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RECENSIONS



Geneviève Fournier et Bruno Bourassa (sous la direction de)
Les 18 à 30 ans et le marché du travail. Quand la marge devient la norme...

Québec: Presses de l'Université Laval, 2000.
286 pages, ISBN: 2-7637-7737-6, 27,00$
Les Presses de l’Université Laval : http://www.ulaval.ca/pul/

Paru à la fin de l'année 2000 aux Presses de l'Université Laval, ce volume de 286 pages regroupe les contributions de 14 spécialistes sur la question du difficile rapport au travail des jeunes adultes d'aujourd'hui. Les neuf premiers textes sont issus de communications présentées en mai 1998 au 66ème congrès annuel de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, dans le cadre d'un colloque. Les deux derniers jettent un regard critique sur l'ensemble du recueil et analysent les réflexions présentées à partir de points de vue particuliers. Signalons que plus de la moitié des auteurs et auteures sont rattachés à l'Université Laval. Les autres viennent de différents horizons de recherche ou, plus rarement, de milieux d'intervention.

Il n'est pas facile de résumer un ouvrage de ce genre sans trahir la pensée des différentes personnes qui y ont contribué, en raison de la densité et de la diversité des textes qui le composent. Pour les besoins de cette présentation, cependant, il nous fallait courir ce risque. Nous nous limiterons à préciser la nature des réflexions exposées dans ces textes, sans en détailler tout le contenu, en tentant surtout de refléter ce qui nous a semblé constituer l'originalité des apports de chacun et en espérant ne pas avoir trop déformé les propos originaux.

L'ouvrage est divisé en quatre parties comportant de un à quatre chapitres.

Dans la partie 1 (Problématique générale) qui forme aussi le premier chapitre, Geneviève Fournier et Bruno Bourassa exposent la problématique générale qui fait l'objet du recueil. Dans ce premier chapitre intitulé «Le travail des 18 à 30 ans: vers une nouvelle norme», ils analysent différents éléments du problème pour en faire ressortir l'interrogation centrale: la normalité d'autrefois, dans l'insertion professionnelle des jeunes adultes, est-elle devenue aujourd'hui marginale? La transformation de monde du travail, la multiplication des emplois atypiques et précaires, les difficultés à se tailler une place satisfaisante dans la société travaillante, allant cependant de pair avec la conservation de l'idéal du travail permanent à temps plein, qui semble toujours d'actualité chez nombre de jeunes adultes, creusent l'écart entre la réalité et les attentes. De plus en plus de jeunes adultes semblent se retrouver dans ce qui était autrefois un rapport marginal au marché du travail. Les signataires du texte s'interrogent, entre autres, sur les modifications à apporter dans la façon d'envisager l'insertion sociale et professionnelle, et sur la nécessité de redéfinir le rapport au travail, notamment par rapport à ce qui est " normal " et à ce qui est " marginal ".

La partie 2 (Jeunes et travail: nouveaux parcours, nouvelles recherches) est formée des textes de Claude Trottier, Madeleine Gauthier et José Rose.

Le chapitre 2, de Trottier, a pour sujet «Le rapport au travail et l'accès à un emploi stable à temps plein, lié à la formation; vers l'émergence de nouvelles normes». Trottier atténue un peu le pessimisme qui se dégage des propos des auteurs précédents alors qu'il rapporte la situation de jeunes un peu plus favorisés que les autres à cause de leur formation. Son texte traite en effet plus spécifiquement du rapport de jeunes diplômés universitaires au travail idéal: l'emploi temps plein, permanent, correspondant à sa formation. Idéal auquel parvient d'ailleurs une proportion non négligeable de diplômés universitaires. Trottier montre que le travail garde, pour ces jeunes, une grande importance. Cependant, il décrit le caractère relatif que semblent actuellement prendre maintenant les expressions " travail permanent " et " travail correspondant à sa formation " Ainsi, il se développerait une nouvelle représentation de la permanence, non plus celle d'une emploi en particulier, mais celle de la présence de l'individu sur le marché du travail, entraînant une nouvelle vision de la précarité. En outre, la relation entre la formation et l'emploi varierait selon les individus et se construirait avec l'expérience plutôt que d'être donnée au départ. De façon générale, ce texte amène un éclairage différent sur la situation des diplômés universitaires et permet de relativiser le rapport de ces jeunes à la norme, sans pour autant en nier les difficultés.

Dans le chapitre 3, (L'insertion professionnelle des jeunes, au coeur d'une nouvelle définition du centre et de la marge), Gauthier soulève aussi la question de savoir où est la norme et où est la marginalité et met en évidence les constants changements qui redessinent les contours des pratiques d'insertion des jeunes adultes et définissent la marginalité. S'appuyant sur différentes observations à caractère historique, elle montre comment la marge se crée et se transforme, non seulement sous l'effet de l’évolution du travail et des structures sociales, mais aussi parfois avec la complicité involontaire des comportements des différents acteurs concernés, y compris de ceux-là mêmes qui en sont affectés. Abordant la situation des jeunes adultes marginaux d'aujourd'hui, elle met l'accent sur l'isolement qui les caractérise, isolement accentué par les modes de vie et de travail actuels, (l'individualisme, la valorisation de l'autonomie, l'éloignement du milieu familial d'origine...). Elle établit par ailleurs une intéressante distinction entre la marge d'exclusion, génératrice d'isolement et de pauvreté, et la marge excentrique, productrice potentielle de nouvelles valeurs ou de nouvelles orientations.

Au chapitre 4, (Les jeunes et l'emploi, questions conceptuelles et méthodologiques) Rose décortique les aspects théoriques et méthodologiques de différentes notions que l'on retrouve dans les recherches traitant de l'insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes. Il illustre la complexité d'une définition opérationnelle et claire de ces notions et montre bien le caractère relatif et variable de ces définitions, de même que l'impact de certains choix méthodologiques sur les résultats que l'on obtient . Il signale aussi l'effet des transformations du marché du travail sur la définition du concept de jeunesse. Son article a le mérite, entre autres, de faire saisir toute la prudence qu'il faut mettre dans l'interprétation des données de recherches dans ce domaine, et de mettre en évidence l'évolution des objets d'étude qui se produit en même temps que l'évolution des contextes dans lesquels ils se situent.

La partie 3 (Des conditions d'emploi et des conditions de vie), la plus volumineuse, rassemble les contributions de Claude Laflamme, Armelle Spain, Lucille Bédard et Lucie Paiement, Luce Duval, Gilbert Moisan et Christiane Tessier.

Dans le chapitre 5 (La poursuite des études, une question de pouvoir du diplôme et de marginalisation), Laflamme aborde la question du pouvoir du diplôme dans l'insertion socioprofessionnelle et de l'incitatif que constitue ce pouvoir dans la décision de poursuivre des études. Il montre que la poursuite des études est liée au pouvoir attribué au diplôme, propos qu'il développe en présentant des données relatives à la poursuite des études après le cégep technique, soulignant au passage les différences entre les garçons et les filles dans la poursuite des études, de même que les variations observées entre les domaines d'études. Il montre que la relation entre le diplôme et l'insertion, quoique réelle, n'est pas simple, et met en évidence la relation dialectique complexe qui s'établit entre le système éducatif et le système productif.

Pour leur part, Spain, Bédard et Paiement examinent plus spécifiquement, dans le chapitre 6 (Le travail au féminin: normalité ou marginalité), la situation des femmes par rapport au marché du travail. Selon elles, les femmes ont toujours été considérées comme marginales dans leur rapport au travail, un rapport rendu d'ailleurs complexe par le jeu de toutes sortes de considérations, en particulier l'importance de la dimension relationnelle dans la gestion de leur vie. À partir d’observations effectuées dans une recherche récente, elles notent des éléments caractéristiques de ce rapport au travail. Ainsi, elles parlent de singularités des trajectoires, de fractionnement de la vie professionnelle, de relations entre les différentes sphères d’activités, et de l’importance du travail dans la vie des femmes. Elles signalent que, ayant dû, depuis longtemps, faire preuve d’une grande capacité d’adaptation et de beaucoup de flexibilité, les femmes sont peut-être mieux armées que leurs homologues masculins pour faire face aux difficultés actuelles du monde du travail.

Le chapitre 7 (La précarité économique et les modes de vie des jeunes familles biparentales), sous la plume de Duval, amène à explorer les liens entre les transformations du monde du travail et celles de la vie familiale, en particulier la situation des jeunes familles biparentales. Ce texte se conclut sur un constat de perspectives d’avenir moins bonnes qu’autrefois pour ces jeunes familles, qui ne constituent d’ailleurs plus une manière de vivre prépondérante chez les jeunes adultes. Il fait ressortir la multiplicité des facteurs en cause dans les décisions concernant la fondation d’une famille. Cependant, il indique que « le modèle familial est lié étroitement à la structure économique d’une époque » et que les considérations économiques jouent un rôle évident dans les projets relatifs à la famille. Il montre en passant que les modèles anciens sont toujours vivants et que c’est surtout l’attente d’une insertion professionnelle achevée pour l’homme qui influence les décisions des jeunes couples en matière de famille.

Dans le chapitre 8 (Le travail des jeunes, du rêve à la réalité...), Moisan revient sur l’évolution que l’on peut observer dans la norme d’insertion, évolution qu’il démontre à partir de différents indices statistiques touchant le taux de placement de diplômés universitaires. Il mentionne, entre autres, que dans le nouveau contexte qui s’installe, la progression de la carrière dépendra probablement d’habiletés en termes de connaissance de soi et de capacité de traiter avec un marché de l’emploi en mouvement, et mettra davantage l’accent sur l’autonomie et la conduite personnelle de ses projets. Selon lui, les changements qui se produisent dans les modalités d’accès à l’emploi commandent une révision des concepts liés à la notion de carrière. Il émet l’hypothèse selon laquelle les stratégies d’insertion jugées aujourd’hui marginales seront peut-être les plus efficaces dans l’avenir.

Le titre du chapitre 8 «Jeunes et jeunes femmes, reconnaître la marge, dénoncer la norme», annonce les couleurs du texte écrit par Tessier. Directrice d’un organisme dont l’un des objectifs est de favoriser l’accès à l’emploi des femmes dans des métiers non traditionnels, l’auteure situe la relativité de la marge et de la norme dans un contexte en constant changement et questionne le sens qui est donné au travail dans les conditions actuelles d’insertion professionnelle. Précisant la problématique particulière de l’accès des femmes au travail, elle constate que les jeunes femmes vivent actuellement une double problématique d’insertion, étant à la fois jeunes et femmes. Elle conclut en affirmant la nécessité de repenser la signification du travail et de préparer les jeunes à une réalité différente de celle que leurs prédécesseurs ont eue à vivre.

Quant à la partie 4 (positions critiques) elle chapeaute le tout en permettant à deux auteurs, Antoine Baby et Yvon Pépin, d’examiner et de commenter, chacun de son point de vue respectif, les textes composant l’ensemble des autres parties.

Dans le chapitre 10 (Le travail « atypique » vu depuis la face cachée de la lune), Baby rappelle les thèses concernant la disparition du travail salarié et réaffirme l’existence d’une tendance en ce sens. Il situe les contributions qui forment l’ouvrage à la lumière de cette thèse. Il déplore, entre autres, qu’on n’accorde pas plus d’attention aux perdants, c’est-à-dire aux victimes de cette disparition tendancielle du travail salarié. Ce dernier phénomène a des causes multiples, selon lui, en particulier la mondialisation et le développement technologique, et pourrait évoluer jusqu’à s’inverser si les individus se concertaient pour agir. Dans cette perspective, les professionnels de l’insertion devraient aider les jeunes à être des agents de changement social plutôt que de travailler simplement à leur adaptation à la situation.

Le chapitre 11 (Faut-il repenser l’insertion sociale et professionnelle) termine le volume par les réflexions de Pépin, qui critique les cadres normatifs avec lesquels on aborde habituellement le problème de l’insertion professionnelle. Il propose un cadre théorique interactionniste-stratégique qui se veut moins normatif et moins prescriptif, davantage axé sur les enjeux des acteurs en cause. Selon lui, l’insertion professionnelle est un processus qui dure toute la vie, qui demande à être négocié et renégocié en fonction des situations particulières qui tissent la vie des individus, et composé de stratégies dont la valeur varie en fonction des contextes spécifiques dans lesquels elles se déploient. La norme représente les stratégies majoritaires, la marginalité correspond aux stratégies minoritaires. Quant à savoir si ces dernières prendront un jour la place des premières, l’auteur conclut en se disant d’avis que, pour le moment, il est surtout important de comprendre comment les différentes pratiques d’insertion qui sont mises en oeuvre se posent mutuellement des problèmes.

Ce recueil de textes est intéressant à plusieurs points de vue. D’abord, par le caractère toujours actuel des thèmes qui y sont abordés, bien que ces textes aient été présentés lors d’un colloque tenu il y a plus de trois ans. Ensuite, par la qualité des réflexions qu’il propose, appuyées sur des sources variées, reconnaissant la complexité du problème et dépassant les clichés habituels, parfois même en prenant carrément le contre-pied des opinions courantes en la matière. Enfin, par la diversité des perspectives qui y sont adoptées pour traiter du thème central: celui de la norme et de la marge dans l’insertion professionnelle des jeunes adultes d’aujourd’hui. La présentation générale et agréable et aérée. En somme, c’est un ouvrage à recommander.

Marie-Chantal Guédon, Ph.D.,
Professeure

Secteur Orientation professionnelle,
Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke

 



Geneviève Fournier et Marcel Monette (sous la direction de)
L’insertion socioprofessionnelle : un jeu de stratégie ou un jeu de hasard ?
Québec: Presses de l'Université Laval, 2000.
202 pages, ISBN 2-7637 7722-8, 25,00$ CAN.
Les Presses de l’Université Laval : http://www.ulaval.ca/pul/

RÉSUMÉ

Une douzaine de chercheurs associés au Centre de recherche interuniversitaire sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT) ont rédigé cet ouvrage. Outre la description des auteurs, l’avant-propos et la conclusion, ce livre se divise en huit chapitres. Il porte principalement sur les nouveaux enjeux et les défis que représente le processus d’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes.

Les auteurs chercheurs Geneviève Fournier, Marcel Monette, René Pelletier et Pauline Tardif résument dans un premier chapitre leur recherche (1997-2000). Ce projet visait à connaître les représentations des jeunes adultes (diplômés du secondaire professionnel, du collégial technique et du premier cycle universitaire) vis-à-vis: l’insertion professionnelle, leur diplôme, leurs attentes versus la réalité des emplois obtenus, le rôle joué par la chance et le hasard dans leur insertion socioprofessionnelle.

La satisfaction au travail, un emploi lié à la formation, le sentiment de compétence, la reconnaissance des pairs et du milieu, se maintenir pendant plusieurs années dans un ou plusieurs emplois, le développement personnel et professionnel par le travail sont les principales représentations de la réussite de l’insertion professionnelle.

Le diplôme constitue le permis essentiel, mais non suffisant pour entrer et être reconnu sur le marché du travail. Par ailleurs, même si pour certains sujets le diplôme n’a pas toujours permis de trouver un emploi et par conséquent a une moindre valeur que celle qu’ils avaient estimée avant l’entrée au travail, ce diplôme reste malgré tout une source de satisfaction personnelle.

En ce qui concerne les écarts entre leurs attentes et la réalité du marché du travail, les jeunes adultes constatent que leur insertion socioprofessionnelle (obtention et condition de l’emploi) a été plus difficile que ce qu’ils avaient prévu lorsqu’ils étaient aux études. Seulement 7 % des sujets disent que le marché du travail leur a été plus favorable que ce qu’ils avaient prévu et ce, uniquement pour des diplômés du secondaire professionnel et collégial technique.

Pour plusieurs, l’effort, la compétence, les stratégies pour saisir les opportunités, sont des conditions pour obtenir un emploi. Par contre, 35 % des sujets affirment que la chance et le hasard (s’être trouvé là au bon moment) ont occupé une place déterminante dans la réussite de leur insertion professionnelle.

Les auteurs concluent que les représentations de la réussite de l’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes renvoient encore à des dimensions psychologiques et identitaires, telles que: réalisation de soi, compétence personnelle et professionnelle, reconnaissance des autres, quête de sens. Et que ces représentations tendent à se maintenir malgré le fait que le contexte économique actuel offre très peu d’emplois qui remplissent ces attentes. Les auteurs ajoutent que finalement, le pouvoir personnel de s’insérer sur le marché du travail est largement contingent aux facteurs structurels du marché du travail.

Dans le second chapitre, Marie-Denise Boivin aborde les enjeux de l’affiliation et de la désaffiliation au marché du travail tout en se questionnant sur le sens du travail. Pourquoi le travail est-il une source de frustration et de souffrance pour certains ? Doit-il être la seule voie à valoriser pour exprimer la dignité de l’être humain ? Dans un premier temps, l’auteure démontre en s’appuyant sur plusieurs recherches qu’effectivement le travail permet la réalisation de soi, l’actualisation d’une quête de sens, le lien aux autres, l’autonomie financière et produit ainsi les repères identitaires fondamentaux. Nous avons alors les éléments qui constituent une insertion socioprofessionnelle réussie. Or, tous n’ont pas les ressources pour s’insérer adéquatement sur le marché du travail. Et de plus, la fin des trente années glorieuses (1946–1975) sonne le glas du travail à dimension humaine. Bien que plusieurs arrivent à s’accommoder des conditions actuelles du travail, force est de constater que l’instabilité professionnelle favorise des désordres émotifs chez d’autres, à plus forte raison pour les individus provenant des couches les moins favorisées. Ceux-ci ayant assimilé une culture de pauvreté avec tous ses avatars (faible confiance en soi, faible sentiment d’efficacité personnelle, identité instable, etc.) non propice à une insertion sociale et professionnelle. Par voie de conséquence, dans un deuxième temps, Marie-Denise Boivin pose alors deux questions essentielles : Est-il possible de vivre la précarité professionnelle sans glisser dans la désaffiliation sociale ? Quelles sont les stratégies adaptatives employées ? Pour tenter de répondre à cette dernière question, la chercheure s’appuie sur deux recherches réalisées auprès de jeunes toxicomanes. L’auteure conclut que les stratégies adaptatives s’expriment différemment selon que le jeune s’inscrit à l’intérieur ou en marge du système social. Ceux qui sont soutenus par des mesures sociales perçoivent le travail comme une des valeurs les plus importantes dans leur vie alors que chez les jeunes dont les revenus proviennent exclusivement d’activités illégales, le travail ne fait plus partie de leur idéalisation. Mais, de l’aveu même de l’auteure, ces deux recherches sont insuffisantes pour achever la conceptualisation des pôles affiliation-désaffiliation. Pour conclure, Marie-Denise Boivin convie les conseillers d’orientation à se questionner eux-mêmes sur le sens du travail dans leur vie et sur leur développement personnel et professionnel au fil de leur carrière. Par extension, elle invite à un repositionnement collectif face au travail en remettant en questions nos représentations sociales traditionnelles de l’emploi, a fortiori dans une société où les rapports économiques ne sont pas fondateurs de l’autonomie sociale des individus.

Au chapitre 3 , le texte de Marcel Monette et de Geneviève Fournier livre les résultats de leur recherche sur les liens entre le soutien social et l’adaptation à la transition des études au marché du travail. Au début, sont présentés les concepts liés au soutien social et à l’adaptation à la transition études-travail. Cette recherche quantitative a été faite auprès de 243 finissants du secondaire, du collégial et de l’université. Tous ces sujets étaient en recherche d’emploi. Les résultats de la recherche démontrent qu’il y a un lien modéré entre le soutien social et l’adaptation à la transition étude-travail. Le soutien social est relié au sentiment d’efficacité personnelle et à l’estime de soi par rapport au processus d’insertion socioprofessionnelle (recherche d’emploi et stratégies mises en œuvre). L’encouragement et l’appui moral s’avèrent les plus importants dans le soutien social pour maintenir le sentiment d’efficacité personnelle et les stratégies d’investissement. Les personnes identifiées comme pouvant assurer le soutien social sont les parents et les amis. Pour terminer les auteurs considèrent que le réseau social joue un rôle essentiel dans l’insertion socioprofessionnelle et ils invitent les intervenants à inciter les jeunes à développer des habiletés relationnelles pour avoir accès aux réseaux sociaux et solliciter les ressources.

Au quatrième chapitre, Marie-Chantal Guédon propose une réflexion sur l’utilisation créatrice de la précarité d’insertion professionnelle comme antidote à la démobilisation et à l’exclusion. L’auteure traite alors de quatre stratégies qui semblent pouvoir favoriser le développement et la réalisation d’un projet professionnel satisfaisant dans le contexte actuel de l’économie. Voici ces stratégies: 1. Entretenir le lien au travail, c’est-à-dire rester actifs ( faire des petits boulots, maintenir des liens avec les travailleurs, rester dans l’espace du travail); 2. Préciser ou réajuster son projet professionnel en décelant des lieux d’emplois intermédiaires susceptibles de se rapprocher de la réalisation d’un projet plus satisfaisant; 3. Tirer profit des contacts établis dans les divers milieux côtoyés car la réalisation d’un projet professionnel dépend souvent des réseaux sociaux informels en lien avec le travail; 4. Utiliser le temps libéré pour réaliser d’autres projets par exemple un voyage, une formation complémentaire, une grossesse. De tels projets permettent d’utiliser la précarité pour vivre des expériences qui ne pourraient peut-être pas se concrétiser dans un contexte de stabilité professionnelle. Parallèlement à ces stratégies, Marie-Chantal Guédon croit que si l’insertion professionnelle était réalistement mieux comprise plutôt qu’idéalisée, elle serait mieux vécue et l’impact en terme d’exclusion et de marginalisation serait moindre.

Marie-Claude Gagnon dans le chapitre 5, traite de l’insertion socioprofessionnelle des diplômés et diplômées universitaires et des service de counseling d’emploi de l’Université Laval. Dans la première partie de cet article, l’auteure dresse un portrait du profil des étudiants diplômés de niveau universitaire en termes de caractéristiques (âge, source de revenu, endettement) et de représentations concernant leurs attentes, le marché du travail, leur scolarisation. Au passage, Marie-Claude Gagnon énumère divers mythes que les étudiants entretiennent vis-à-vis : leur projet professionnel, le diplôme acquis, la démarche et les stratégies d’insertion professionnelle. Par la suite, sont abordées les formes d’interventions : processus, counseling, bilan personnel, outils, la préparation à l’entrevue d’emploi. La dernière partie aborde les compétences spécifiques (connaissances, habiletés cognitives émotives et relationnelles) que requiert l’intervention en milieu universitaire. En guise de conclusion, l’auteure rappelle que l’insertion professionnelle est une démarche rationnelle qui ne relève ni du hasard, ni de la pensée magique.

Dans le sixième chapitre, Marie-France Maranda et Chantal Leclerc nous livrent les résultats de leur recherche (1998-2001) : Enquête de psychodynamique du travail sur la formation universitaire dans un contexte de crise de l’emploi. Cette recherche s’inspire des théories de Dejours (1993) et vise à comprendre comment les étudiants inscrits dans une formation universitaire qui débouchent sur une rareté de l’emploi vivent leur rapport à l’avenir. Pour répondre à cette question les chercheures ont utilisé une méthode clinique dans une perspective herméneutique et constructiviste. Cet article résume les premiers résultats obtenus auprès d’étudiants de premier cycle en sociologie dont le taux de décrochage scolaire est de 70 % à l’Université Laval. Dans un premier temps, les auteures nous tracent le portrait réel de l’emploi au Canada et au Québec. Elles nous présentent les statistiques assez éloquentes concernant l’augmentation du chômage parallèlement à une reprise économique. Après lecture de cette première partie, il est clair que l’on fait face non pas à une crise économique, mais à une crise de l’emploi. On mentionne que le Canada a la plus forte croissance économique des pays du G-7 alors qu’au même moment le pays enregistre un taux d’inactivité oscillant entre 30 % et 45 % selon les calculs de l’économiste Valaskakis. Ainsi, les profits des entreprises se réalisent grâce aux fusions et aux suppressions massives des emplois. Pour contrer cette situation, on a souvent laissé entendre que le travail autonome, l’apanage des gens audacieux et volontaires, était la panacée par excellence. Alors que les statistiques indiquent que 75 % des travailleurs autonomes gagnent 20,000$ ou moins et 70 % des femmes gagneraient moins de 10,000$ avec cette nouvelle forme de travail. À la suite de ce portrait, les chercheures se demandent comment les jeunes réagissent à ces informations peu encourageantes. Les thèmes alors abordés avec les sujets sont ceux-ci: le rapport à l’argent et le rapport à l’avenir. En fait, les chercheures décrivent les mécanismes de défenses que les étudiants mettent en place pour se protéger des aspects menaçants liés à leur pauvreté actuelle ou anticipée: demeurer plus longtemps chez les parents, considérer que jongler avec les chiffres pour arriver à la fin du mois est une forme d’apprentissage, considérer que les études sont un placement temporaire et que les petits boulots constituent des plaisirs qui augurent une bonne adaptation, minimiser les considérations matérielles, ne pas penser à son endettement, renoncer à diverses dépenses (voyage, auto, loisirs). Cohabitent aussi les peurs d’être obligé de quitter ses études, peur de s’orienter dans un programme moins intéressant mais plus prometteur, peur d’être condamnés à la pauvreté à la fin de leurs études. En ce qui concerne le rapport à l’avenir les mécanismes de défense sont ceux-ci: douter de la véracité des informations reçues, porter le débat sur la place publique, maintenir les contacts avec les sociologues, considérer l’avenir comme un nouveau défi, croire que la situation va s’améliorer. Les peurs sont: d’avoir à se vendre pour gagner sa vie et du même coup se faire condamner de manque d’intégrité, d’être bâillonné et de renoncer aux idéaux de la sociologie pour ne pas déplaire aux pouvoirs en place, d’être perçu comme un rebelle et être par conséquent assujetti à la pauvreté. Les auteures concluent que les conseillères et les conseillers d’orientation devront sans doute se positionner socialement dans le débat de l’emploi. On considère que les conseillers d’orientation ont un devoir de vérité envers leur clientèle concernant la situation de l’emploi. Et, dans ce contexte, ils devront développer de nouvelles interventions.

Dans le chapitre 7, Yvan Comeau fait état de différents types d’initiatives d’insertion par l’économique initiés par les mouvements associatifs. Pour débuter, l’auteur décrit l’évolution de l’exclusion sociale et professionnelle des jeunes au Québec. En réponse au peu de résultats obtenus par les programmes gouvernementaux, sont présentées divers types d’expériences d’insertion par l’économique dans la région de Québec: Groupe d’entraide économique, Initiatives rattachées à des programmes publics, entreprises d’insertion et les entreprises communautaires et coopératives. Est démontré le bien fondé de telles initiatives qui ont favorisé l’insertion socioprofessionnelle de plusieurs jeunes. L’auteur souligne que l’insertion par l’économique a été formalisée dès les années 1950 par l’ONU dans la foulée du développement économique communautaire. L’insertion par l’économique peut être un domaine investi par les conseillers d’orientation à condition que ceux-ci développent des habiletés en analyse socio-économique, en intervention de groupe et entrepreneuriat collectif. En guise de conclusion, l’auteur souligne que malgré certaines limites, ces interventions renouvellent les pratiques en matière d’insertion, mais ne sauraient être une panacée universelle pour contrer l’exclusion des jeunes. Par ailleurs, ces interventions d’insertion par l’économique peuvent être de véritables espaces pour l’exercice de la citoyenneté.

Dans le dernier chapitre, Yann Le Bossé présente l’approche centrée sur le pouvoir d’agir («empowerment») qui se préoccupe à la fois des facteurs individuels et environnementaux en fonction de leur contribution au pouvoir d’agir des personnes dans leur milieu. La notion d’«empowerment» dans ce contexte est très liée au pouvoir de contrôler sa vie, et ce autant au plan collectif qu’au plan individuel. Il s’agit donc d’une action sociale qui implique le développement d’une conscience critique de l’environnement. Conscience qui débouche sur la conviction que l’inégalité de l’accès et de l’usage des ressources engendrent des difficultés individuelles et collectives. Ainsi, l’auteur affirme que toute intervention qui prétend que les personnes se voient attribuer l’entière responsabilité du changement contribue au maintien des inéquités sociales et par extension aux difficultés des personnes. L’«empowerment» est une forme d’humanisme car elle repose sur la conviction de la valeur inéluctable de la condition humaine. Ce qui entraîne une action qui considère la personne en difficulté comme celle qui est la mieux placée pour définir son problème et les solutions à envisager et donc de refuser toutes catégorisations imposées de l’extérieur. L’intervenant dans cette perspective devient un agent de changement, mais qui ne prend pas, pour autant, le client en charge. Le conseiller a pour fonction d’accompagner, d’être avec…, de formuler un projet et de rendre accessible les ressources nécessaires.

L’auteur présente par la suite les enjeux collectif et personnel de l’intégration socioprofessionnelle des jeunes adultes. L’enjeu collectif concerne l’acquisition d’une autonomie de subsistance pour soi et ses dépendants. L’enjeu personnel renvoie au travail comme porteur de sens, comme outil de développement personnel et professionnel, comme vecteur de l’expression de ses potentialités, de son identité. Sont abordés par la suite les thèmes de la socialisation, de la connaissance de soi et de l’affirmation de soi.

Yann Le Bossé enchaîne sur une critique de certains programmes d’insertion professionnelle qui ne sont élaborés qu’à partir de critères monétaires, qui évacuent toutes préoccupations concernant les enjeux personnels et qui forcent les personnes à s’orienter vers le travail alimentaire et non porteur de sens.

Il rappelle que souvent la compréhension du problème adopté par l’intervenant dépend souvent de son propre système de croyances, de son statut, des moyens qu’il dispose et des critères d’évaluation de sa performance, à la limite du degré de sa conscience sociale. L’auteur déplore que trop d’intervenants, eux-mêmes en situation de précarité, cherchent strictement à emmener la personne (le moi) à ajuster ses aspirations en fonction d’exigences instrumentales (non moi). Des aspirations soumises à la logique du profit ne peuvent mener qu’à la mort du moi. La parole de la personne en recherche d’emploi a peu de place, dans ce contexte, pour définir sa difficulté d’insertion professionnelle. Ainsi les enjeux rapportés par les participants à de tels programmes sont plus larges que ceux qui sont pris en considération dans la pratique. Une bonne intervention devrait permettre de faire la part entre ce qui relève réellement du potentiel de la personne et ce qui échappe à son pouvoir, voire ce qui résulte des inégalités sociales. Dans ce cadre, l’intervenant devient un compagnon de projet, un éducateur. Par ailleurs, monsieur Le Bossé mentionne que l’élaboration d’un projet est une condition nécessaire mais non suffisante pour contribuer à l’«empowerment» des jeunes. L’élaboration du projet devra alors s’accompagner d’un développement de la conscience critique de la personne, c’est–à-dire mettre en relation son vécu individuel avec les éléments micro et macro - sociaux qui l’influencent. Pour conclure, la pratique du ‹‹ pouvoir agir ›› permet également de participer à l’avènement d’une société plus juste.

En conclusion de l’ensemble de l’ouvrage, Susan St-Onge met en parallèle le siècle dernier et le siècle présent. Elle présente les vicissitudes de chacune des époques. Aujourd’hui, certaines se répètent, d’autres sont en émergence. Elle démontre que d’une époque à l’autre le despotisme économique a été la principale source de l’exclusion sociale. Au fil progressif des glissements de sens, l’insertion sociale, l’indigence n’ont plus les mêmes statuts. La pauvreté devient honte sociale car elle fait le procès d’une société qui trahit ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. L’auteure parle des quêteux d’autrefois des sans-abri d’aujourd’hui de l’asservissement à la machine d’hier à la soumission aux critères de performance d’aujourd’hui. Elle relève les insuffisances de l’aide sociale, des prestations d’assurance-chômage, les stratégies de survie des exclues ou la frontière entre la débrouillardise et l’illégalité est mince. Elle fait le procès des riches (1/5 de la population qui possèdent 85 % de la richesse mondiale) qui ne contribueront pas à éponger la dette nationale. Elle dénonce la mondialisation des marchés qui est surtout la mondialisation de la pauvreté, le travail comme privilège et non un droit, un travail dont la condition n’est surtout plus humaine, une société dans laquelle être soi signifie solitude, performance, compétition. En fin de parcours, elle nous appelle à la solidarité, à la fraternité pour contrer le despotisme économique.

CRITIQUE

Je tire mon chapeau à ces professeurs et chercheurs qui ont eu le courage de présenter une analyse des enjeux de l’insertion socioprofessionnelle sans souscrire à la rectitude politique voire positiviste de l’air du temps. Mon enthousiasme pour ce livre n’est pas étranger au fait que je partage entièrement les propos de la majorité des auteurs. Enfin un livre qui ose aborder lucidement les vrais problèmes de l’insertion socioprofessionnelle et qui n’est pas un livre de recettes. Les propos présentés dans ce livre ne sont pas gratuits et sont forts bien documentés, l’argumentation présentée est bien étayée et s’appuie sur des recherches sérieuses et rigoureuses.

Le premier chapitre introduit bien le thème de l’insertion socioprofessionnelle des jeunes et pose d’emblée les questions qui resteront la trame de fond de l’ensemble du livre. Le deuxième chapitre s’inscrit dans la suite logique du premier. Par contre, il aurait été utile que l’auteure nous donne une définition du concept de désaffiliation. Ce concept réfère-t-il strictement à un décrochage du marché du travail ou à un décrochage sociétal? Ou les deux, à la fois? De même que l’on parle de glissement vers des zones de vulnérabilité, d’état de vulnérabilités, de zones de désengagement conduisant à la désaffiliation en marge du système social. Les termes: système social et marché du travail sont-ils équivalents? L’utilisation du concept par rapport aux jeunes toxicomanes alimente la confusion. Ceci dit, la pertinence des questions présentées dans ce texte ne peut laisser le lecteur indifférent et l’auteure nous convie à une réflexion originale. La partie qui traite de l’analyse des résultats concernant le soutien social et l’adaptation dans le troisième chapitre, est moins accessible au lecteur non familier des méthodes quantitatives. Les termes comme deuxième racine du score factoriel, variance standardisée, corrélation canonique obscurcissent le sens du texte. La même critique s’adresse au chapitre 6, en ce qui a trait à l’utilisation des termes suivants: méthode clinique, perspective herméneutique et constructiviste, description positiviste ou de vérification empirique. Ces termes sont difficilement intelligibles pour les personnes qui ne connaissent pas la recherche qualitative. Il faut tenir compte de lecteurs qui n’ont pas de formation en recherche qu’elle soit quantitative ou qualitative, à plus forte raison dans un livre qui dénonce l’exclusion…

Les quatrième et cinquième chapitres ont des liens moins ténus par rapport à l’ensemble du livre. Ces chapitres qui ne manquent pas d’intérêts ne participent pas au même niveau épistémologique que les autres parties de l’ouvrage. Au sixième chapitre, on parle de dissonance cognitive, de mécanisme de défense, de stratégies comportementales, d’équilibre entre deux éléments contradictoires, en fait des situations où l’intolérable et l’indispensable se côtoient. Il aurait été bon que les auteures situent mieux le cadre théorique. En effet, les termes employés ont des acceptations de sens qui dépendent du cadre théorique. Ce cadre est-il humaniste, analytique, cognitiviste?

On ne peut pas traiter sur un même pied des stratégies d’adaptation (coping) que des mécanismes de défense. Il est aussi étonnant que les auteures n’aient pas cité Festinger, le père de la théorie de la dissonance cognitive. Les septième et huitième chapitre présentent des pistes innovatrices d’intervention qui ouvrent des espaces de plus grande conscience sociale. À la fin du livre, on présente en guise de conclusion le texte de Susan St-Onge. Ce texte se suffit à lui-même. Il se situe certes dans le thème de l’insertion socioprofessionnelle, mais n’est pas à proprement parler une conclusion. La conclusion devrait être un retour récapitulatif mettant en lien les différents chapitres.

Enfin, toutes ces critiques sont minimes tant que ce livre a soulevé mon enthousiasme. Ce livre est un bel outil pour aborder la problématique de l’insertion socioprofessionnelle au-delà d’une perspective strictement individuelle. Cet ouvrage annonce, l’émergence d’un débat de fond sur l’insertion socioprofessionnelle, qui à mon avis, a été largement esquivé depuis la fin des années 1970. Ainsi, ce livre est un apport significatif sur le plan de la connaissance, plus particulièrement pour les étudiants et les intervenants des divers domaines liés aux domaines de la carriérologie. Je ne manquerais pas de recommander cet ouvrage à mes étudiants pour qu’ils puissent dans leur pratique, accorder une toute aussi grande importance aux dimensions sociales qu’individuelles, et ce dans l’optique de construire un monde meilleur.

Bernard Rivière, Ph.D.
Professeure
Directeur du programme de développement de carrière
Université du Québec à Montréal

 



Normand Pettersen
Évaluation du potentiel humain dans les organisations
Montréal : Presses de l'Université du Québec, 2000
396 pages, ISBN 2-7605-1051-4, 49,00$CAN
Presses de l’Université du Québec : http://www.puq.uquebec.ca/accueil.html

Le volume de Pettersen est très intéressant non pas de par les nouvelles informations qu'il apporte, mais plutôt par la façon dont il les apporte. La perspective de l'auteur est celle d'un praticien des ressources humaines aux prises avec la tâche d'élaborer et de valider un instrument de sélection du personnel. Les questions sur lesquelles Pettersen s'arrête sont par conséquent très pertinentes aux praticiens et les réponses qu'il apporte sont claires et directement applicables.

Dès le premier chapitre, Pettersen aborde une question rarement soulevée dans les ouvrages de psychométrie: la valeur de l'instrument. Non pas la valeur psychométrique mais la valeur financière. Est-ce que l'instrument contribue à une sélection plus rentable des employés? Y a-t-il une valeur ajoutée? Ces questions ne sont pas toujours prioritaires pour les spécialistes de la mesure mais elles sont fondamentales pour les gestionnaires. Malheureusement, les réponses proposées par Pettersen reposent sur les modèles de Taylor-Russel et de Brogden-Cronbach-Gleser qui datent de plusieurs décennies et dont l'utilité a souvent été remise en question. De plus, l'utilité et la qualité d'un instrument de mesure sont généralement multidimensionnelles et il devient dangereux de trop chercher à les réduire pour faciliter la décision. Il est tout de même important de traiter de cette question et de ne pas cesser de s'y intéresser.

Pettersen consacre les deux chapitres suivants à la validité, d'abord de contenu et ensuite reliée à un critère. Dans ces deux chapitres, nous sentons que l'auteur s'éloigne quelque peu de son objectif premier. Il quitte le "comment faire" et s'attarde au "pourquoi". Il présente une excellente synthèse des écrits sur l'importance de la validité, des contraintes et des limites de l'élaboration qui, ensuite, affectent la validité. Ses explications sont appuyées de nombreux exemples qui mettent en contexte les notions présentées. Un retour aux modèles de prise de décision basés sur les résultats des analyses de validité aurait été encore plus utile .

L'auteur nous surprend un peu en présentant les notions de fidélité après les notions de validité. Surtout, puisqu'il débute le chapitre en disant "pour être utile, une mesure doit d'abord être fiable, exacte et digne de confiance" (p.153). Toutefois, la présentation est bien faite, les exemples sont clairs et les principales notions sont incluses. Encore une fois, une intégration pratique, aurait permis à ce volume de se distinguer davantage de ses prédécesseurs.

Les chapitres cinq et six forment le cœur de l'ouvrage de Pettersen. Dans ces chapitres, il abordent l'élaboration de l'instrument. D'abord, en discutant de la détermination du domaine à mesurer et ensuite en discutant de l'élaboration de l'instrument même. Ici encore, nous retrouvons des applications pratiques et des suggestions très utiles. Les tâches à accomplir sont présentées sans considération de l'ampleur ou de l'étendue de l'instrument désiré. Ainsi, comme le souligne Pettersen, le temps et l'énergie consacrés à l'élaboration de l'instrument varient grandement même si la séquence des tâches et la rigueur, eux, devraient être fixes.

Il aurait été intéressant que l'auteur intègre l'usage de l'informatique dans ses démonstrations. Aujourd'hui, il est douteux qu'un praticien n'ait pas recours à des logiciels de traitement de données afin d'effectuer ses analyses statistiques, pourtant, il n'en n'a pas été mention dans le volume.

Un aspect de l'utilisation des instruments de mesure qui est omniprésent mais qui n'est pas directement discuté est l'éthique dans l'utilisation des instruments. Nous sentons, tout au long, que l'auteur se préoccupe du respect des individus et de leurs droits, mais il serait opportun de ne pas manquer une occasion de souligner l'importance de l'éthique.

En conclusion, malgré ses limites, le volume de Pettersen est un outil très intéressant pour les gestionnaires des ressources humaines. Son utilisation serait certainement très appropriée dans la formation de ces gestionnaires.

 

Robert Beaudoin Ph.D.
Professeur
Université de Moncton

 



Claude Dubar
La crise des identités: l’interprétation d’une mutation, 2e édition
Paris : PUF, 2001
248 pages, ISBN 2-1305 2232-7, 23 Euros
Presses Universitaires de France :http://www.puf.com

La perspective défendue dans ce livre est reliée à deux opérations qui sont, selon l’auteur, à l’origine du paradoxe de l’identité : l’identité c’est la différence et l’identité c’est l’appartenance commune. “Ce qui est d’unique est ce qui est partagé” (p.3). Pour lui, ce paradoxe ne peut pas être levé si on ne prend pas en compte l’élément commun aux deux opérations, soit l’identification de et par l’autre. Selon l’auteur, il n’y a pas d’identité sans altérité et de plus, les identités comme les altérités subissent des variations au cours de l’histoire et sont dépendantes de leur contexte de définition. C’est la relation entre ces deux processus d’identification qui est présentée tout au long de ce livre et qui, selon l’auteur est “au fondement de la notion des formes identitaires” (p.4).

Il nous présente, à partir de ce qu’il nomme comme étant “une hypothèse structurante de l’existence d’un mouvement historique, à la fois très ancien et très incertain où il y a des passages d’un certain mode d’identification à un autre” (p.4), les dynamiques historiques des formes identitaires (premier chapitre) et les dynamiques de la famille et crise des identités sexuées (deuxième chapitre). Selon lui, les processus historiques qui sont à la fois collectifs et individuels modifient la configuration des formes identitaires définies comme des modalités d’identification. Les premières formes identitaires sont les formes communautaires qu’il identifie comme étant les plus anciennes où “chaque individu a une appartenance considérée comme principale en tant que membre de sa communauté et une position singulière en tant qu’occupant une place au sein de celle-ci”(p.5). Il présente aussi les formes sociétaires qui sont plus récentes, voire en émergence, où l’individu “possède de multiples appartenances qui peuvent changer au cours d’une vie. C’est la croyance dans l’identité personnelle qui conditionne les formes d’identification sociétaire aux divers groupes (familiaux, professionnels, religieux, politiques) considérés comme des résultantes de choix personnels et non comme des assignations héritées” (p.5). Dans ce livre, l’auteur ne veut pas opposer les identités collectives à des identités individuelles. Il cherche d’abord “à conceptualiser les diverses manières d’identifier les individus en les référant à des points de vue typiques, de distinguer les modalités générales de construction de catégories d’identification” (p.6). Ensuite, il veut mieux comprendre, éclairer, interroger la relation entre les deux formes identitaires sociales typiques, soit communautaires et sociétaires. Ces formes identitaires sont aussi pour lui deux manières d’identifier les autres et de s’identifier soi-même, ce qui met en jeu la double identification, pour autrui et pour soi, même si elles le font de manière significativement différente. “Ces dimensions relationnelles et biographiques de l’identification se combinent pour définir ce que l’auteur appelle “des formes identitaires, formes sociales d’identification des individus en relation avec les autres et dans la durée d’une vie” (p.6). Selon lui, l’identité n’est pas seulement sociale, elle est aussi personnelle.

Dans sa perspective, les crises identitaires peuvent être pensées comme étant des perturbations des relations qui sont relativement stables qui nous permettent de structurer les autres et soi-même. La rupture de cet équilibre constitue une dimension importante et spécifique de la crise. Ainsi, il parle de “crise du lien social” et que l’on a qualifié de “nouvelle pauvreté” et c’est celui d’exclusion qui s’est le plus répandu dans le discours. Il ne s’agit plus pour lui de désigner simplement une dégradation des ressources économiques mais aussi de souligner les transformations et les ruptures des relations sociales antérieures. Le changement aux plans des normes, des modèles, de la terminologie provoque une déstabilisation des repères, des appellations, des systèmes symboliques antérieurs. “Cette dimension, même si elle est complexe et cachée, touche une question cruciale : celle de la subjectivité, du fonctionnement psychique et des formes d’individualité ainsi mises en question” (p.11). En fait, il parle de crise qui “affecte à la fois les comportements économiques, les relations sociales et les subjectivités individuelles” (p.11). Ainsi, l’auteur essaie de relier la crise des liens sociaux aux crises existentielles de la subjectivité et nous propose de comprendre la nature de cette nouvelle forme de lien social qui émerge du processus historique.

L’intérêt dans cet ouvrage c’est que l’on arrête de réduire le social à l’économique d’une part et d’autre part, on s’intéresse à la subjectivité, aux représentations de l’être humain et à l’impact sur ses propres conceptions de soi et des autres.

La démarche du livre

Dans le premier chapitre, l’auteur présente les dynamiques historiques des formes identitaires en s’appuyant comme il le souligne, sur “trois édifices théoriques” qui privilégient trois grands processus historiques particuliers et qui ont tenté à leur manière, de relier la crise des liens sociaux aux crises existentielles de la subjectivité. Il y a celui de Norbert Élias qui parle du processus de civilisation qui renvoie à une notion d’identité “Nous-Je”. Il y a celui de Max Weber, soit le processus de rationalisation qui fait référence à la relation historique entre le lien communautaire et le lien sociétaire. Finalement, celui de Marx et Angels pour décrire le processus de libération qui est vu comme étant le renversement de la domination d’une classe sur une autre et comme le passage des sociétés communautaires précapitalistes à des sociétés communistes postcapitalistes. Il identifie un point commun à ces théories qui est l’hypothèse que la définition même de l’individu et de sa place dans le processus social change progressivement au cours de l’histoire. L’auteur cherche à comprendre quelle est la nature de cette nouvelle forme de lien social qui émerge du processus historique. En fait, les formes identitaires sont pour lui, mises en question par les évolutions économiques et par les mouvements sociaux de toute espèce. Il y a “des mises à l’épreuve constantes de la gestion identitaire que les individus doivent faire d’eux-mêmes et des autres, dans tous les aspects de la vie sociale et dans toutes les sphères de l’existence personnelle” (p.56). C’est d’ailleurs ce qu’il va étudier dans le deuxième, le troisième et le quatrième chapitre.

Dans le deuxième chapitre, il présente l’hypothèse d’une mutation au cours des trente dernières années de la configuration des formes identitaires dans le champ de la famille et des relations entre les sexes. Il examine en quoi les transformations de la famille, la conjugalité et la parentalité débouchent sur une crise. Il examine aussi en quoi les évolutions de la relation amoureuse, de son sens et de ses enjeux débouchent sur une crise des identités sexuées. Il en arrive à dire suite à ses analyses, que l’on ne sait plus vraiment ce que veut dire être une mère ou un père, un mari ou une épouse, un beau-père ou une belle-mère. En plus, on n’est plus sûr de savoir au fond ce que sont le masculin et le féminin. En fait, cette crise des identités démontrent que l’on ne sait plus bien à quoi s’en tenir “être un homme ou une femme est en train de devenir une question d’histoire, de projet, de parcours biographique, de construction identitaire tout au long de la vie” (p. 93). Ainsi, il souligne que “les identités intimes ne sont pas légitimées et qu’ils manquent de ressources pour pouvoir s’exprimer et se faire reconnaître… et que les projets de vie sont de plus en plus incertains” (p.93). On peut voir ici l’importance dans un processus d’orientation de légitimer ce que vit la personne et de l’aider à se dire et à se reconnaître dans ses compétences et dans ses actions.

Le troisième chapitre présente la crise des identités professionnelles. Pour l’auteur, “les identités professionnelles sont des manières socialement reconnues, pour les individus, de s’identifier les uns les autres, dans le champ du travail et de l’emploi” (p. 96). Il s’intéresse aux évolutions de l’emploi et aux transformations du travail, au plan de leur sens et des rapports sociaux qu’ils mettent en jeu. De ce fait, la question des rapports subjectifs à l’emploi, des implications dans le travail et dans ses rapports sociaux débouche sur une tentative d’élucider ce que signifie la crise des identités professionnelles. Il questionne les bouleversements (chômage total ou la pré-retraite) reliés à l’exclusion situant les individus hors du modèle de la compétence et qui les plonge dans des processus sociaux et psychiques de la désocialisation impliquant toutes les sphères de l’existence, y compris celle de la citoyenneté. Bien que, comme l’affirme l’auteur, sous les coups du boutoir de la rationalisation, cela ne débouche pas toujours sur l’exclusion, il y a tout de même des alternatives douloureuses entre reconversion incertaine et le reclassement des emplois souvent dévalués. Selon l’auteur, le dernier cri du modèle de la compétence suppose que l’individu soit rationnel et autonome en gérant par lui-même ses formations et ses périodes de travail selon une logique entrepreneuriale de “maximisation de soi”. “Cette forme tournée vers la réalisation de soi, l’épanouissement personnel, dans un contexte de forte compétition, met les individus dans l’obligation d’affronter l’incertitude et, de plus en plus souvent, la précarité en tentant de lui donner un sens” (p.127). Pour lui, “si l’aboutissement de trente ans de crise de l’emploi, de transformation du travail dans le sens de la responsabilité individuelle, de la valorisation de la compétence personnelle et de l’employabilité de chacun a été de faire de cette dernière forme identitaire la seule désirable dans l’avenir, la seule susceptible de reconnaissance temporaire, la seule à proposer à la génération nouvelle, alors nous sommes entrés dans une crise identitaire permanente” (p.127). Cette situation amène l’auteur à poser plusieurs questions, que je crois fondamentales pour guider nos interventions. Ce chapitre nous permet de réfléchir sur ces questions fondamentales qui sont souvent au cœur des crises vécues par les personnes qui nous consultent.

Le quatrième chapitre qui s’intitule “Religion, politique et crise des identités symboliques” nous amène à réfléchir sur les préoccupations principales de nos contemporains, sinon exclusives, qui sont d’aimer et avoir une famille, de travailler et avoir un emploi. Pour l’auteur cela n’est pas suffisant pour définir notre identité. Pour lui l’identité en plus d’être un nom de famille, hérité d’une lignée et parfois, reliée à une catégorie socioprofessionnelle, c’est aussi une nationalité qui implique, dans les sociétés démocratiques, la citoyenneté. Ainsi, avoir une nationalité ce n’est pas seulement bénéficier de droits, mais c’est aussi un devoir d’exprimer des préférences par le vote démocratique. Ici, il fait référence aux valeurs et aux croyances qui motivent les choix et qui définissent les identités dites symboliques. Ce chapitre permet de parler de crise des idéologies dans le sens de systèmes de représentation du monde ou encore, des identités symboliques au sens des convictions en matière religieuse ou politique. Ainsi, l’auteur “examine la thèse de la crise des représentations des identités symboliques, en étroite relation avec la question des représentations, non seulement cognitives mais politiques, nous seulement idéologiques mais personnelles” (p.130). Suite à ses réflexions, il en arrive à dire que la citoyenneté suppose une forme de légitimité permettant par élection de se sentir personnellement représenté par des élus que l’on peut sentir comme étant des porte-parole des vrais problèmes vécus par la société et en même temps, que ces décideurs politiques soient efficaces et désintéressés dans la sphère du pouvoir. Parallèlement à cela, il doit y avoir une identité personnelle (soi-même) en tant que sujet actif et donc citoyen à part entière, avec une forme de réflexivité (SOI) qui soit à la fois l’expression de son Moi, un être social pour autrui avec une conviction forgée par soi-même et permettant ainsi, une forme d’engagement citoyen. Dans ce sens, l’auteur affirme que “la réflexivité possède une dimension politique qui ne peut se développer que si la légitimité du Pouvoir est objectivement garantie et subjectivement signifiante… et pour lui, c’est …cette dimension qui est en crise dans la société française” (p.160). À mon avis, on pourrait aussi facilement reconnaître cette crise en Amérique du Nord. De plus, l’auteur affirme que plus personne n’a une idée claire et indiscutable de l’avenir, du progrès, plus personne ne croit à une solution miracle aux problèmes, plus personne ne peut plus accorder aveuglément sa confiance à un parti sur la base de ses proclamations généreuses. Ainsi, il affirme que l’on doit “trouver en soi des raisons de choisir tel ou tel représentant, tel ou tel programme, telle ou telle option” (p.160), mais de sa perspective, une question demeure, c’est-à-dire sur quelles bases peut-on faire ce choix ? Pour ce faire, l’auteur propose d’affronter l’incertitude et renforcer la réflexivité personnelle, en même temps que les engagements solidaires. Pour lui, “la question de l’identité personnelle ne peut pas être séparée de la politique, pas plus du travail, et de son avenir, et donc des politiques publiques de l’emploi, pas plus que de la famille, des politiques éducatives, sanitaires, sociales… L’identité personnelle est aussi inséparable de la trajectoire professionnelle, du sens de l’activité dans la durée d’une vie, des opportunités de se former, de progresser, d’accéder à des activités qualifiantes que des convictions et engagements politiques, de leur évolution tout au long d’une vie. Cette construction identitaire est donc à la fois une affaire éminemment privée, et une affaire publique, et donc politique, au sens le plus fort. En tant que citoyen, ou simplement être humain, chacun doit pouvoir trouver des ressources pour construire son identité personnelle, y compris des ressources symboliques lui permettant d’accéder à la citoyenneté” (p.161).

Le cinquième chapitre est destiné à élucider la signification de l’expression “construction de l’identité personnelle” d’une part et d’autre part, à défendre la thèse selon laquelle les crises sont au cœur de cette construction, toujours fragile et inachevée qu’est la construction d’un sujet plongé dans une forme sociale à dominance “sociétaire”. Ainsi, l’auteur tente “d’élucider les relations entre cette notion d’identité personnelle et les formes identitaires construites dans le premier chapitre et rencontrées dans les champs de la famille (vie privée), du travail (vie professionnelle) et de la sphère politique et religieuse (vie publique ou symbolique)”. Il tente “d’élucider les relations entre processus d’apprentissage et construction identitaire, entre types de savoirs et formes identitaires” (p,217). Il aborde “la question de la mutation des cycles de vie, en cours dans les sociétés contemporaines, et dont l’analyse d’ensemble est loin d’être réalisée”. Il débouche sur “une explication de la notion d’identité narrative qui nécessite une analyse des langages de l’identité, de la place des récits de vie dans la construction de l’identité personnelle et de la crise corrélative des formes identitaires”. Pour lui, “la construction de l’identité personnelle ne peut éviter de rencontrer des crises qui ne résultent pas d’abord d’une manque de ressources économiques mais de la structure même de la subjectivité humaine dès lors qu’elle s’émancipe des cadres communautaires” (p,217).

Plus précisément, pour l’auteur, la configuration des formes identitaires, constituée dans la période précédente, a perdu sa légitimité. C’est en cela qu’il parle d’une crise des identités, au sens de déstabilisation de l’agencement antérieur des formes identitaires. Il pense que la sociologie classique a tendance à réduire le social aux formes communautaires et ainsi, de ne pas saisir l’émergence de nouvelles formes sociales “sociétaires”. En fait, il croit que les nouvelles formes sociales qui émergent historiquement des formes communautaires sont conceptualisés sociologiquement de manière souvent très ambivalente. Ainsi, c’est souvent la conceptualisation économique qui prend la place laissée vacante par l’absence d’une conceptualisation sociologique satisfaisante. Pour lui, le sociétaire est alors assimilé à l’économique et l’identité personnelle au modèle abstrait de l’homo oeconomicus. Dans sa perspective, c’est la forme la plus courante qu’adopte la sociologie classique pour réduire le social à l’économique, les valeurs symboliques aux valeurs économiques, c’est-à-dire aux seuls intérêts. Par ce livre, l’auteur veut faire prendre conscience des limites de cette réduction et à ouvrir d’autres perspectives.

De plus, dans ce chapitre, l’auteur redonne des lettres de noblesse à l’apprentissage expérientiel en soulignant que ce processus part de l’action pour y retourner et ainsi, permet la construction personnelle de savoir reconnus à partir d’une expérience partagée. Pour lui, “l’apprentissage expérientiel permet seul la mise en œuvre de la réflexivité, c’est-à-dire la construction d’une identité réflexive donnant sens à une pratique où l’on réussit”(p.185).

Finalement, pour l’auteur, “la crise des identités est une façon d’exprimer un ensemble de processus en interaction et leur moment historique”(p.219). Il y a le processus dans les sociétés modernes qui fait en sorte que les anciennes formes sociales “communautaires” sont constamment remplacés par de nouvelles formes sociales qu’il nomme comme étant “sociétaires”. Ce processus repose, selon l’auteur, sur une nouvelle configuration de forces productives où la prééminence potentielle de l’identité des “Je” sur celles des “Nous”. Ainsi, “ce processus se déroule à travers des crises qui sont à la fois des crises personnelles, celles des “Je” concernés et des crises collectives (économiques, sociales et symboliques) des “Nous” déstructurés voire détruits”(p.218).

Pour l’auteur, il y a des nouvelles exigences sociétaires, “construire son identité personnelle, être soi-même, se réaliser, être compétent et performant, etc.”(p.220). “Les effets déstabilisateurs sur les subjectivités de cette mise en question et de ces exigences… sont inséparables des transformations des rapports sociaux et des formes de relations interpersonnelles, des modalités de la relation à l’autre” (p.220).

Il ajoute aussi que “Les trente dernières années ont été marquées, en France comme ailleurs, par des transformations majeures qui sont loin d’avoir épuisé tous leurs effets” (p.220). “Les identités collectives héritées de la période précédente sont déstabilisées, déstructurées, parfois détruites. L’individualisme semble partout triompher” (p.221). Cependant, pour l’auteur, l’individu ne remplace pas le collectif. Il fait valoir leur interdépendance en citant Élias qui dit qu’il n’y a pas d’identité du Je sans identité du Nous. En fait, le processus de socialisation est aussi un processus d’individualisation. Il définit la notion de l’identité personnelle comme “celle d’un sujet apprenant toute sa vie et agissant avec les autres pour en marquer les deux caractéristiques majeures. La première, c’est d’être une subjectivité en devenir permanent… et qui s’édifie et se développe dans et par les relations avec l’Autre” (p.222) et la deuxième, c’est d’être des acteurs sociaux engagés “dans des formes d’action qu’ils veulent pouvoir infléchir, discuter, contrôler. Ils se dotent ainsi, grâce à leur expérience, de capacités subjectives, de réflexivité et de formes d’expression, de références et de repères, de convictions et d’argumentaires” (p.222). Ainsi, l’auteur nous présente comment le sujet apprenant doit se construire et s’approprier son propre langage, le langage de son identité personnelle. Il parle d’un Je réflexif qui se construit dans un processus de langage à soi. L’identité personnelle ne se réduit pas seulement à la réflexivité car le sujet apprenant toute la vie est devenu une histoire. Ainsi, la dimension biographique est une composante essentielle de l’identité personnelle. Raconter sa vie, c’est trouver une intrigue susceptible de guider la sélection des épisodes et leur enchaînement, des personnages et de leur influence. C’est construire une intrigue articulant ces deux niveaux et permettant donner un sens à sa vie, à la fois une direction et une signification compréhensibles par autrui. Cette biographie est traversée de crises car l’identité n’est jamais acquise, toujours en quête d’elle-même, toujours exposée aux changements et aux remises en cause (p.225). Ainsi, l’auteur affirme, qu’on ne peut pas, “séparer complètement l’interprétation des formes identitaires socialement identifiables de l’analyse compréhensive et clinique des processus d’expression de la subjectivité singulière”(p.226).

L’auteur souligne en conclusion de son livre, “à quel point les questions de vocabulaire peuvent constituer des obstacles difficiles à surmonter pour qui veut proposer une approche compréhensive des dynamiques identitaires. Selon que le lecteur aura en tête, avant tout, le langage des identités collectives (l’ethnie, la culture héritée, la nation, la classe, etc.) ou celui de l’identité personnelle (le soi, le soi-même, l’intime, le subjectif, etc.), son point de vu initial sera différent.”(p.228). Pour ma part, en débutant ce livre, j’avais en tête le point de vue de l’identité personnelle. Dans ma perspective, il est important d’explorer et de comprendre comment l’autre s’est construit et comment il construit son monde pour en décrypter les caractéristiques de l’individu. De plus, je trouve que la relation à l’autre est très importante pour la réussite du processus de développement vocationnel de l’individu, en particulier l’alliance de travail. Certes, au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture, je me suis rendu compte que nous avions un langage commun et des perceptions semblables car l’auteur cherche à comprendre comment s’inscrit, les diverses expériences vécues dans un milieu donné dans l’identité et comment on peut aider l’individu à faire des choix éclairés en passant par la route de sa propre subjectivité. Il me semble que cette façon de voir et de faire permet d’aller au cœur de l’identité personnelle et professionnelle. Je pense aussi que c’est seulement à partir de ce lieu que l’on peut accompagner l’autre dans ses passages obligés tout au long de sa vie.

Ce livre nous fait effectivement explorer les influences majeures des changements sociaux, économiques, politiques et personnelles sur l’identité. L’individu se construit constamment en lien avec ces bouleversements et ces crises qui participent à façonner ce que l’on est. Comme l’auteur le souligne, ces crises “touchent souvent ce qu’il y a de plus profond et de plus intime dans son rapport au monde, aux autres mais aussi à soi…” (p.167). Il affirme aussi que “les crises se multiplient dans toutes les existences et à tous les âges, il y a des séparations, des divorces ou encore des difficultés dans la vie privée jusqu’au drame des licenciements, des mutations forcées ou des mises en préretraite brutales en passant par des déceptions politiques, les abandons de croyances, les remises en question des convictions antérieures qui s’effondrent” (p.165). L’auteur parle ici d’épreuves de ruptures qui frappent de plein fouet d’anciennes conceptions et qui viennent briser l’espoir d’une progression dans la vie sans changement. Par contre, on sait très bien que de plus en plus de personnes à l’âge adulte, comme le dit l’auteur, sont confrontées à la nécessité de changer, entre autres, d’emploi, d’habitation, de partenaire, de milieu de vie, etc. Il souligne dans ce livre comment tout changement est générateur de “petites crises” qui nécessitent un travail sur soi, une modification de certaines habitudes et une perturbation des routines antérieures. Pour lui, lorsque les valeurs et les croyances sont mises en cause, la crise, quelles qu’en soient les formes est difficilement inévitable. Je crois que ces crises provoquent de sérieuses remises en question où le soi est sous tension entre le maintien d’une cohésion interne d’une part et d’autre part, une nécessité de changement. Ainsi, la cohésion du soi est menacée car “le soi ainsi agressé, parfois humilié, fait souffrir, il se sent orphelin de ses identifications passées, blessé dans ses croyances incorporées, honteux souvent des sentiments des autres à l’égard de soi-même” (p.167). Selon l’auteur, ces crises sont identitaires parce qu’elles perturbent l’image de soi, l’estime de soi, la définition même que la personne donnait de soi à soi-même. La personne est sous tension car l’ancienne configuration identitaire est devenue intenable, invivable et corporellement insoutenable. “Elle fait souffrir de partout, elle est épuisante à porter, impossible à supporter… L’avenir s’est écroulé” (p.167). Et pourtant, pour le moment, comme l’affirme l’auteur, il n’y en a pas d’autre ou encore quelque chose de vague, de flou et même de terrifiant parfois, car l’individu ne sait pas s’il va se retrouver un emploi, il se dit qu’il va possiblement se retrouver en bas de l’échelle, peut-être qu’il sera contraint à demeurer seul… Pour y faire face, souvent l’individu doit tout remettre en question, faire son deuil de ce à quoi il s’accroche, depuis si longtemps, et qui vient de céder. Ainsi, on peut voir dans les propos de l’auteur ce qui peut se passer lors des transitions professionnelles qui sont porteuses de tensions chez l’individu en quête de continuité pour maintenir un sens de soi structurant une cohésion interne. Dans cette situation, il présente comment l’individu n’a de choix que le repli sur soi et qu’à ce moment-là ce qui reste c’est son passé, ses racines, son histoire la plus primordiale qui renvoie à ce qu’il y a de plus profond chez l’individu et de plus ancien dans son histoire personnelle reliée au premier attachement. La personne doit retoucher son essence afin de se reconnaître dans une démarche de validation avec l’autre. Et cet autre comme le souligne l’auteur est un Autrui généralisé. Je crois que la conseillère ou le conseiller d’orientation peut jouer ce rôle afin “d’accompagner la reconstruction identitaire, de servir d’intermédiaire entre les anciennes identifications en crise, voire en faillite, et les nouvelles en gestation”(p.172). En fait, je crois que la conseillère ou le conseiller peut devenir cet “Autrui significatif capable de valider, conforter, reconnaître la nouvelle identité latente qui a pu commencer à se dire et qui est susceptible d’être reconnue…” (p.172) pour faciliter ce passage de l’ancien au nouveau.. Ainsi, on peut “comprendre comment le sujet a subjectivement construit des mondes qui ont un sens pour lui et au sein desquels il peut se situer…” (p.207). On peut aussi voir l’importance du rôle de la conseillère ou du conseiller lorsque l’auteur affirme que l’identité personnelle est une configuration dynamique de toutes ces identifications dont le projet de vie assure la cohérence intime. Ainsi, l’un des projets de vie qui est au cœur des préoccupations de l’individu est au plan professionnel. De plus, on peut voir l’importance accordée par l’auteur à la relation à l’autre comme étant au cœur de l’identité personnelle. Ceci correspond aux recherches sur l’importance de la relation et particulièrement de l’alliance de travail dans un processus d’accompagnement de l’autre dans le changement. Ainsi, comme l’auteur, je crois que c’est par cette relation intersubjective qui permet l’émergence de l’identité personnelle et ce, depuis les premières expériences d’attachement jusqu’à celle qui existe entre la conseillère ou le conseiller et la cliente ou le client où il peut y avoir une “reconnaissance mutuelle et authentique” de soi par soi et à partir de l’autre. Ce livre permet de mieux comprendre les diverses influences que l’individu peut subir et qui façonnent son identité et conditionnent ses comportements.

“L’identité personnelle est un processus, une histoire, une aventure et rien ne permet de la fixer à un moment quelconque de la biographie” (p.210). Je termine cette recension en disant que ce livre permet de faire une analyse des différentes influences sur la construction de l’identité. Bien que son cadre de référence soit la société française, on peut faire de nombreux liens entre cette société et l’évolution de notre société nord-américaine et de mieux comprendre nos histoires personnelles. De plus, je veux souligner encore une fois, que ce livre permet de mieux comprendre comment un individu se construit et de l’aider à faire les analyses réflexives nécessaires pour effectuer des choix éclairés et pour prendre des décisions tout au long de ses projets de vie. Je crois que les conseillères et les conseillers d’orientation sauront profiter de cet ouvrage afin de mieux comprendre l’effet des crises personnelles, sociales, économiques et politiques sur la construction de l’identité de l’individu en quête d’un sens de soi tout au long de son parcours de vie, soit de la naissance à la mort. C’est à travers la trame de sa vie professionnelle et personnelle que l’on va découvrir différentes tranches significatives de sa vie qui ont particulièrement forgé son identité.

 

Réginald Savard, Ph.D.,
Professeur
Secteur Orientation professionnelle,
Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke

 

 

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