologiques des niveaux supérieurs de l’échelle n’ont pas été repérées : le déni, la projection, l’identification projective, le clivage (niveau 4 et 5), voire les passages à l’acte, retraits apathiques, ou projections délirantes (niveau 6 et 7).

Dans son ouvrage sur le deuil, Hanus (1998), évoquant le travail des personnels soignants dans les services hospitaliers d’oncologie, de gériatrie ou d’hématologie, note le risque d’apparition du syndrome d’épuisement professionnel. Le poids émotionnel des deuils répétés "sera d’autant plus grand qu’il n’aura pas été possible de s’arrêter un peu pour en parler avec les autres, en particulier de l’équipe, et pour décharger au moins en partie des affects pénibles éprouvés en ces circonstances".

Effectivement il est indispensable de parler, de réfléchir en commun, de se former auprès de spécialistes aguerris si l’on veut se protéger de l’impact émotionnel provoqué par le soutien aux victimes. Réagir en professionnel c’est penser à se protéger et non pas intervenir naïvement, sans précaution.

Dans l’exercice du métier, la confrontation aux situations difficiles va provoquer des réponses diverses. Pour tenter de comprendre ces réactions personnelles ou groupales, plusieurs approches théoriques peuvent être évoquées comme l’apport anthropologique et l’éclairage psychanalytique.

3 un apport anthropologique

l’approche de Z. Laidi

Comme le souligne Laidi (1998), notre société postmoderne subit la tyrannie de l’urgence par une exacerbation du moment présent. Dans de nombreux domaines, l’urgence s’impose comme la modalité temporelle ordinaire de l’action. Pris dans une telle atmosphère, bousculés parfois par leurs patients, les psychologues peuvent privilégier l’action immédiate, au détriment de l’analyse de la demande et du travail à long terme. Une vigilance est donc nécessaire pour repérer ces écueils et réserver les interventions urgentes aux situations qui le justifient réellement. Pour nous, ce travail de repérage et de discrimination s’est opéré progressivement, en identifiant, en clarifiant ce que l’on regroupait sous la dénomination "d’urgences ".

Au sein des institutions scolaires, les véritables situations de crise sont liées aux événements dramatiques occasionnés par les morts brutales ou les tentatives de suicide. Toute la communauté éducative est alors sous le choc surtout si plusieurs personnes sont impliquées. Des temps de parole sont nécessaires dans des délais courts pour enrayer les éventuelles réactions traumatiques.

L’autre catégorie d’urgence concerne les faits graves de maltraitance sexuelle. La protection de la victime mineure doit être assurée rapidement ainsi que le signalement aux autorités compétentes. même si nous n’intervenons qu’en début de procédure, ce type de rencontre avec les victimes bouscule les calendriers. Il y a urgence au plan psychologique d’entendre la victime sinon le dévoilement n’aura jamais lieu et le traumatisme se durcira.

Par ailleurs, dans notre travail, la pression est fréquente, surtout dans les périodes où le délai d’attente avoisine les trois mois : des enseignants ne peuvent plus supporter un élève difficile, des parents s’affolent du comportement de leur adolescent, des administratifs réclament des dossiers en retard… Les psychologues éprouvent ainsi le sentiment d’être toujours pris dans l’urgence, de ne pas avoir le temps de recul nécessaire. Mais dans ces situations, n’existe pas, en fait, de véritable urgence au sens où il n’y a pas, habituellement, de risque majeur quant à la structuration de la personnalité des élèves. Tout cela relève du travail classique de psychologue, ce qui ne signifie pas que la gestion en soit toujours simple !

La nécessaire différenciation des trois réalités qui viennent d’être évoquées, ne s’est pas réalisée d’emblée. Principalement, sans doute, car le sentiment d’urgence, point commun à toutes ces situations, provoquait des confusions certaines chez les professionnels et occultait le repérage des différences.

l’approche de J.P. Boutinet

Dans son ouvrage " L’immaturité de l’adulte ", Boutinet (1998) pointe les difficultés de l’adulte dans la société postindustrielle. Ce dernier se positionne difficilement et semble pris dans une sorte d’errance existentielle. Le malaise identitaire trouve son origine dans des causes multiples et entremêlées. On peut évoquer dans une approche schématique, les changements sociaux et économiques, ainsi que les modifications des valeurs morales et éducatives. Les références aux repères classiques d’âge et de sexe, deviennent plus flous. Par ailleurs, le chômage, les changements des modalités d’exercice des professions ont empêché la référence sécurisante à une identité professionnelle stable. L’individu adulte se trouve ainsi malmené dans une société en voie de recomposition. L’immaturité guette l’adulte, d’autant plus que c’est l’adolescent qui est présenté comme modèle d’épanouissement personnel.

L’idéal étant, pour certains, de passer d’une jeunesse prolongée à une vieillesse paisible, la maturité de l’adulte servant de repoussoir. Il est vrai que la rapidité des changements économiques et moraux peut désarçonner le plus aguerri.

" Parler des valeurs identitaires se veut un constat mais pas un constat nostalgique signifiant que l’affirmation identitaire serait la norme souhaitée; derrière l’identité se profile en effet l’ambiguïté de ce qu’elle est censée recouvrir; comme l’a bien souligné A.TOURAINE, cette ambiguïté de l’identité vient de ce qu’elle peut à la fois redonner vie à l’action collective et l’enfermer dans les murailles de la secte; ce qui est vrai de l’identité collective l’est tout autant de l’identité individuelle : capacité à se réaliser soi-même ou exacerbation de sa singularité qui prend la forme du repli identitaire ". Dans un chapitre suivant, Boutinet (1998) évoque les situations-limites que tout adulte peut rencontrer dans son existence : maladie évolutive, déboires sentimentaux ou familiaux, décès de proches… L’expérience de l’épreuve affecte la relation à autrui comme elle modifie le regard porté sur soi-même et sa propre destinée. Des ressources intérieures insoupçonnées apparaissent souvent au cours de ces périodes douloureuses.

Être confronté professionnellement à des situations où la vie ou le désir de vivre sont en cause, touche moins directement qu’une épreuve personnelle ou familiale mais quand même ! À chaque professionnel, sa manière de réagir. Accepter les différences, supporter les cheminements particuliers, les rythmes individuels c’est faire le deuil d’une attitude consensuelle et unanime au sein des groupes de psychologues. C’est un signe de maturation collective que de parvenir à cette acceptation. Plus concrètement, tous les professionnels ne vont pas intervenir dans les situations de crise, seuls les volontaires seront retenus et se formeront pour cette activité. C’est une étape maturante que de parvenir à une telle organisation alors que la règle habituelle c’est le partage des activités… Spécialiser, c’est conforter certaines différences. Au plan individuel, ce n’est pas l’acceptation du volontariat qui est, en soi, signe de maturité. " Oser dire non " peut être le gage d’une réponse tout à fait mature et responsable. Le bon professionnel sait reconnaître ses limites et ne pas s’engager dans des situations où il se mettrait en danger, entraînant autrui dans ses errances. L’adulte mature sait estimer les risques…, bien sûr !; mais, ne l’oublions pas, c’est la part d’adolescence qui demeure active en sa personnalité qui lui fait prendre certains risques, pas toujours suffisamment calculés, mais bien utiles, souvent, à terme.

Dans un tout autre registre, le travail de maturation concerne aussi l’activité de théorisation. Avec le recul, il semble bien que les professionnels de la psychologie aient eu des difficultés à se défaire des enseignements reçus de leurs maîtres à penser, en université : " le traumatisme ça n’existe pas, la notion d’urgence encore moins, il n’y a que des personnes pressées ! " Que Freud ait abandonné, comme source des névroses, la théorie du traumatisme et qu’il lui ait préféré par la suite celle du fantasme, n’est pas étranger à cette position des analystes français. C’est oublier que Freud, même à la fin de son œuvre, n’a jamais démenti l’origine traumatique de certaines affections psychiques. À l’adolescence, penser différemment de ses parents fait partie du travail de différenciation psychique; l’affrontement devient même par moments assez bruyant, mais c’est un signe d’évolution. Penser différemment de ses professeurs se révèle difficile, principalement si l’on touche au dogme. Poursuivre le travail de recherche théorique et clinique à partir de l’héritage reçu signe une certaine maturité; une forme d’immaturité consisterait alors à figer la théorie en acceptant une dépendance trop grande envers la pensée de la génération précédente.

4 un abord psychanalytique

l’approche de W. Bion

W. Bion (1979) présente une approche originale du fonctionnement psychique ; elle permet notamment d’établir un parallèle entre la fonction maternelle et la fonction soignante. Pour Bion, l’enfant dépourvu au départ " d’appareil à penser les pensées " trouve chez sa mère un " appareil " déjà constitué qui va lui permettre progressivement de donner sens à ses sensations premières. C’est la fonction contenante de la mère, sa capacité de rêverie, qui transforme les éléments insensés que projette en elle le bébé, en pensées constituées et de ce fait re-introjectables pour le nourrisson. Si ce travail de transformation ne peut se réaliser, des éléments primitifs vont rester enkystés dans la pyché infantile constituant des entités psychotiques et possédant, pour le sujet, une signification catastrophique (éléments bêta).

On parle de traumatisme lorsque les capacités de contenance psychique sont dépassées soit par des émotions internes intenses soit par des chocs violents provenant de la réalité externe; c’est une des définitions admises. Dans les situations dramatiques où la mort est au premier plan, les victimes et les impliqués ne savent plus quoi faire, ni penser. Ils sont comme égarés, comme pris dans un moment psychotique. L’univers personnel se trouve ébranlé, les repères habituels ne fonctionnant plus.

Au niveau des institutions scolaires, on trouve de telles réactions chez les élèves mais aussi, assez fréquemment, chez les adultes chargés normalement d’encadrer les jeunes. Certains directeurs ou professeurs sont comme paralysés, incapables momentanément de prendre les décisions adaptées. C’est le contenant personnel et groupal qui est touché. L’intervention de professionnels dans de telles circonstances trouve ici sa justification. Il s’agit de contenir, de soutenir les personnes et les groupes " décontenancés ". L’urgence est là dans un étayage ponctuel mais essentiel, sinon certaines personnes fragilisées peuvent enkyster puis cliver en elles des sensations mortifères. Les réactions post-traumatiques ultérieures ne seront que le symptôme de cette élaboration psychique non réalisée.

Le psychologue essaie donc dans ces circonstances de tenir un rôle contenant. Mais comme une mère face à un bébé paniqué, il peut arriver qu’il se sente lui-même dépassé par l’afflux des émotions et pensées que la personne désemparée projette sur lui. Ce type d’intervention demande donc un travail de réflexion extrêmement important : d’abord, en amont par une préparation et un entraînement suffisants, puis ensuite, par un partage du vécu et une analyse du travail réalisé. Le debriefing sert à cela : redonner du sens, pointer les imperfections, rechercher les améliorations… Éviter, en quelque sorte, que les imperfections demeurent seulement des erreurs, erreurs qu’il faudrait taire ou masquer afin d’éviter l’apparition des sentiments d’incompétence ou de honte.

Le travail en groupe avec les collègues, les lectures personnelles, le départ en formation auprès de spécialistes chevronnés, autant de moyens qui permettent de se constituer tout d’abord, une pensée, une théorie, sur les modalités d’intervention et de prise en charge. Ces références seront bien utiles lors des prochaines " catastrophes " si l’on veut élaborer intérieurement, à partir du vécu dramatique apporté par les victimes ou témoins. C’est sur ce travail interne du psychologue que l’autre va s’appuyer pour contenir son propre désarroi.

Si le psychologue ne peut plus penser par lui-même, il se trouve alors pris dans la pensée de l’autre et ne peut plus, de ce fait, lui procurer un quelconque réconfort.

Le travail de réflexion, avant et après les prises en charge, porte aussi sur le rôle et la place tenus par les professionnels. Lorsqu’une mission est nouvelle, l’interrogation est vive. La réponse ou les réponses se cherchent, s’élaborent sur une année ou deux ; pendant toute cette période de réflexion et d’incertitude, les interventions sur le terrain continuent cependant… Il faut, en fait, élaborer individuellement et collectivement de nouveaux critères d’appartenance identitaire, élargir le cadre antérieur pour faire place à des représentations et des missions non prévues. Ce qui était situé hors du champ professionnel se trouve intégré progressivement à l’intérieur, mais en sauvegardant la spécificité de la mission générale. Si des psychologues de l’Éducation se forment pour intervenir auprès des élèves ou des enseignants désarçonnés après l’annonce d’un décès brutal ou d’une tentative de suicide, ils ne renoncent pas pour autant à leur mission traditionnelle ni n’appliquent aux problèmes habituels, les techniques réservées aux situations d’urgence. Certains pourraient croire en effet que l’identité professionnelle se trouve menacée par ces changements; ils n’auraient pas tort si ces modifications se passaient sans échanges ni réflexions. Un vrai travail de modification identitaire, une étape maturante également !

l’approche de R. Kaes

Toute cette évolution se construit au sein de différents regroupements professionnels; chacun s’y exprime en fonction de sa personnalité et de sa sensibilité théorique. Des différences apparaissent, des tensions se manifestent parfois, mais le cadre groupal tient, la pensée collective ou individuelle se précise et s’étoffe : un véritable travail de formation réciproque. Kaes (1979) dans le premier chapitre de l’ouvrage collectif " Crise, rupture et dépassement " évoque cette réalité : " Animal critique du fait de sa pré-maturation, l’homme de tous les vivants est celui qui éduque, forme et reforme et, par un sursaut souvent périlleux, crée. (…) Toute formation ré-élabore les conditions d’une venue au monde. Elle en suscite la nostalgie et la terreur originaire. Elle renvoie à la défaillance fondamentale de l’environnement placentaire et à la parfaite suppléance active, créatrice et formative de l’environnement maternel : umwelt instauré par la coupure existentielle. Elle se développe à travers l’élaboration de l’expérience intense d’une perte d’une rupture et d’un risque majeur : celui de la déformation. "

La confrontation aux situations-limites provoque chez le psychologue de l’Éducation, comme chez tous les professionnels, des moments de crise d’intensité variable. L’équilibre antérieur n’est plus suffisant pour " contenir " au plan des modalités techniques mais bien plus fondamentalement au plan des émotions internes. Il faut passer cette zone de turbulence pour construire, inventer et parfois, en fait, retrouver des modalités adaptées… Mais le dépassement de la crise n’est pas automatiquement assuré; il peut se révéler impossible, le cap de la déformation étant trop difficile à passer.

Dans le cadre professionnel on peut anticiper, se préparer, voire s’entraîner à certaines interventions difficiles. C’est un bon moyen de sécurisation et de préparation psychique. Une zone intermédiaire de " formation/déformation " est ainsi créée. Le rôle maternel d’accueil, hors du lieu de vie antérieur, étant tenu par le formateur extérieur auquel on prête bien sûr toutes les vertus. Mais cette zone d’illusion, cet espace/temps transitionnel, permet de passer le cap. Un tel dépassement se réalise toujours par un travail sur soi dans un étayage mutuel. Et n’oublions pas que le mot " travail " désigne, entre autres, le moment de l’accouchement…

En conclusion

Les différents apports conceptuels qui viennent d’être présentés brièvement reflètent bien le cheminement de la pensée et la diversification de la recherche.

Au plan conceptuel, les situations critiques peuvent se révéler utiles pour l’étude de l’âge adulte. Qu’est ce qui affecte ou propulse son développement : l’âge, le sexe, les conditions sociales, les événements de vie ? Le choc traumatique est un événement marquant, mais, au sein de la psyché, agit-il comme révélateur d’une fragilité ancienne ou bien comme moment fondateur d’une réorganisation existentielle ?

Et surtout comment le sujet adulte va-t-il réagir face à ces situations perturbantes ? Deux écueils principaux le guettent : le repli passéiste et dépressif sur des positions antérieures ou bien la fuite en avant, souvent synonyme de dilution des fonctions et des repères. C’est en recherchant des modalités d’intervention adaptées et non dangereuses que les psychologues ont affronté collectivement et individuellement les situations de crise.

Mais personne ne peut esquiver le questionnement sur la temporalité de l’être humain et le sens donné à l’existence… Se protéger pour intervenir correctement, développer des processus de résilience sont des apprentissages à réaliser… L’enjeu est de taille, la réussite incertaine, la perfection restant un idéal toujours mythique.

Et tout compte fait, au plan personnel, l’effort d’adaptation s’est révélé bénéfique et je retrouve la pertinence de l’aphorisme célèbre écrit par le poète HÖLDERLIN : " Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ".

auteur

Jean-Luc Pilet est psychologue. L’écoute individuelle au sein d’établissements scolaires, les thérapies auprès d’adolescents, la formation s’adressant aux étudiants en psychologie et aux enseignants représentent ses principaux domaines d’intervention.
Courriel: jean-luc.pilet@ec44.scolanet.org

abstract

New work done with young people experiencing specific problems (sexual abuse or traumatic grief) has forced psychologists to change their practices and led them to ask questions about their professional identity. This evolution is not simple. In order to try to understand personal and group reactions, a number of theoretical paths are evoked, in particular the anthropological approach and psychoanalytic clarification. These temporary events in evolution can be useful in the study of adulthood.

références

AUDET, J., KATZ, J. F. (1999), Précis de victimologie générale, Paris : Dunod.

BION, W.R. (1979), Aux sources de l’expérience, Paris : Presses Universitaires de France.

BOUTINET, J.-P. (1998), L’immaturité de la vie adulte, Paris : Presses Universitaires de France.

Diagnostic and statistical manual of mental disorders (1996) fourth edition (DSM IV), Washington DC traduction française Paris: Masson.

Enseignement Catholique Document (ECD) n­943, mai 1983, Secrétariat général de l’Enseignement Catholique Paris.

FREUD, S. (1995), Abrégé de psychanalyse, Paris : PUF.

HANUS, M. (1998), Les deuils dans la vie, Maloine.

HOUBBALLAH, A. (1998), Destin du traumatisme, Comment faire son deuil ", Paris : Hachette littératures.

KAES, R. et coll. (1979), Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.

LAIDI, Z. (1998), La tyrannie de l’urgence, Québec : les Editions Fides.

MANCIAUX, M., GABEL, M., GIRODET, D., MIGNOT, C., ROUYER, M. (1997), Enfances en danger, Paris : Éditions Fleurus.

PILET, J.-L. (1997) Permanences d’écoute en lycée et collège. Dans AFPS, Manuel pratique de psychologie en milieu éducatif, Paris : Masson.


Volumes et numéros | Engin de recherche | Utilisateurs | Qui sommes-nous? | Abonnement

 

 

© Seules sont autorisées les utilisations à des fins de consultation, de recherche et de critique. Seules des reproductions d’extraits sont autorisées pour publication. Ces reproductions doivent comporter les références bibliographiques usuelles.