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Accompagner les jeunes hors-école

Michel JACQUES


auteur

contenu

Introduction
Les jeunes
Écouter
Sécuriser
Apprivoiser
Valoriser
Conclusion


Introduction

Accompagner des ados qui ne sont pas à l'école, ce n'est pas évident, ce n'est pas simple, ce n'est pas reposant. Accompagner des ados qui ne sont pas à l'école, c'est audacieux, c'est stimulant, c'est valorisant. La limite entre le compliqué et le facile réside autant chez les jeunes que chez les intervenants.

C'est certain qu'il faut un minimum ou un «semblant» de volontariat de la part des jeunes décrocheurs pour enclencher une démarche de prise en main. C'est sûr aussi qu'une bonne dose de dynamisme et de passion chez les intervenants pourra aider les jeunes à considérer une invitation ou à digérer la pilule.

Car, dans cette situation précise du décrochage scolaire, pour être franc, les jeunes ne sont pas devant des choix multiples : ils sont hors-cadre, hors-norme, hors-jeu et même hors-la-loi. Ils peuvent être volontaires soit, mais ils sont presque obligés de l'être; disons qu'on pourrait les appeler des «volontaires obligatoires»!

Alors, comme partout ailleurs, tout est dans la présentation… Et ici plus qu'ailleurs, tout est dans la relation.

Les jeunes

Les jeunes qui ne fréquentent pas l’école – les décrocheurs – ont été exclus ou se sont exclus eux-mêmes. Ils se retrouvent donc marginalisés par rapport à la société et par rapport à leurs pairs. La société a prévu que les jeunes fréquentent l’école jusqu’à 16 ans; elle n’a donc pas de solution de rechange pour les « récalcitrants ». Il faut savoir que ces jeunes décrocheurs scolaires ont bien des chances d’avoir décroché ailleurs aussi. L’école n’est souvent que le symptôme d’un phénomène plus large.

Ils peuvent être décrochés de la famille parce qu’ils sont abusés, parce que l’école n’est pas valorisée, parce que les parents sont absents ou dépassés, parce que le revenu n’est pas adéquat pour les nourrir et les vêtir convenablement. Ils peuvent décrocher de l’école parce qu’ils ont des échecs ou des conflits, parce qu’ils étouffent dans des murs froids et un anonymat lourd.

Ils peuvent décrocher du système parce qu’ils préfèrent travailler pour jouir d’une certaine autonomie et pour faire du « cash ». Ils peuvent décrocher du système parce que la drogue les envahit ou parce que l’itinérance leur convient mieux et comble leurs besoins immédiats. Et ils peuvent décrocher du système parce qu’ils sont tout simplement décrochés d’eux-mêmes, de leur estime et qu’ils ne se comprennent plus.

Écouter

En présence de jeunes rejetés, isolés, marginalisés et mis à part, il est important et urgent d’accueillir et d’écouter. Ils ont besoin de parler et d’être entendus; ils ont des choses à dire et parfois, ça va sortir tout croche. Ils ne demandent qu’à être écoutés. Écouter, ce n’est pas nécessairement approuver, mais c’est ouvrir et recevoir.

Comment écouter donc, comment accueillir? D’abord, aller au devant, faire les premiers pas, passer par dessus un refus, fermer les yeux devant une moue ou une attitude de non-recevoir. C’est aussi porter attention à tout petit geste positif ou de bonne volonté : un sourire ou un début de sourire, une hésitation, une étincelle dans un regard, un désir exprimé ou sous-entendu, etc…

Puis ce sera l’invitation à participer, à s’intégrer à un groupe. Il y aura aussi la phase importante de faire sentir au jeune qu’il a sa place ici, qu’il est chez lui. La visite des lieux prend alors une importance capitale : c’est souvent après avoir vu une chose qui l’intéresse que le jeune va se sentir désiré et à l’aise.

Écouter le jeune, c’est établir avec lui un lien de confiance et parfois ce sera le seul point d’ancrage qu’il voudra rétablir ou conserver avec la société, avec le milieu. L’intervenant sert alors de modèle social ou de modèle tout autre qu’il a jusqu’ici connu. L’intervenant devient donc un humain abordable, intéressant, attirant même, souvent bien différent des images d’adultes que la société, la télévision ou la famille lui ont montrées. Le jeune peut ainsi s’identifier à un adulte ordinaire et entreprendre une relation correcte et positive avec lui.

Sécuriser

Les jeunes qui ont abandonné l’école risquent de penser à un avenir sombre, sans but, certainement incertain et même inexistant pour plusieurs. Ces jeunes ont la nette impression qu’ils n’ont aucun contrôle sur leur vie parce que ce sont les autres qui décident pour eux. Devant cette incertitude et cette impuissance, ils ont besoin d’un temps de recul, d’arrêt; ils ont besoin de décompresser avant de sauter, disent-ils.

Comment sécuriser un ado insécure? D’abord en respectant son rythme, en recevant son angoisse. Pour un bout de temps, le jeune a besoin de « déstresser », de relâcher; il veut un peu de liberté et d’espace. Il faut accepter un certain « je m’en foutisme », une certaine indépendance, un certain relâchement. Il faut accepter son besoin de décrocher certes, mais il ne faut pas accepter le débridement et le laisser-aller. Il ne faut pas tout accepter, sinon le jeune ne se sentira pas en sécurité.

Sécuriser un jeune, c’est aussi le materner ou le paterner. Donner de l’attention, donner du temps, donner de l’affection. Appuyer aussi ses efforts, ses désirs, ses rêves. Accompagner le jeune dans ses projets, dans ses fantaisies. Il est cependant important de ne pas laisser le jeune nager et se perdre dans ses illusions; il faut le garder dans la réalité, dans la vérité.

La sécurité passe par la responsabilité. Le jeune doit sentir qu’il a prise sur sa vie, qu’il peut faire des choix, qu’il peut même décider certaines choses. Et la sécurité passe aussi par des exigences. Il ne faut pas avoir peur d’être ferme et de poser des conditions, des limites. Le jeune doit être confronté à des règles, à des consignes, a des obligations, à des refus même. Il vaut mieux avoir peu de règles, mais qu’elles soient claires et surtout qu’on y tienne.

Apprivoiser

En plus d’être isolés et insécures, une bonne proportion de décrocheurs sont révoltés et en crise. Ils sont souvent déjà décrochés du système et ils vivent à l’envers des autres; ils sont sur le « chiffre de nuit ». Et comme plusieurs se sont marginalisés eux-mêmes, en sortant volontairement du système scolaire, on doit leur reconnaître une force de caractère; il ont du front comme on dit, du « guts » comme ils disent. Il faudra donc composer avec cette frondeur et cette révolte et tenter de les réconcilier tant bien que mal avec des morceaux du système.

A ce chapitre, il pourrait sembler superflu de dire qu’il ne faut pas reproduire l’école à petite échelle. Mais il n’est pas moins superflu de dire que l’école fait encore partie de leur réalité même s’ils en sont exclus; l’école demeure toujours la réalité concrète de la majorité des adolescents et elle est souvent la réalité incontournable de leurs amis. Mais les décrocheurs ont pris un recul face à l’école et face à l’institution scolaire; il faut en tenir compte.

En général, le jeune a aussi pris ses distances envers tout ce qui s’appelle « grosse boîte » ou « formule institutionnelle ». Il ne se présente pas au CLSC pour consulter une infirmière ou un médecin. Il risque d’entretenir une sainte horreur envers la police, le travailleur social, le psychologue et tous les « ogues » du système social. Il est donc primordial d’apprivoiser le jeune à ces « monstres » en personnalisant l’intervention : accompagner le jeune dans ses démarches, lui indiquer un nom précis, lui présenter l’intervenant, se présenter avec lui au bureau, faire venir l’intervenant au besoin, prévoir peut-être un lieu « neutre » de rencontre. Il importe de mettre le jeune en contact avec une personne accueillante et non avec un service anonyme.

Apprivoiser le jeune c’est aussi lui proposer et lui faire vivre des activités qui vont le rapprocher du circuit « normal » d’un adolescent ou du circuit d’un ado débarqué du système. Aborder avec lui le coût de la vie, les conditions de travail, les relations sexuelles et amoureuses. Ce volet comportera aussi l’initiation à des règles de vie élémentaires, à des conventions généralement admises : la ponctualité, la propreté, la politesse, etc ...

Apprivoiser, c’est enfin procéder par essais et erreurs, par tâtonnements, c’est procéder par étapes, par des efforts graduels, par des pas en avant et des pas en arrière. C’est encore voguer dans le temporaire, le provisoire, l’imprévu, l’incertain. C’est même parfois, « vouloir pour le jeune » comme j’ai l’habitude de dire. Mais c’est avancer au diapason de quelqu’un qui n’a souvent plus de repères et encore moins de certitudes.

Valoriser

Le dénominateur commun qui semble le plus coller à la majorité des jeunes décrocheurs, c’est le peu d’estime qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils se voient trop souvent comme un ramassis d’échecs et leur vie se résume en une accumulation d’expériences négatives, à l’école, en famille ou ailleurs. Ils ont l’impression d’être des numéros, des cas, des problèmes, des étiquettes, des feuilles de route, etc...

La recette pour déjouer le manque d’estime de soi, c’est la réussite. Il faut à tout prix que le jeune réalise de ses mains de petits succès, qu’il apporte à la maison et à ses amis un petit projet qu’il a mené à terme et dont il est fier. L’adulte doit donc appuyer et souligner le moindre geste positif. Il doit trouver et valoriser la moindre compétence du jeune et l’encourager à la développer.

Et en corollaire à cela, l’intervenant doit s’opposer à l’abandon d’un projet, il doit éviter la destruction d’une œuvre. Il doit refuser la démission et promouvoir la constance. Le jeune doit comprendre qu’il doit enrayer cette dynamique d’échec qui le poursuit et qui menace son épanouissement. Il doit se défaire de l’image d’incapable et de raté qui le hante. Il doit désormais commencer du neuf, le poursuivre et l’achever.

Une autre façon de contrer une carence d’estime, c’est d’y mettre le paquet, comme on dit. Dans ce cas-ci, ça veut dire de montrer au jeune qu’on le considère comme important, comme quelqu’un qui vaut la peine. Ce sera par exemple de lui montrer que plusieurs personnes croient assez en lui pour se déplacer et venir appuyer ses efforts. C’est de faire prendre conscience au jeune que des gens viennent bénévolement et gratuitement pour lui et rien que pour lui. C’est entourer le jeune de soins intensifs d’amour. Et je ne connais pas beaucoup de jeunes qui peuvent résister à un tel témoignage de valorisation, d’affection et de présence significative.

Au chapitre de la valorisation, deux remarques s’imposent. La première concerne les filles. Celles qui décrochent vont tenter de trouver une valorisation dans la maternité. Elles se disent qu’elles seront considérées au moins dans leur statut de mère. Il y a là, matière à réflexion, à prudence et à intervention; il y a là, matière à piège et à désillusion. L’autre remarque se rapporte aux parents. Il est essentiel que les parents appuient les efforts de leurs enfants. Mais pour toutes sortes de raisons, tel n’est pas toujours le cas et les efforts déployés par les jeunes et les intervenants ne reçoivent pas l’écho escompté à la maison.

Conclusion

Que dire de plus pour conclure sinon que l’accompagnement d’un jeune hors école requiert du long terme et exige patience, optimisme et espérance. C’ est un accompagnement basé sur la réussite et sur l’amour, sur l’action et l’affection, sur le faire et l’être.

C’est un accompagnement qui vise à faire apprendre autrement et agréablement. C’est un accompagnement qui doit réussir à faire apprendre les devoirs sans faire la leçon!

auteur

Michel Jacques est un pédagogue de carrière et un éducateur de longue date; il travaille avec des jeunes depuis une trentaine d'années. Il a entre autre été professeur et responsable de famille d'accueil à Saint-Jérôme, de même qu'éducateur de rue à Montréal. Il a fondé Revdec pour les jeunes décrocheurs scolaires et y a consacré 15 années de sa vie. Michel Jacques fait partie d'une communauté religieuse : les Frères des écoles chrétiennes.

 
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