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Le sens du travail et la carriérologie1

Danielle Riverin-Simard, professeure titulaire
Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval, Québec.


auteur

résumé/abstract

Quel est le sens du travail? Quel est l'objet de la carriérologie? Nous invitons le lecteur à partager nos réflexions sur les liens entre ces deux réalités complexes et changeantes à l'aide de projets liés à trois types d'histoires: personnelle, collective et cosmique. Selon les cas, les sens attribués au travail diffèrent, et conséquemment l'objet d'étude de la carriérologie. Nous nous demandons si cet objet ne doit pas davantage faire varier sa focale, ou du moins l'élargir considérablement, afin de transcender les divers sens du travail émanant de différentes perspectives historiques et idéologiques. De cette manière, croyons-nous, la carriérologie jouera un rôle toujours plus central au sein de nos collectivités.

contenu

Une définition de la carriérologie
Travail et vie personnelle;
Travail et projets
Projets liés à la production de l'histoire personnelle
Projets liés à la production de l'histoire collective
Projets liés à la participation à l'histoire cosmique
Projets et finitude
Conclusion



Quel est le sens du travail? Les multiples réponses à cette question ont évidemment des répercussions notables sur la définition de l'objet d'étude de la carriérologie. Au sein de la nouvelle économie du savoir, nous sommes témoins de plusieurs bouleversements. L'identification avec un métier tout au long de la vie est incompatible (Thurow, 2000). Le travail inclut désormais toutes formes d'activités productives (Musick et al. 2000). Il y a un consensus de plus en plus grandissant voulant que le volontariat soit, au même titre que le travail-emploi, une forme de travail (Wilson et al., 1997) et un précurseur de changements sociaux (SACA, 2000). Dans un tel contexte, quel regard portons-nous sur le travail? L'histoire sociale du travail de même que les prévisions des futurologues nous offrent-elles des réponses satisfaisantes à cet égard?

Le but de cet article est tout d'abord de soulever certaines questions liées à la signification changeante du travail. Si ces interrogations sont parfois complexes sur le plan conceptuel et angoissantes sur les plans vital (survie) et existentiel, il n'en demeure pas moins que les réponses précaires qu'on leur donne sont capitales. Elles influencent régulièrement la destinée d'une personne, d'une organisation ou d'une collectivité. La réflexion proposée ici fait donc appel à diverses perspectives historiques afin d'envisager les multiples facettes du travail à titre de composantes du phénomène humain selon les cultures ou civilisations. Le second but de cet article est de vous inviter, tout au long de ce survol historique, à partager nos interrogations sur les liens possibles entre le sens du travail et l'objet d'étude de la carriérologie. Nous espérons que cette brève analyse pourra enrichir le mouvement de réflexion qui est déjà grandement alimenté par les divers praticiens ou chercheurs, liés de près ou de loin à ce domaine. Mais juste avant de parcourir les divers sens du travail, nous soumettons ici une définition provisoire de cette jeune science qu'est la carriérologie.

Une définition de la carriérologie

La révolution actuelle du travail nous invite à une redéfinition de la carriérologie. Celle-ci serait, selon nous, l'étude scientifique des divers événements psychosociaux de la carrière ainsi que de ceux de la pré- et post-carrière. Notons ici que la carrière ne se limite pas à une trajectoire d'activités rémunérées. Elle réfère à toute activité de participation socioprofessionnelle, incluant le volontariat à la fois formel (au sein d'associations structurées) et informel (s'occuper des enfants, des parents âgés, des amis, des voisins). Dans cette perspective, la carriérologie ne se limite surtout pas à l'insertion au marché du travail. Elle englobe tous les phénomènes liés aux efforts investis par l'individu dans les processus de choix, de réinsertion, de transitions, et ce, tant à l'intérieur du marché du travail qu'à l'intérieur du marché de l'activité. Ce dernier terme réfère à des actions reconnues socialement et pour lesquelles le citoyen, moyennant son engagement par un contrat d'activité, recevrait une aide financière (bourses d'étude, assurance-emploi) ou un salaire social en provenance de l'État. On songe ici aux démarches de formation, de perfectionnement ou de volontariat. On inclut également les actions professionnelles réalisées durant les divers types d'arrêts de travail, volontaires ou imposés: les congés de maternité ou de paternité, les périodes de chômage, la retraite. Car désormais il y a, selon Toulmin (1997), deux catégories de travail reconnues socialement: la première a une valeur d'échange sur le marché (exchange value); la seconde se caractérise par son utilité et n'a pas de valeur marchande (use value).

Mais cette définition de la carriérologie, même si elle est relativement englobante, tient-elle vraiment compte des divers sens attribués à ce phénomène universel du travail?

Travail et vie personnelle

Pour encore mieux saisir le sens que prend l'activité professionnelle dans nos vies personnelles, il est très important de se rappeler les grands moments de l'histoire du travail (Sue, 1999). Pour donner un bref aperçu de cette signification à travers les temps, nous retournons tout d'abord dans un passé très lointain, où prédominaient les sociétés primitives; puis nous esquissons l'horizon culturel qui caractérisera possiblement les sociétés futuristes, en passant par notre réalité transitoire actuelle en cette période de révolution du travail.

Dans les sociétés primitives, le fait d'être un travailleur ne confère nullement, en soi, un statut social particulier (Applebaum, 1992). Aucun adulte normal, à l'intérieur de ces collectivités, n'y demeure sans contribuer à la production des moyens d'existence, à la fois pour lui et ceux dont la société lui reconnaît la charge. Dans de telles sociétés, personne n'a de privilège spécial à cause de la nature de son travail, car tous luttent pour leur subsistance par le biais de la chasse ou de la cueillette. La propriété communautaire apparaît donc comme une caractéristique fondamentale de la conception du travail dans ces sociétés primitives. Personne n'est privé des moyens de vivre, ni n'est obligé à travailler pour autrui. Il en est ainsi, car la propriété des biens essentiels à l'existence (territoire de chasse, terre de culture, rivage marin ou bief de rivière) et les conditions qui la régissent, sont généralement entre les mains d'une communauté, d'un groupe social ou d'un clan. "À sa naissance, avant même que l'individu ne commence à travailler, du seul fait de son appartenance à un groupe social qui possède et contrôle collectivement les conditions essentielles de production, l'individu se trouve à l'avance garanti d'avoir accès à des moyens matériels d'existence... la propriété privée du sol n'existe pas et l'individu ne peut être privé de moyens de travail sauf par la violence, la guerre, l'expulsion de son groupe" (Godelier, 1975; 37).

Ainsi, dans les sociétés primitives, le travail ne permet pas de distinguer les gens. Ces sociétés nous laissent voir que le travail, tout en étant omniprésent dans la vie quotidienne, ne joue pas sur la définition d'un individu, ni sur son degré de dignité ou son statut socio-économique. Dans ce contexte, il faut souligner que la carriérologie n'aurait évidemment pas pu aborder, à titre d'objet d'étude, les phénomènes de préparation ou d'intégration au marché du travail ou au marché de l'activité. Car une telle sous-culture sociale, si formelle, n'existe pas. Surtout, il n'y a pas de carrière qui soit spécifique à l'un ou l'autre individu.

Dans les sociétés industrielles et postindustrielles, par contre, il en va tout autrement. Elles qualifient un individu par son rapport spécifique à la production au sein de la société, i.e. par son utilité économique, sociale ou socio-économique. D'ailleurs, selon Trémolet de Villers (cité dans Jaccard, 1960), le phénomène du travail économique et social, à la base de l'identité personnelle, est relativement récent dans l'histoire. Et c'est seulement à ce moment, selon nous, que la carriérologie pourrait, rétrospectivement, retrouver un certain objet d'étude. Auparavant, la carriérologie n'aurait pas trouvé sa raison d'être, ou du moins très peu. Car, encore au XVIIe siècle, l'individu accompli est la personne cultivée, l'honnête homme qui s'adonne aux occupations de l'esprit, aux arts et aux lettres. Et le saint, modèle de perfection chrétienne, n'est pas prioritairement un travailleur mais une personne de prière, de contemplation, de spiritualité. Même si parfois l'individu développe une prodigieuse activité, il ne s'agit pas là d'un travail s'associant à une utilité prioritairement socio-économique.

Dans notre société actuelle, les producteurs directs (ouvriers, travailleurs manuels), les technocrates ou les spécialistes de divers domaines, sont libres de leur personne, tout comme l'étaient les membres d'une communauté primitive. Par contre, rappelons-le, ils sont privés de la propriété des moyens sociaux de production. Ils n'ont pas, comme les gens primitifs, de territoire de chasse, de culture ou de pêche pour assurer leur survie. Ils sont donc contraints, en raison de cette privation, d'échanger, contre un salaire, leur force de travail aux propriétaires des moyens de production (les grands patrons des secteurs privé, public et parapublic), à l'État ou aux organisations à but non lucratif (dans le cas du salaire social).

L'objet de la carriérologie doit donc être davantage sensible à cette dimension, à la fois subtile et envahissante. L'échange de la force de travail jette les bases du mode d'existence sociale. Ce sont précisément ces réalités socio-économiques qui servent à qualifier ou à identifier globalement un individu. Les questions de race, d'allégeance politique ou religieuse deviennent des critères de second ordre dans la qualification sociale d'un individu. C'est alors que la carriérologie s'avère un domaine d'étude des plus importants. Nous devons incessamment intensifier nos recherches visant à expliciter ce processus socio-développemental qui amène une personne à s'éduquer, à se donner une formation professionnelle première et continue, à se réadapter sans cesse au marché du travail ou au marché de l'activité. Car c'est précisément ce processus qui lui confère sa raison d'être, son statut social ou son identité personnelle.

Mais la carriérologie ne doit-elle pas également prévoir l'éventail des futures significations possibles que les sociétés accorderont au travail? Ces dernières seront-elles éclatées ou encore plus consensuelles? L'objet d'étude de la carriérologie devra-t-il alors être modifié?

En ces débuts du XXIe siècle, où la discontinuité professionnelle semble régner, la personne a besoin de redéfinir périodiquement ses orientations en matière de participation socioprofessionnelle au sein du marché du travail ou de l'activité (Riverin-Simard, 2001). Sinon, elle se perd dans tous ces dédales de ruptures, de changements parfois beaucoup trop fréquents. C'est notamment pourquoi l'objet d'étude de la carriérologie doit davantage porter sur le processus de définition du projet professionnel, mais aussi sur celui du volontariat. Car ces deux modes de participation socioprofessionnelle sont névralgiques au sein de la révolution actuelle du travail (Riverin-Simard, sous presse). Tout comme le travail-emploi, le volontariat s'avère l'une des principales sources facilitant la formation ou la consolidation de l'identité socioprofessionnelle. Notons ici que cette notion d'identité renvoie à celle de Boutinet. Elle est "ce sentiment de reconnaissance que l'individu tire de ce qu'il fait, de ce qu'il est" (1998; 68). Le volontariat apporte beaucoup à la personne, notamment la possibilité de reconnaissance sociale, de création d'un réseau de contacts et de développement de ses compétences, tout en étant d'une utilité sociale indéniable (SACA, 2000). La participation socioprofessionnelle (via le travail-emploi et le volontariat) se présente donc comme une façon de concevoir le sens du travail qui dépasse largement la croyance suivante: hors du travail-emploi, il n'y a pas de reconnaissance de l'utilité sociale de l'individu.

La notion de trajectoire de carrière ou de participation socioprofessionnelle s'élargit ainsi pour intégrer le volontariat. L'identité vocationnelle adopte une perspective plus polyvalente. Elle devient une identité socioprofessionnelle comprenant une plus ou moins grande harmonisation de l'ensemble des engagements sociaux. Dans un tel cas, l'objet de l'étude de la carriérologie ne doit-il pas davantage se préoccuper du choix et du suivi de l'activité socioprofessionnelle discontinue et variée, qui se déroule tant à l'intérieur du marché du travail qu'à l'intérieur du marché de l'activité? Cet objet ne doit-il pas ainsi s'ajuster encore davantage à tous les nouveaux indicateurs implicites de mouvements de masse, concernant le sens renouvelé et élargi de la pratique de l'activité professionnelle et de la notion du travail? Si oui, l'objet d'étude de la carriérologie ne deviendrait-il pas alors d'une utilité sociale encore plus centrale?

Travail et projets

L'association entre travail et projets permet, selon nous, de mieux saisir le sens du travail dans nos vies personnelles et dès lors, apporter un éclairage différent à l'objet d'étude de la carriérologie. En effet, les différentes définitions du travail, passées ou présentes, se ramènent habituellement à la notion philosophique de projet. Cette notion réfère à tout ce par quoi l'individu tend à modifier le monde et lui-même, dans un sens donné. Selon Sartre, seul le projet, comme médiation entre deux moments de l'objectivité, peut rendre compte de l'histoire, c'est-à-dire, de la créativité humaine (1960). La parenté entre projet et travail est généralement reconnue comme étant incontestable. Par exemple, selon Dumont (1981), la synthèse des définitions sur le travail veut qu'il soit une action transformatrice de la nature et de ses relations avec les humains; par cette action, l'agent modifie solidairement le monde et lui-même. Par ailleurs, ces définitions, anciennes ou actuelles, ainsi que les différentes idéologies sous-jacentes du travail, nous invitent à faire une lecture des différents projets liés à trois types d'histoires intimement interreliées: soit les histoires personnelle, collective ou cosmique. Autrement dit, le travail humain se traduit en de multiples projets, rivalisant d'originalité et de diversité, et dont les buts sont orientés soit pour le développement de l'individu, l'évolution de la société ou encore, la participation au cosmos. Selon le cas, les significations attribuées au travail diffèrent, et conséquemment, l'objet d'étude de la carriérologie.

Projets liés à la production de l'histoire personnelle

Les projets de vie au travail qui s'associent à l'histoire personnelle, le sont généralement pour des considérations de survie, d'acquisition de biens matériels ou de développement psychologique.

Selon les historiens, le travail assure, d'abord et avant tout, la survie de la personne et ce, malgré certaines exceptions, tels l'élite intellectuelle (Grèce antique), royale (régimes royalistes) ou les gens économiquement autonomes (pensionnés, rentiers, millionnaires). En tout temps l'être humain a besogné pour sa subsistance, même si celle-ci est assurée différemment selon les époques. Dans le cas des sociétés primitives, comme nous l'avons vu précédemment, cette survie est consolidée par un espace commun à toute la collectivité que l'individu peut exploiter (territoire de chasse, terre de culture, rivage marin). Dans les sociétés industrielles ou postindustrielles, rappelons-le, l'assurance de l'existence matérielle s'obtient par la force de travail à échanger qui se caractérise, soit par une certaine endurance physique ou encore, par une spécialité dans un champ professionnel donné. Dans les sociétés futuristes, cette survie sera préservée, semble-t-il, par la technologie de plus en plus prodigieuse ou encore, par l'État. Selon ce dernier scénario prévu, les individus travaillent strictement au bien-être supérieur de l'individu ou de la collectivité. Mais la dualisation s'installe (Thurow, 2000). Certains détiennent de façon plus ou moins discontinue un travail-emploi récoltant une rémunération marchande. Les autres s'engagent dans un travail-activité, tout aussi utile socialement, mais rapportant, sur le plan financier, une rémunération non-marchande ou minimale, et parfois même, nulle.

Mais si les modalités de survie subissent de profondes transformations selon les moments de l'histoire, l'objet d'étude de la carriérologie ne devrait-il pas davantage inclure le travail en tant que phénomène humain transculturel, associé prioritairement avec la nature changeante des échanges économiques propres à chaque culture? Par exemple, cet objet ne devrait-il pas dissocier encore plus la notion de travail avec celle de la rémunération? Par ailleurs, l'objet d'étude de la carriérologie ne doit-il pas davantage se rattacher à une perspective évolutionniste où le travail lié à la subsistance matérielle subit des transformations progressives au fil des époques de l'humanité pour se diriger, ou non, vers l'optimisation de l'être? Ou encore, son objet d'étude peut-il davantage s'associer à une perspective culturaliste où le travail lié à la survie se transforme au gré des valeurs de chaque civilisation et, conséquemment, génère une histoire vocationnelle personnelle largement influencée par l'économie de subsistance?

Outre la survie, plusieurs projets du travail, inscrits dans la production de l'histoire personnelle, sont liés au bien-être matériel de la personne ou à l'acquisition et à l'accumulation de biens. Par exemple, les anciens moralistes de Summer et d'Egypte (Jaccard, 1960) considéraient le travail comme la seule véritable source de prospérité par laquelle les humains acquièrent l'opulence et la richesse personnelle. Plusieurs doctrines économiques, liées au courant du libéralisme, ou du néo-libéralisme, conçoivent le travail comme un projet principalement relié à l'amélioration toujours plus grande du bien-être matériel de l'histoire individuelle. Par exemple, la conception capitaliste s'en tient surtout à l'aspect économique du travail humain. La notion de l'activité professionnelle est vue sous l'angle du projet matériel personnel, du gain financier, véritable moteur de l'économie, personnelle et collective. On fait valoir à l'individu les éléments suivants: participation aux fruits de l'expansion, augmentation du niveau de vie, possibilité d'une plus grande consommation. Il faut cependant souligner que les critiques voient le libéralisme capitaliste, ou le néo-libéralisme, comme un réductionnisme économique ou le plus grand des leurres. Pour ces critiques, le travail est considéré uniquement sous l'angle du profit matériel égocentrique, s'enfermant obligatoirement dans un système clos d'inégalités financières, source de graves tensions à la fois sociales et personnelles.

Mais si le sens de l'activité professionnelle s'associe étroitement au bien-être matériel et à l'acquisition de richesses, l'objet d'étude de la carriérologie devrait-il alors accorder une importance encore plus grande à des considérations économiques? Celles-ci ne devraient-elles pas être étudiées surtout sous l'angle de leurs conséquences sur les histoires individuelles, de même que sur les systèmes sociaux dans lesquels se déroulent ces histoires? Nous pensons ici à la loi de l'offre et de la demande, les aléas du produit national brut, l'orientation de l'expansion du développement industriel, la compétition internationale, la valeur économique du volontariat.

Par ailleurs, outre les projets de survie et d'accumulation de richesses, plusieurs projets du travail sont liés au bien-être psychologique de la personne. En effet, il est reconnu, depuis fort longtemps, que le travail répond à des besoins intra-individuels. Hésiode, dans "Les travaux et les jours" (oeuvre grecque écrite huit siècles avant notre ère), définit le travail comme une activité qui, en plus d'assurer à l'être humain sa subsistance, donne à chaque individu le moyen de s'exprimer ou de faire valoir ses possibilités. Plus près de nous, la majorité des théories du développement de carrière soulignent la panoplie des objectifs du travail, liés à la production de l'histoire personnelle (Bujold et Gingras, 2000). Par exemple, le travail permet l'expression de certains traits de la personnalité (théories trait-facteur). Il favorise la sublimation de pulsions biologiques dans une forme de participation socialement acceptable (théories psychanalytiques). Il permet de résoudre une agression intériorisée entre le ça et le surmoi (Lantos), de sublimer ses instincts (Menninger), ou de répondre à son impulsion de maîtrise, de contrôle et de domination de son milieu (Hendrick). Il est également un moyen de satisfaire ses aspirations et ses besoins (théories des besoins). Il permet la concrétisation de son identité personnelle ou vocationnelle (théorie du self). Il a souvent pour but de développer l'identité personnelle, ou encore s'avère un moyen d'auto-actualisation ou de réalisation de soi (approches développementales). De plus, il favorise l'expression ou la concrétisation de son investissement personnel (théories du capital humain).

À cause de l'emphase placée sur l'histoire personnelle, la carriérologie peut-elle considérer son objet d'étude, en plaçant prioritairement sa focale sur la personne, comme le fait, par exemple, l'école humaniste, qui a été si populaire en Amérique du Nord durant la seconde moitié du XXe siècle? Si oui, ce dernier objet d'étude risque-t-il, conséquemment, d'occulter à tout jamais des données cruciales sur le sens du travail, compte tenu des nombreux inconnus qui émergeront notamment de la révolution du travail et de la nouvelle économie du savoir? Plutôt, les divers sens du travail liés à la production de l'histoire personnelle, n'invitent-ils pas la carriérologie à davantage adopter, comme objet d'étude, des considérations à la fois vitales (la survie), psychosociologiques ou psycho-économiques?

Projets liés à la production de l'histoire collective

Les projets du travail qui s'associent à l'histoire collective visent, par exemple, la gloire d'un peuple, le rehaussement de la compétition économique, ou encore, l'intensification de la cohésion sociale. Ces projets sont nombreux et ce, à toutes les époques. L'activité professionnelle est souvent associée à la construction du destin d'une civilisation et même d'une humanité. Ainsi, il a servi à l'identification de grandes périodes du développement humain, comportant chacune des avancées spectaculaires et aussi des drames très graves pour les populations. Que l'on songe, par exemple, à l'âge de la pierre taillée, de la pierre polie, du bronze, du fer, des métiers mécaniques, et plus près de nous, à l'industrialisation, la post-industrialisation et les nouvelles technologies.

Ainsi l'histoire sociale du travail met régulièrement en évidence la constante suivante: l'activité professionnelle partagée par toute une société est un facteur déterminant de sa propre évolution socio-économique. En effet, selon Touraine (1994), le travail est largement reconnu comme étant un mode de production de société. Selon Sue (1999), Meda et Schor (1997), les études ethnologiques ont montré que toute société pouvait s'identifier à partir du travail qui la produit, d'une part, et à partir des représentations qu'elle se fait de ce travail, d'autre part. D'ailleurs depuis Luther, l'idée de complémentarité des rôles professionnels, au sein de la participation à l'oeuvre collective, est un thème dominant encore aujourd'hui.

Alors ici plusieurs questions se posent. L'objet d'étude de la carriérologie devrait-il être déterminé, avant tout, par l'histoire collective du travail? Si oui, doit-il alors mettre prioritairement de l'avant ce principe de la complémentarité des rôles socioprofessionnels? Doit-il privilégier les questions relatives à l'identité sociale du travail ou aux représentations collectives de ce dernier? À la limite, doit-il postuler, dans ses démarches de recherche, la priorité des besoins de la collectivité sur ceux de l'individu? Ou encore, doit-il prioritairement mettre en lumière les conséquences des choix des projets de société sur les autres dimensions individuelle et cosmique?

Par ailleurs, vers la toute fin du XXe siècle, on a commencé à s'inquiéter à propos de la relative indétermination des projets liés à l'histoire collective. Certains prétendent même que les collectivités occidentales postmodernes se caractérisent par une absence de projet de société (Touraine, 1994; Boutinet, 1993), ou du moins par une sorte de confusion sociale (Toffler et Toffler, 1994). Notons ici que le projet de société est "cet effort pour déterminer le type de production sociale à valoriser dans lequel la collectivité se retrouve volontiers et qu'elle va chercher à faire advenir... c'est par le fait même un effort pour prédire et écarter des productions sociales jugées indésirables" (Boutinet, 1993; 119).

En se basant sur cette définition de projet de société, ne pouvons-nous pas croire que l'objet d'étude de la carriérologie doit davantage contribuer à déterminer le type de production sociale à valoriser au sein de la collectivité, compte tenu de sa préoccupation privilégiée relative aux membres de la société? Ou, au contraire, l'objet d'étude de la carriérologie se doit-il d'être l'observateur scientifique et neutre de tout projet d'histoire collective en émergence, via les activités des membres d'une collectivité? Par ailleurs, l'objet d'étude de la carriérologie se doit-il d'être davantage attentif aux répercussions sociétales du choix des activités des individus? Car, rappelons-le, non seulement les choix vocationnels ont des conséquences sur la société et les groupes, mais de plus ils sont constitutifs de la société. L'objet d'étude de la carriérologie doit-il alors davantage s'interroger sur la sorte de société que nous construisons par les choix de travail-activité que nous posons, ou encore, sur les conséquences des choix imposés par la nouvelle économie du savoir, avec ses phénomènes connexes de la mondialisation, de la nouvelle technologie et de l'employabilité réservée presque exclusivement à une main-d'oeuvre hautement qualifiée?

En ces débuts du XXIe siècle, un projet de société semble toutefois vouloir se préciser autour de la grande préoccupation de la cohésion sociale (U.E. 1997). Durant les Trente Glorieuses, on s'est moins inquiété de cette problématique. On semblait postuler que la cohésion sociale (la nature et la force des liens qui unissent les membres d'une collectivité) passerait surtout par la prospérité économique. Et conséquemment, cette cohésion devait se manifester grâce aux activités du travail-emploi et à ses retombées. Mais avec l'avènement de la mondialisation et de l'économie du savoir, on reconnaît maintenant la relative fausseté de ce postulat. La cohésion sociale redevient alors plus que jamais une des grandes préoccupations des sociétés occidentales de l'heure (U.E., 1997). Parfois cette préoccupation se traduit en des prédictions alarmistes relatives aux risques réels de révoltes civiles contre le pouvoir politique et économique (Thurow, 2000; Meda et Schor, 1997). Par exemple, selon Appay, nous risquons présentement une fracture sociale inquiétante. "Le consensus social qui s'est construit autour de la flexibilisation productive est fondé sur l'acceptation de sacrifices sociaux pour permettre la reprise de la croissance, dans l'espoir d'un avenir meilleur... Mais cette logique sacrificielle a des limites, [car elle est soumise à l'acceptation d'un défi collectif, à une logique solidaire liée à la crise. L'acceptation de ce sacrifice nécessite d'apporter la preuve qu'il profite à tous dans une perspective démocratique et solidaire. La démonstration inverse]... elle risque de réveiller frontalement le sens de l'injustice et de la révolte" (1997; 551). En d'autres circonstances, la question de la cohésion sociale inspire la prescription d'idéaux de société. Par exemple, selon Meda et Schore, "... tel est notre rôle à nous, vieux pays industrialisés: profiter de la possibilité de continuer à produire toujours plus avec toujours moins de travail pour augmenter la force de notre lien politique et social; accompagner les tendances centrifuges de l'économie moderne d'éléments permettant le renforcement des liens unissant les individus; faire en sorte que la mise en valeur matérielle du monde aille de pair avec un élévation du désir de paix, de l'amitié et de la culture" (1997; 36).

Il faut cependant préciser que la question de la cohésion sociale ne se restreint pas à la seule dimension du travail rémunéré. Loin de là! Cette question s'associe surtout à une dimension beaucoup plus large qu'est celle de la redéfinition du sens du travail et de la carrière. En effet, selon Rosanvallon (1995; 125), "la cohésion sociale est non seulement construite sur la solidarité, le droit à un revenu, mais elle s'appuie sur l'utilité réciproque, le droit à l'utilité, la dignité et la reconnaissance sociale. Pour ce faire, il faut permettre à tous les citoyens d'exercer des activités socialement utiles, conférant dignité et reconnaissance". Et Meda et Schore (1997; 27) ajoutent que, pour une cohésion sociale véritable, "il faut changer nos indicateurs de richesse qui sont totalement archaïques et inadéquats; dans le moment, seul le taux de croissance du PIB (produit international brut) importe... le travail utile pour la société et les individus, s'il est non-marchand, ne compte pas". Gorz affirme aussi que la cohésion sociale va de pair avec "le choix d'une société du temps choisi, une société de la multiactivité. D'une société qui déplace la production du lien social vers les rapports de coopération, régulés par la réciprocité et la mutualité et non plus par le marché et l'argent. D'une société dans laquelle chacun peut se mesurer aux autres, gagner leur estime, démontrer sa valeur non plus principalement par son travail professionnalisé et par l'argent gagné mais par une multitude d'activités déployées dans l'espace public et publiquement reconnues et valorisées par des voies autres que monétaires" (1997; 109). La cohésion sociale réfère ainsi tout particulièrement à la mutation du sens du travail et de la carrière. En cette période de révolution du travail (Thurow, 2000), on doit alors mieux détecter l'émergence des multiples sens du travail et de la carrière afin d'établir, sur la base même de cette pluralité, de nouvelles formes de représentation du lien social où chacun serait partie prenante. Car, comme le disent Eme et Laville (1994), la cohésion sociale repose surtout sur la création de sens partagés et d'interprétations communes, le sentiment de travailler à une entreprise collective, de relever des défis ensemble et de faire partie d'une même communauté.

Aussi, au sein de cette redéfinition possible d'un projet de société lié notamment à la cohésion sociale, l'objet d'étude de la carriérologie ne doit-il pas revêtir une importance encore plus capitale? Comme on le sait, il se développe actuellement de multiples sens du travail et de la carrière chez les divers acteurs sociaux. Et toutes nouvelles tendances en émergence susceptibles de se généraliser doivent faire l'objet d'une attention toute particulière, car elles risquent d'avoir des répercussions indéniables sur la cohésion sociale. L'identification de ces tendances ne doit-elle pas être actuellement un des aspects les plus centraux de l'objet actuel d'étude de la carriérologie? Ne serait-ce pas là une façon de contribuer de façon encore plus importante à la cohésion sociale de nos collectivités?

Projets liés à la participation à l'histoire cosmique

Ces projets se traduisent notamment par des interventions écologiques, un développement scientifique spatial, ou encore, une collaboration avec les dieux gestionnaires de l'univers.

Avec l'avènement des progrès scientifiques du siècle dernier, les objectifs du travail, pertinents à l'histoire cosmique, s'inscrivent dans une idéologie surtout matérialiste. Ces derniers sont liés à l'échelle planétaire tels, le souci écologique de la préservation des conditions optimales de la biosphère ou de la stratosphère. Et pour arriver collectivement à ce souci écologique, il faut, par exemple, l'écoformation. Celle-ci veut "mettre l'accent sur la réciprocité de la formation de l'environnement... [car] ce n'est qu'en sachant comment l'environnement nous forme, nous met en forme, que nous saurons comment former un environnement viable, vivable et vitale" (Pineau, 2000; 132). Par ailleurs, les objectifs du travail pertinents à l'histoire cosmique sont également liés à des préoccupations scientifiques comme les problématiques de l'univers en expansion, la construction du Skylab, la recherche de lois expliquant le fonctionnement de certains éléments du cosmos.

Dans un tel contexte, l'objet d'étude de la carriérologie devrait-il jusqu'à s'inscrire dans une perspective systémique, ou même cosmo-systémique? Autrement dit, ne devrait-il pas tenir davantage compte des problématiques planétaires et interplanétaires, mais surtout des représentations que chaque individu ou chaque culture s'en fait? À cet égard, rappelons que selon l'approche systémique (Lewin, 1964), ignorer les milieux dans lequel l'individu évolue, c'est ne pas comprendre ce qui le nourrit, ni avec quoi ou qui, il interagit et se confronte. Et si ce principe valait aussi pour le milieu cosmique? Idée farfelue, me direz-vous? En êtes-vous sûr? Jusqu'où nos représentations de ce milieu, peut-être infiniment grand, n'interviennent-elles pas directement dans la conception de notre participation à l'univers, et conséquemment dans notre notion du travail au quotidien?

Par contre, depuis des siècles, pour ne pas dire des ères, les projets du travail liés à l'histoire cosmique s'inscrivent dans une perspective surtout spiritualiste. Ces derniers sont souvent définis par la représentation de dieux gestionnaires, avec lesquels l'humain doit collaborer. Par exemple, pour l'apôtre Paul, s'occuper à toute tâche utile et bonne, c'est non seulement obéir, aimer et servir, mais également s'associer à l'oeuvre même du Créateur. Par ailleurs, les buts du travail sont souvent de se purifier face à un ou des êtres suprêmes. Les indigènes Bali (sociétés primitives) s'affairent pour apaiser les dieux du mal et se mériter la faveur des dieux du bien. Dans Les travaux et les jours d'Hésiode, le travail est une loi que les êtres suprêmes ont assignée aux humains. Il est le seul moyen efficace de rétablir l'ordre juste, prévu par les dieux, mais compromis par la perfidie humaine. Pour les premiers cultivateurs des sociétés grecques, fertiliser la terre apparaît comme un devoir religieux, en même temps qu'une activité économique. Tous les mythes rappellent que les dieux sont les maîtres du sol. En échange de la vie, ils ont demandé aux humains de collaborer avec eux. Dans la genèse, la condition du travail est définie comme étant un ordre de Dieu. L'Éternel prit l'homme et le plaça dans le Jardin d'Eden afin que celui-ci le cultive et le garde. Il en est de même dans la bible. Plus près de nous, Luther conçoit l'activité professionnelle comme ayant essentiellement une fonction morale à remplir vis-à-vis un être suprême. Il serait le moyen essentiel de redonner, à l'intérieur d'une société civile, l'égalité fondamentale des humains devant Dieu. Cette réalité quotidienne est également considérée ici comme un devoir religieux.

À la fin du XXe siècle, Jean-Paul II (1981) perpétue la même conviction. En s'inspirant des premiers chapitres du livre de la Genèse, de l'évangile ainsi que de l'expérience quotidienne, il affirme que la finalité du travail est de soumettre la terre et de la dominer. Cette réalité placerait ainsi la personne en tant que collaboratrice du Créateur. Selon Alfaro (1975), la personne déploie cette activité créatrice dans un cosmos avec lequel il est en continuité par son corps et, où il rencontre des frères. Loin de diminuer ou de supprimer, chez l'humain, la responsabilité de transformer le monde par son travail, l'espérance chrétienne, selon ce théologien, accentue celle-ci en lui attribuant un sens plus profond. La bible rappelle d'ailleurs ce devoir à chaque page. La nature du travail, ses résultats ou ses fruits, importent pour Dieu dans la mesure où l'intention qui y a présidé, réside dans la foi. C'est ce déplacement de l'extérieur vers l'intérieur qui fait, selon certains critiques, l'originalité biblique. Par ailleurs, un philosophe spiritualiste, Louis Lavelle (1993), propose la notion de participation à l'être; cette participation serait à la fois libre, mais combien nécessaire pour le développement spirituel. Mais, somme toute, dans ces divers projets liés à l'histoire cosmique et inscrits dans une perspective spiritualiste, une constante se dégage tout au long des siècles: la personne reste soumise à la loi universelle du travail (travail-activité), dictée par les maîtres (fabulés ou non) de l'univers.

Si le sens du travail lié à l'histoire cosmique s'inscrit dans une perspective spiritualiste, l'objet d'étude de la carriérologie ne devrait-il pas davantage tenir compte de cette dimension dans le respect des croyances de chacun? N'est-il jamais arrivé dans la vie de quiconque (croyant, athée en recherche, athée convaincu) d'espérer qu'un dieu gestionnaire (fabulé ou non) intervienne positivement là où toutes nos démarches proactives avaient échoué? Idée animiste ou incongrue, reliquat d'une éducation chrétienne d'enfance, me direz-vous? Peut-être! Mais la question est lancée à propos de son intégration dans l'objet d'étude de la carriérologie. Par ailleurs, si le sens de l'activité professionnelle s'associe davantage à l'histoire cosmique, la carriérologie ne doit-elle pas, en plus de situer son objet d'étude dans une perspective cosmo-systémique, adopter aussi des principes caractéristiques de la psychologie transpersonnelle, de l'écoformation, ou encore, de la phénoménologie appliquée à la mystique?

Projets et finitude

Même si différentes significations du travail nous ramènent à la notion philosophique de projet, comme étant lié à la triple histoire collective, cosmique et personnelle, il faut toutefois relever une distinction basale entre ces divers types d'histoires: la durée.

Alors que les deux premières (vie du cosmos; vie de l'humanité) sont perçues comme étant presqu'infinies, du moins à l'échelle individuelle, il n'en va pas ainsi de la dernière. Faut-il le rappeler, l'histoire personnelle de chaque individu est, sur le plan biologique, finalisée par un principe qui l'oriente, dans un premier temps, vers la sauvegarde et le développement de son existence et, dans un second temps, vers la mort. Il s'agit là d'une vérité existentielle qui a troublé l'humain depuis toujours. En effet, la question des finalités humaines, vocationnelles ou autres, se posera constamment à l'esprit de la personne car elle rejoint deux réalités existentielles fondamentales, dont l'une est la contrepartie de l'autre. Il s'agit des phénomènes de la vie et de la mort. Chaque civilisation, ou temps de l'histoire, a trouvé face à la finitude, leurs propres idéologies, stratégies, modes d'apprivoisement, rituels sacrés et profanes. Peu importe si la survie s'obtient grâce à une force de travail à échanger (sociétés industrielles et postindustrielles) ou encore, grâce à une technologie prodigieuse (sociétés de l'économie du savoir), la question du pourquoi on vit et du pourquoi on meurt, demeure tout entière. Même plus, dans le cas des sociétés futuristes, la question se présentera peut-être avec davantage d'acuité car l'individu aura possiblement plus de temps disponible pour y jongler ou, à l'inverse, pour y investir de l'énergie pour la nier.

Pouvons-nous alors réellement concevoir l'objet d'étude de la carriérologie, en ne misant que sur une des deux facettes de la réalité humaine, soit celle d'un être propulsé vers un socio-développement continu? Cet objet d'étude ne doit-il pas inclure la condition opposée qui est celle de l'humain orienté, au fil du temps, vers son anéantissement biologique?

La question du sens du travail (travail-emploi; travail-activité) s'inscrit à l'intérieur des conceptions de vie et de mort qui orientent toutes les actions individuelles ou collectives. Il est devenu un truisme d'affirmer que notre attitude envers la mort dicte notre façon de vivre, et vice-versa. Les existentialistes vont jusqu'à souligner que la vie et la mort sont, tout compte fait, les deux seules faces de notre être: notre conception de la mort étant tout aussi importante que celle de la vie. Selon Capra (1986), la mort s'impose à nous d'une manière telle que, peu importe si nous l'affrontons, la craignons, l'ignorons ou la réprimons, nous ne pouvons nous empêcher qu'elle nous influence grandement tout au long de notre existence. La conception de la finitude, ou de la mort, tout comme celle de la vie, serait donc déterminante dans la teneur des projets professionnels ou autres, que l'adulte se redéfinit au fil des ans. Entre projet et mort, il y a une double relation comme une sorte d'injonction paradoxale de répulsion et d'attraction (Boutinet, 1993).

Par son travail, l'adulte est amené ainsi à se poser des questions sur l'orientation ultime de sa vie. Concrètement, ces questions peuvent, bien sûr, être plus ou moins conscientisées ou articulées. Mais, à cause de l'aspect souvent fastidieux et même onéreux, inhérent à l'une ou l'autre des tâches professionnelles (efforts surhumains sans succès assuré, colère et injustice des patrons, complexité du volontariat), l'adulte est souvent amené à s'interroger sur le pourquoi de son travail. Pour sa survie à l'aide d'un salaire marchand ou social, se répondra-t-il, mais alors pourquoi doit-il assurer sa survie, et surtout pourquoi vit-il? Même dans le cas où l'adulte est très engagé dans ses activités et croit sincèrement à l'efficacité de son rôle socioprofessionnel, il sera forcément placé devant des situations où il devra faire des choix difficiles. À partir de quelles priorités les fera-t-il? C'est alors que les questions fondamentales émergeront de plus belle. Pourquoi veut-il travailler? Pour l'actualisation de lui-même, pour l'évolution de la société, ou pour la participation au cosmos? Mais alors, selon les cas, pourquoi cherche-t-il à évoluer? Pourquoi croit-il que la société doit aller de l'avant? Pourquoi devrait-il collaborer à la réalité du contexte cosmique? Enfin, pourquoi vit-on? Pourquoi meurt-on?

L'activité professionnelle se situe au coeur de nos destinées individuelles mais ne se substitue aucunement à celles-ci. C'est la signification accordée à cette réalité qui oriente ces mêmes destinées. L'histoire socio-économique du travail ou les diverses trajectoires professionnelles individuelles, n'en sont-elles pas des témoins vivants? La question des finalités humaines ou de l'orientation ultime des projets socioprofessionnels est, ainsi, fréquemment liée aux réflexions provoquées par l'acte même de travailler ou d'oeuvrer. Dans ces conditions, la carriérologie ne doit-elle pas, aussi, davantage tenir compte de ces réalités humaines fondamentales?

Conclusion

Les liens entre le sens du travail (travail-emploi; travail-activité) et l'objet d'étude de la carriérologie risquent d'être fort différents selon la perspective idéologique ou historique dans laquelle nous nous situons. Cette complexité met en évidence la nécessité de conjuguer davantage nos efforts afin de repenser l'objet d'étude de la carriérologie en fonction d'une articulation des diverses conceptions du travail, lesquelles font elles-mêmes appel à des compréhensions nettement plus élargies de l'humain et de l'humanité. Dès lors nous croyons que la carriérologie devra définir le travail et la carrière dans une perspective à la fois culturelle et transculturelle, historique et trans-historique. De même la carriérologie ne pourra bien délimiter son objet d'étude sans s'inscrire dans une multi-disciplinarité incluant non seulement les données de la psychologie, de la sociologie, de l'économique et de la politique, mais également celles de l'éthique, de la philosophie, de la téléologie (sciences des finalités des êtres vivants) ou même de la théologie. De cette manière la carriérologie jouera un un rôle toujours plus central au sein de nos collectivités.

Enfin, nous espérons que les praticiens et les chercheurs puissent s'intéresser encore plus intensément à cette interrogation de taille relative à l'objet d'étude de cette science, toute jeune, qu'est la carriérologie, et à situer certaines réalités cauchemardesques et prenantes (ex.: la précarité) dans une perspective nettement plus élargie. C'est notamment de cette façon, croyons-nous, qu'ils pourront apporter plus rapidement des contributions originales et surtout efficaces à nos problèmes quotidiens, le plus souvent fort complexes.




auteur

Danielle Riverin-Simard est professeur titulaire à l'Université Laval. De 1995 à 1998, elle a été membre du Conseil d'administration du Conseil de Recherches en sciences humaines du Canada, et de 1997 à 2000, membre de la Commission de la recherche de l'université Laval. Elle a signé plusieurs articles et ouvrages, dont "Transitions professionnelles: choix et stratégies" (1993; 2000), "Travail et personnalité" (1996; 1998).
Courriel: driverin@fse.ulaval.ca

notes

  1. Une première version de ce texte est parue dans Carriérologie, vol. 4, no. 3, 1991.

abstract

What is the meaning of work? What is the scientific object of carriérologie? We invite the reader to share our thoughts relating to the possible links between those two complex and changing entities with the help of the concept of project referring to three types of history: individual, collective and cosmic. According to one or the other of those types, the meaning of work differ, and consequently the scientific object of carriérologie. We are asking if this object should vary, or at least be enhancing, in such a way that it should succeed to transcend the multiple meanings of work emerging from different historical and ideological perspectives. In this manner, we believe that carriérologie should fulfill her role in an enhancing way so to be even more inspiring the community of vocational counseling practitioners and researchers.

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