carrierologie revue carriere
SOMMAIRE
RECOMMANDATION
PDF
 



Le maintien et son accompagnement mis en pièce!

Jacques LIMOGES
Secteur Orientation professionnelle, Université de Sherbrooke


auteur

contenu

Justification et historique
Fondements
Le texte actuel de la pièce


Justification et historique

À l’occasion du Symposium international sur l’accompagnement, tenu à Sherbrooke à l’automne 2001, je devais faire seul l’activité du second soir. Mais, compte tenu des conditions de santé de ma conjointe, il m’était impossible d’assurer les organisateurs de ma disponibilité, tant physique que morale, le moment venu. Je pris donc la décision de rendre mon propos plus distancié de moi, voire plus autonome. Cette démarche m’amena finalement à écrire trois saynètes, inspirées du théâtre espagnol, et entrecoupées de contes; démarche parfaitement compatible avec le concept de symposium1, lequel est beaucoup plus souple et créatif que celui de colloque2, surtout tel qu’il se pratique au Secteur orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke depuis plusieurs années déjà3 : un thème unique, divers regards, tant théoriques que pratiques, tant objectifs que subjectifs, tant scientifiques que ludiques, en provenance de divers pays francophones.

La dite activité eut lieu et les rétroactions furent telles que, d’une part, les acteurs et moi avons décidé de peaufiner le produit et, d’autre part, de réviser sensiblement sa forme. Des avis informels mais judicieux de Marcel Sabourin, acteur, metteur en scène et professeur de théâtre, nous furent également d’un grand support en dépit du contact trop court.4 Dans un cas comme dans l’autre, mon équipe théâtrale et moi en sommes très reconnaissants. Ainsi, les contes furent incorporés dans les saynètes, les personnages mieux campés, les états émotifs de Constance davantage polarisés et le rythme accéléré….

Il en résulte une pièce en trois saynètes, d’une durée approximative de 35 minutes, dont le synopsis actuel se lit comme suit :

Constance et Maximin, les deux protagonistes, ne sont pas vraiment des personnages, mais plutôt des personnifications, elle, avec son air clownesque et lui, dans son costume évolutif. Constance c’est vous, c’est moi et tous ceux et celles qui maintiennent, qui tentent de maintenir et qui se demandent comment y parvenir. Maintenir un projet, maintenir des projets; mais maintenir comment, maintenir jusqu’à quand, etc. Ce peut être maintenir une diète ou un poids santé, une motivation ou un engagement, un projet ou des compétences…

Au besoin, Constance demande à Maximin de l’accompagner, entre autres, dans son projet de records Guinness. Pour se faire bien comprendre, elle a même recours à une marionnette et à quelques numéros de cirque. Quelques fois, en toute complicité, ce dernier prend même l’initiative de l’échange. Il se fait tantôt tuteur, tantôt « coach », ou encore compagnon et même mentor. Maximin c’est vous, c’est moi et tous ceux et celles qui, bon gré mal gré, accompagnent et cherchent à bien le faire. (Limoges 2002b).5

La densité et le caractère hautement métaphorique de cette pièce ont fait que, de plus, elle est entourée d’un temps, au moins égal, d’animation, s’adaptant à la clientèle-auditoire, par exemple, avec plus de poids soit sur le maintien, soit sur l’accompagnement.

À l’heure actuelle, cette pièce qui avait été conçue dans l’optique de sensibiliser au maintien (ténacité, persévérance, engagement, etc.) les étudiantes et les étudiants des ordres secondaire, collégial et universitaire, a un réel succès auprès des travailleuses et travailleurs. Ainsi, dans le cadre de colloques et de journées de ressourcement, cette pièce --avec ou sans animation-- fut retenue par des enseignantes et enseignants en approche orientante, par des conseillères et conseillers pédagogiques, par des conseillères et de conseillers en information ou orientation et par des cadres hospitaliers. À l’automne 2002, elle sera reprise pour des intervenantes et intervenants communautaires, pour des fonctionnaires dans un contexte de redéploiement, ainsi que pour clôturer un congrès des infirmières et infirmiers. D’autres négociations sont en cours ….


Fondements

Le maintien
En ce qui a trait au maintien, cette pièce reprend les principales conclusions du traité intitulé Stratégies de maintien au travail et dans d’autres situations de vie. (Limoges, 2002)6 La première saynète aborde la gestion d’un maintien donné. Elle met en évidence la nécessité de bien fixer, mentalement et physiquement, sa cible de maintien, puis de se positionner afin de réduire les égarements et les épuisements, démarche impliquant de nombreux microchoix guidés par des essais et des erreurs mais, surtout, par de fréquents centrages sur soi. Le texte met également en relief le fait qu’aucun maintien n’est possible sans un minimum de support interpellant pour mieux conscientiser. Enfin, cette saynète aborde l’important apport de l’imaginaire dans le maintien.

La seconde saynète porte sur la nécessité et la complémentarité des tenir-prises et des lâcher-prises; toute carence ou tout excès des uns comme des autres mettant fin au maintien et occasionnant une transition immature et précipitée. C’est pourquoi, l’accompagnement doit quelques fois se faire plus structurant, misant sur des rétroactions évaluatives mais factualisées afin de donner à la mainteneuse ou au mainteneur plus d’emprise sur sa situation de maintien. Le texte aborde également la notion d’acquis attitudinaux ou comportementaux, faisant ressortir leur paradoxale bidirectionnalité ; un acquis donné pouvant tout aussi bien faciliter qu’inhiber un nouvel apprentissage ! Le texte souligne ensuite un nécessaire besoin d’humour ainsi que l’examen fréquent de ses ressentis sans trop s’attarder à ses causes profondes. Bref, le message qui ressort de cette seconde saynète, est la nécessité, tant du côté du vouloir que du côté du faire, d’aller étape par étape. D’un point de vue plus fondamental, cette saynète avance l’idée que tout maintien n’est possible que s’il est ancré dans une quête plus ou moins consciente de sens, interpellant inévitablement un mentor, qu’il soit interne ou externe à soi.

Enfin, la troisième saynète attire l’attention sur la pertinence d’avoir plusieurs projets chacun ayant évidemment (comme le faisait ressortir la première saynète) ses règles propres à prendre en compte; de considérer l’ensemble de ses projets ainsi que sa propre organisation systémique. Il s’avère donc important pour une mainteneuse ou un mainteneur de trouver le nombre de maintiens qui le satisfasse ou encore qui l’optimalise (quota), puis d’évaluer régulièrement sa cadence à la lumière de ses besoins personnels et environnementaux du moment.

L’accompagnement
Côté accompagnement, cette pièce reprend, dans un premier temps, quelques idées mises de l’avant dans le dernier chapitre du traité mentionné plus haut. Le maintien ayant été défini comme se situant à l’intérieur d’une seule et même décision, donc comme étant par essence intradécisionnel, telle la décision de demeurer sobre ou de compléter une thèse. Il s’en suit qu’il est ici question de maintenir un choix ou une décision, voire qu’il est ultimement et globalement question de non-choix et de non-décision. Cependant pour durer dans le temps, cette non-décision implique, au quotidien, une multitude de microdécisions visant à élargir l’espace associé à ce temps comme, dans cet exemple-là, celle d’éviter les débits d’alcool et, dans cet exemple-ci, celle de s’asseoir tous les matins de la semaine devant son ordinateur.

Non-choix et non-décision, microchoix et microdécisions, il faut bien le constater, ne font généralement pas partie des priorités des professionnels d’aide, perçus et se percevant comme des experts en résolution de problèmes. Conséquemment, ces professionnels sont mobilisés et sont mobilisables uniquement lorsque ce maintien est rompu ou in-extremis. Alors ils aident à prendre une nouvelle décision, amorçant ainsi une transition vers une autre décision. L’enjeu devient alors d’ordre interdécisionnel.

En revanche, non-choix et non-décision, microchoix et microdécisions conviennent très bien à l’accompagnement sous toutes ses formes ou modalités puisque cette intervention ne vise qu’à soutenir la réalisation d’un choix en cours ou d’une décision existante; l’accompagnement ne vise qu’à éviter ou qu’à retarder la fin de ce choix ou de cette décision. Ici, la relation aide pleinement, s’appuyant sur ce que Bovay appelle la relation d’êtres. Ici le pari est qu’en élargissant l’espace, la maîtrise du temps et la maîtrise sur le temps augmentent sensiblement.

Dans un deuxième temps, cette pièce démontre que l’accompagnement peut prendre plusieurs formes ou modalités, sous plusieurs noms, chaque fois faisant appel à une métaphore spécifique et à des cibles précises, en particulier quant au rapport entre l’action et la réflexion. Logiquement, dans chaque modalité et sous chaque nom, tant pour l’aidant que pour l’aidé, l’accent est mis sur des rôles bien définis conditionnant la fréquence des interfaces. Le tableau qui suit synthétise les diverses modalités d’accompagnement mises de l’avant dans la pièce et en précise ces diverses rubriques.

Le texte actuel de la pièce

TIENS BIEN… TIENS BON, JE T’ACCOMPAGNE

Saynètes pour deux acteur(e)s et une marionnette

Acteur(e)s (accorder le nom et le texte selon qu’il s’agisse d’une actrice ou d’un acteur.

M (Constance/Constant) clown, incarnant les enjeux de maintien

A (Maximine/Maximin) incarnant les enjeux de l’accompagnement en fonction des divers maintiens : tuteur, coach et compagnon.

SAYNÈTE I – LE PLATEAU

M (En coulisse, clame bien haut)
Le… maintien !
A (En coulisse, réplique énigmatiquement)
La main tient !

Décors : Rideaux fermés, un réflecteur montrant A)

A (Impatient devant les rideaux)
Constance, qu’est ce que tout ce vacarme ? Veux-tu bien me dire ce que tu brasses derrière ?

M (En tenue de clown avec gants blancs, entre triomphant par l’arrière de la scène poussant avec précaution une desserte avec accessoires de bar)
Ouf, Maximin, que j’ai eu du mal à trouver ces articles. Il me les fallait absolument ! Heureusement que j’ai rencontré cette sympathique accessoiriste…

A (Surpris, exhibant une main qui tient)
Constance, ce ne sont pas des saynètes sur le maintien que nous devions jouer ?

M (Persuasif, réplique avec geste de la main mimant la tenue d’un plateau)
Oui, tout à fait, tout à fait Maximin ! Aide-moi à maintenir !

A (Impatient)
À maintenir quoi ?

M (Pendant que A répond, prend délicatement le plateau et le tient totalement hors de sa vision) À maintenir ce plat… Houp je ne le voyais plus du tout ! (Recentre le plateau dans son champ de vision, bien haut devant, sous le regard intrigué de A) Ce plateau ! À vrai dire ce record… (Fierté). Aide-moi à gagner ce premier record Guinness. (Avec conviction) Depuis des années je rêve d’inscrire ces records… de persévérance que je vais nommer pour l’internationale : The Guinness Maintenance Records !

A (Mimant le recadrage du plateau que M vient de faire)
C’est bien parti, mais… pour combien de temps encore ?

M (Légèrement voûté vers l’avant, tendu, tient toujours le plateau à bout de bras; de l’autre main indique les zones de tensions)
Ouf, depuis un petit moment, je sens une tension ici, puis ici, là et encore là (souffrant) et ça augmente de plus en plus.

A (Compatissant)
Cette fatigue, comment la diminuer ?

M (Guidé par A qui vérifie de tous les côtés, fait quelques tentatives d’ajustement en rapprochant le plateau vers elle et de côté)

Si je plaçais le plateau comme ceci, non comme-ça… ou… par ici. Bon ici, peut-être comme ça ! (Demande à la salle) Comme-ceci, ça semble mieux ?

A (Fait acquiescer la salle puis ajoute)
Mieux balancé; minimum d’efforts ! (Raisonne à haute voix) Donc plus de chance de durer … de gagner !

M (Réflexive et faisant avec emphase les gestes)
Tiens, tout ce maintien se joue à l’intérieur de ma main… Il y a un moment, mon poignet s’est raffermi pour éviter que mon cabaret ne glisse par-là…. Maintenant je sens le besoin d’éloigner le pouce afin d’assurer plus d’appui ici.

A (Conciliant et interrogatif)
Tes doigts aussi ?

M (Narquois)

Pas tous, du moins pas tous à la fois. Il y a une minute à ton insu, (Faisant la démonstration avec les doigts de la main libre) j’ai délicatement replié le majeur et le mineur afin de les reposer un peu. Comme ça j’évite que ma main ne devienne moite...

A…
Ce qui augmenterait les risques d’échappement ! Si je te suis bien, ce maintien c’est une continuelle gestion de petites choses, (Rit) du doigt par doigt ! (Sympathisant) Que d’attention !

M
Oh, pas si compliqué que ça ! Ma tête est centrée sur ce projet de maintien. À intervalles réguliers, ma… tête – (rit) c’est surtout mon cœur—voit si je tiens toujours à gagner ce record. Pour le reste, les petits détails, ça se fait tout seul…( mimant une personne à vélo avec le pédalier roulant extrêmement vite) comme lorsqu’on va en vélo : tu fixes l’horizon et l’équilibre suit !
A (Philosophant)
Pilote automatique ! Et pour la résistance ?

M (Interpellé)
Ta question arrive à point ! (Fait des mouvements des hanches) Oh, voilà la tension qui me descend jusqu’aux reins. (Surpris) Pourtant ce plateau n’est pas si lourd ! (Pensif) Comment je vais faire pour me rendre à la finale, je n’ai aucune idée! Tout ce que je sais c’est que je vais reposer mon bras pour un tout petit moment d’accord?

A(Hausse la voix)
Minute, est-ce permis par Guinness ?

M (Tendu)

Houp, évidemment non ! Un peu plus et je foutais tout en l’air…mais, je suis si fatigué…
Maximin; je vois bien que mon projet de records te tient à cœur… À vrai dire, je ne pourrais les réussir sans ton aide ! Mais je ne peux pas tenir pendant des heures. (Reprend sa position mais après quelques secondes montre des signes de fatigue).

A (Après quelque temps, voyant M tendu et désirant l’aider)
Il me vient une idée. (Vérifie l’intérêt de M puis continue en mimant son propos) Tu sais quand tu portes un objet lourd que tu ne peux déposer, comme une valise alors que tout le sol est abondamment mouillé, tu en viens à lever ton bras opposé de façon à faire un contrepoids; finalement cette valise te semble moins lourde

M (Exécute lentement cette suggestion, se fermant les yeux)

Chouette idée… j’ai vraiment l’impression que l’autre main participe, tout au moins me distrait de ma fatigue. Je commence même à avoir des « bibittes » dans ces doigts.

A
Tiens bien, tiens bon… je t’accompagne !

M (Après un instant, penche le plateau en vue de le déposer sur le chariot, mais constatant que tout le monde voit son contenu rester collé, il le replace avec malaise et délicatesse sur le dit chariot pendant que le rideau se ferme et musique ).

SAYNÈTE II – LES TRAPÈZES

M (En coulisse, clame bien haut)
Le… maintien !

A (En coulisse, insiste puis concède)
La main tient ! Y tenir ? Bof, je lâche prise !

(Décors : Les rideaux s’ouvrent montrant un grand écran
pour spectacle de marionnettes)

M (Montrant des signes de frustration et de fatigue)
Voici maintenant l’épreuve des… trapèzes pour la 14e fois aujourd’hui en ce qui me concerne...

A(Septique)
Deux trapèzes ! Quelque chose à voir avec The Guinness Mainten….

M (Montre devant l’écran, sans trop de conviction)
Pour cette épreuve de … maintien, je dois d’abord prendre ce trapèze monter, tenir, lâcher, retenir monté relâcher. Tout un défi n’est ce pas?

A (Sceptique)
Du cirque à l’état pur. Je ne te pensais pas capable de telles acrobaties !

M (Persuasif, passe derrière l’écran et harmonise ses propos avec les manutentions de la marionnette)

Moi non plus, Maximin, j’ai besoin d’un instructeur, j’ai besoin d’un coach!

A(Désemparé)
T’as besoin d’un coach, t’as vraiment besoin d’un coach ? D’accord (se transforme en super coach sifflet à la main) La forme physique d’abord ! (Insistant) Un peu de réchauffement.

M (exécute sans conviction quelques exercices d’élongation avec de grands soupirs.)

A
Un peu plus de conviction car la tâche sera ardue ! (Laisse M exécuter quelques manœuvres puis sort une grosse boite de talc) Ensuite, mieux vaut bien te frotter les mains avec cet antidérapant (Puis, improvise avec le mot antidérapant pendant qu’il saupoudre)

M (Exagère un peu pour plaire à A, faisant semblant de s’en mettre partout, puis passe derrière l’écran et la marionnette monte sur le podium de départ )
Est-ce que l’on va enfin commencer ? J’ai hâte d’en finir.

A
Comme tu as une petite tendance à bousculer les étapes lorsque tu es devant le public,
–on l’a bien vu à l’épreuve du plateau, -- dans un premier temps, je te conseille de bien te centrer sur toi en prenant quelques grandes respirations.

M (Revient devant l’écran et exécute impatiemment)
Bon, je prends de bonnes respirations et je me lance…

A (En se retirant)
Maintenant, fixe bien ton objectif et lance-toi. Tout devrait bien aller. Refais plusieurs fois la manœuvre afin qu’elle devienne pour toi une seconde nature.

M (Retourne derrière l’écran, la marionnette se lance, rate le premier trapèze et tombe avec grands bruits. Elle fait un second essai et échoue à nouveau avec bruits et lamentations. M revient devant l’écran, boitant, l’air maussade et découragé
Fixe bien et lance-toi ! C’est vite dit mais il faut le faire ! Merde.

A (Revient ignorant totalement ce qui s’est passé avec la salle depuis son départ)
Ça va les pratiques ?

M (Frustré et impatient)
Ça se maintient !… La vérité, pas du tout ! Je suis découragé ! À quoi ça me sert tout ça ?

A
Pas facile c’est vrai; et… tu aurais plein de raisons de lâcher. (Silence) Tu ne serais pas le premier à lâcher un maintien…. (Parlant au cœur de M) Mais ainsi ce serait la fin de ton rêve d’inscrire des records ! (Faisant un geste de maintien) Constance, sache que tu as tout ce qu’il faut pour les réussir. Reste à savoir si tu y tiens ou pas ?

M (Implore A)

Mes techniques sont de moins en moins performantes ! (Silence) Celles du plateau m’aident un peu ; je sais mieux mobiliser mes muscles. (Impatient) Mais elles me nuisent aussi, par exemple, lorsque je dois faire plusieurs mouvements rapprochés.…

A (Ému)
Je souhaite être un bon instructeur pour toi…. (Passant à l’action) Pour t’accompagner adéquatement, nous devrons régulièrement faire le point sur tes acquis, sur ton progrès, sur…

M (Avec humour en s’inclinant)
Oui, oui, je ferai tout ce que vous m’ordonnez.

A (Rit puis sérieux)

Alors, remonte immédiatement sur le podium te disant que tu es capable… car tu es capable ! (Pendant que A exécute son manège, il dit lentement puis en accélérant : tiens, tiens)

M (Passe derrière, murmure «je suis capable, la marionnette se lance, attrape le premier trapèze mais rate le second pour aboutir brusquement dans le mur opposé. M revient devant l’écran, trébuchant, un bandeau sur le front et en colère)
Tiens, tiens, tiens…. À trop vouloir tenir, on se casse la gueule ! (Se calme un peu) Quel stress ! J’étais si crispé que je fus incapable de lâcher à temps le premier trapèze; comme si j’étais collé dessus ! Après tant d’efforts, je suis exténué, à bout de nerfs ! Ma concentration est de moins en moins bonne. (Pleure) Je suis épuisé, je lâche tout !

A (S’approche avec tendresse de A)
Tout lâcher ? Je vois bien que depuis quelques jours, tu es moins motivé !

M (Pleurnichant et faisant des gestes)
Cette nuit, j’en ai même fait un rêve affreux... Je tentais de rejoindre un énorme trapèze suspendu à la lune tout là-haut et je me voyais tout tout petit, ici en bas, seul tremblant de peur. Alors quelqu’un –il te ressemblait un peu, j’en suis pas sûr-- m’a mis de force dans un canon puis a tiré avec fracas. Je suis parti comme une fusée. Tout autour, l’air était glacial, je n’osais plus bouger. La terre s’éloignant de plus en plus. J’avais une peur bleue de tomber dans un vide immense, de m’écraser violemment sur la lune….

A (Invitant M à ventiler son émotion)
Dans un vide glacial ? Quelle solitude !

M
Seul, seul et seul ! Quelle angoisse ! C’était horrible ! Quand je suis arrivé près de ce trapèze céleste, il était devenu un monstre, avec d’énormes crocs cherchant à me dévorer. J’étais si effrayé, j’avais tellement froid que je fus incapable de tendre les mains… pour l’attraper. (Se recroqueville et pleure abondamment).

A (Empathique)
Un sentiment d’impuissance t’envahissait et tu sentais le besoin de te protéger !

M (pleure par coup)
Alors je me suis mis à descendre en chute libre. C’était affreux. Je criais et criais à l’aide…l’écho amplifiait mes cris, mais personne ne venait (Sanglote).

A (Sert dans A dans ses bras)
Quel cauchemar affreux ! Ici tu es en lieu sûr. Détends-toi un peu.

M. (se ressaisit progressivement, s’essuyant le nez du revers de la manche)
Je me suis réveillé en sursaut couvert de sueurs. Tout le reste de la nuit je me suis demandé pourquoi je tenais tant à ces records. Est-ce par compétition avec ma sœur ? Est-ce pour avoir enfin l’attention de mes parents ? Qu’en penses-tu ? Quand je pratiquais tout à l’heure, je ne faisais que ressasser ces questions et ma concentration en souffrait.

A (Conciliant, invite M à s’asseoir. Sort de son sac un morceau de baguette et une bouteille d’eau, il rompt un morceau de pain et l’offre à M)
Tu es épuisé. Mangeons un peu de ce pain, ça te fera du bien. (Rit) On est co-pains oui ou non ? (Puis, pour dérider M fait quelques jeux de mots avec dérapant et « dérapain »)

M (avec admiration)
Tu penses à tout, ah ! merci.

A (Redevient plus sérieux, sorte de mentor)
Tu te poses de bonnes questions quant à tes motivations de faire ça…Si tu souhaites poursuivre ces records, je puis te certifier que ta prise est meilleure, que ton élan est ajusté.. Tu peux en juger par toi-même… Quant à fixer la cible, il te faudr….

M (Pensif)
Tantôt j’avais si mal aux mains que mon seul désir était d’aboutir sur le tout dernier podium !

A(avec grands gestes)
Voyons ça autrement. Quand tu tiens le premier trapèze, dans les faits, ta cible est beaucoup plus proche que tu penses. Cela signifie moins de temps à souffrir ! Visualise bien la séquence. Au premier trapèze, ta prochaine cible est le second trapèze. L’autre podium ce n’est qu’après.

M (Rassuré)
Étape par étape !

A (Regrette d’avoir trop parlé)
Allez, on reprend immédiatement afin d’oublier ce cauchemar effrayant…

M (Convaincu)
Ne m’en parle plus, s’il te plaît !

A
Rappelle-toi bien; une étape à la fois.

M
Pour me donner du courage et jusqu’à ce que je maîtrise bien cette séquence, j’ai besoin que tu me redises au fur et à mesure la succession des cibles.…. (Montre un regain d’énergie) Bon avec ce que l’on vient de manger et de dire, ça me donne le goût de reprendre, de repartir à neuf. (Repend, touche le second trapèze et tombe encore. Grogne un peu mais ne se décourage pas. Elle reprend et tombe encore)

A
Tu lâches encore trop vite le premier trapèze ! Reprends et suis bien la cadence !

M (Visiblement épuisé mais d’accord pour un dernier essai)

A(Se voulant rassurant)
Tiens bien, tiens bon, je t’accompagne !

M
Quand je serai tout près du deuxième trapèze, hausse le ton et cris « lâche » pour que je sache bien quand lâcher.

A
Tiens, tiens, tiens, tiens, tiens, LÂCHE, tiens, tiens, tiens…. Bravo, excellent, c’est réussi !

M (Revient triomphant et élogieux)
Yaaa, victoire, j’ai enfin réussi. Quel soulagement ! Ouf, ça valait le coup ! Merci, merci, tu es un coach super ! (La marionnette se montre levant les bras en signe de victoire)
Sans ton accompagnement, je ne serais jamais rendu aussi loin.

A(Comme un mentor, donne une chaleureuse accolade à M)
Persévérer, mener à terme, tenir jusqu’au bout; ce n'est pas facile mais il y a beaucoup de satisfaction à le faire. Bravo.

M (Si excité, qu’il retourne derrière l’écran en se disant lui-même les tenir et les lâcher. Cette fois cependant c’est M qui manipule la marionnette dans un esprit de fête)


A (N’a pas vu M aller derrière, poursuit sa réflexion)
Beaucoup de tenir, avant comme après, pour un seul lâcher….

SAYNÈTE III – LA JONGLERIE

M (En coulisse, clame bien haut)
Le… maintien !

A (En coulisse, réplique énigmatiquement)
La main tient ? Il y a de quoi jongler !

(Décors : Rideaux fermés et illuminés comme pour la scène I)

M
Tu vois, le maintien, c’est aussi comme jonglé avec ce mouchoir.

A (Validant)

Aussi longtemps que ce projet –hum hum ce mouchoir-- a de la valeur pour toi et te stimule, aussi longtemps tu peux jongler avec.

M (Commence à ralentir et à monter de l’hésitation)
Il y a des gens autour de moi qui trouvent ces records stupides. Ils disent….

A(Convainquant)
Alors tu dois être certain de tes choix de projets sinon tu les abandonneras vite.

M
Ces records ont beaucoup de sens pour moi; ils m’apportent fierté et reconnaissance. (Philosophe et d’un air ratoureux) Je rencontre régulièrement des gens qui, comme moi, aiment… jongler avec des balles, des quilles, et évidemment avec des mouchoirs. Tous les jongleurs commencent avec des mouchoirs, n’est-ce pas ? Éventuellement, j’aimerais bien jongler avec des torches crachant du feu ! …Alors, lorsqu’on est entre jongleurs, on se supporte, on échange des trucs et… (Rit) on se défoule en parlant de ceux qui tentent de nous décourager.

A(Rit avec complicité tapant sur l’épaule de M avant de quitter la salle)
Fondamental ! Aucun maintien possible sans support !

M (Intercale des interactions avec la salle)
Pour tout dire, à la longue, un seul mouchoir ça devient limité, c’est à la fois obsédant et routinier !

A
Pour de la variété, tu peux le lancer… de côté, plus très haut, par dessous la jambe, par… Et si tu demandais des suggestions à la salle ? (Fixant la salle en vue de repérer une invitation d’abord à lâcher puis à ajouter d’autres mouchoirs. Peut prévoir quelques complices)

M
Toujours s’investir dans la même chose, dans quelques gestes seulement, il y a de quoi se brûler… ou encore se blaser. Et puis, si je flanche avec cet unique projet, je n’aurai plus aucune autre alternative. C’est angoissant à la fin !

A ou SALLE
Alors lâche ce mouchoir, lâche prise!

M (Malicieux)
Dans ce cas-ci, ce serait plus une… lâcheté-prise !

A ou SALLE
Et ajoute un autre mouchoir… peut-être un troisième ?

M
Comme quoi ?

A (Revient dans la salle, ayant visiblement tout entendu (ou tout dit) et rebondissant sur cette dernière phrase. À chaque fois qu’il fait une proposition à M, il lui tend un mouchoir et lui laisse le temps de l’incorporer dans sa jonglerie afin de faire une autre proposition)
Un autre projet qui te tiendrait à cœur, n’importe quel comme… celui de maintenir un poids santé ou ta forme physique…. Ce peut être aussi celui de maintenir une relation avec une personne significative même si cette relation est présentement conflictuelle ou mener à terme un projet d’étude; maintenir à jour tes compétences…. Autant de mouchoirs à faire jongler

M (Après un certain temps, se met à échapper des mouchoirs, puis essoufflé dit)
Un mouchoir ne me suffit pas… Mais je ne puis pas jongler avec tous les mouchoirs du monde ! (Rit).

A
Tu n’as pas encore identifié ton quota ni ta vitesse de croisière ! Il te faut aller plus progressivement, étudier ce qui te convient, intégrer chaque nouveau mouchoir….

M (Après un certain temps, devient fasciné par un mouchoir en particulier au point où il échappe les autres)
Tiens, tiens, celui-ci me paraît particulièrement intéressant aujourd’hui. Ne trouves-tu pas que sa texture est soyeuse et lustrée sous l’effet du réflecteur !

A(Taquin)
Et vlan ! Ainsi captivé, tous les autres mouchoirs aboutissent par terre et finie la jonglerie … (Se voulant à l’écoute tout en observant le mouchoir privilégié) Alors il n’y a plus qu’un seul projet, situation angoissante disais-tu ?

M(Pensif)
Plus on maintient de projets, plus cela revient à dire n’en retenir aucun !

A(Réflexif)
En somme, ne rien maintenir dans les mains; tout maintenir dans les airs !

M
Alors mon cher Maximin, accompagne-moi afin de trouver mon juste quota et ma bonne cadence; je veux réussir cette dernière épreuve aussi bien que les précédentes. (Pensif) Dans la vie, on ne peut aller indéfiniment sans un minimum de projets, sinon c’est l’abrutissement pur et simple….

A (Devient complice et en guise de soutien, jongle lui-même avec quelques objets se trouvant près de lui comme des sacs)
Alors, allons-y pour le quota. Tiens bien, tiens bon, je t’accompagne. 1…, 2, un troisième… un quatrième peut-être…. Tout tenir… en mouvement, ne rien retenir dans les mains.

A(Tourne autour de M, qui fait des gestes plus grands, en jonglant lui-même)
Maintenant, trouvons ta cadence : plus vite, plus vite… Encore un peu ? Maintenir ton mouvement, te maintenir en mouvement !

M (Excité sur la tâche)
Rien dans les mains; tout dans les airs ! Tiens, ce mouchoir m’apparaît plus lourd que les autres et donc retombe plus vite. Celui-ci, le rouge, c’est tout à fait le contraire. :À chaque… mouchoir… son maintien!

A et M (Improvisent sur tient, tient)

A(Complice)
Intéressant. Tu t’y connais de mieux en mieux en jonglerie de mouchoirs. Comment vis-tu ça ?


M
Tantôt excitant, tantôt affolant tout ce manège autour de moi. Il me faut des temps de recul et de répit par rapport à tout ça sinon je vais m’étourdir.

A
Si cette cadence est trop intense pour toi, tu n’as qu’à la réduire, faire le deuil d’un ou deux mouchoirs… ceux devenus moins significatifs ! Ce sont tes maintiens; je ne puis décider pour toi du nombre…. Je te regarde depuis un moment et je trouve que tu te débrouilles assez bien, que tu t’écoutes bien. Bravo.

M
Je ne me savais pas capable de faire autant !

A
Cadence, cadence, cadence. Rien dans les mains, tout dans les airs ! Tenir rien pour tout tenir !

M (Reprend avec brio pendant que M lui retire une chaîne de mouchoirs)
Ce mouchoir, c’est mon projet de marathon, celle-ci représentes mes études, celui-là mon projet de famille, celui-là mon projet de singe de compagnie, celui-ci mon projet d’apprendre à faire des bébésahahahahahahah!

FIN


auteur

Jacques Limoges est docteur en éducation (counseling) et professeur associé au Secteur Orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke. Il fut l’un des co-organisateurs du Symposium sur L’accompagnement et la dynamique individu-étude-travail. Il signe ici sa seconde pièce, la première, L’infable !, portant sur l’unique capacité de l’humain de faire des projets. Il est à rédiger une troisième pièce, intitulée Hic !, en vue de redéfinir et de revaloriser les compétences dites génériques. Il utilise quelque fois le pseudonyme Tréflier. Jacques.Limoges@USherbrooke.ca

Secteur Orientation professionnelle, Université de Sherbrooke, Sherbrooke, Québec,
J1K 2R1

notes

  1. Réunion d’étude où différents spécialistes traitent un même sujet. Le mot symposium signifie « banquet ». Dictionnaire du français plus.
  2. Débat organisé par les spécialistes d’une même discipline. Colloque à pour racine « parler ». Idem.
  3. En effet, il y a eu précédemment trois autres symposiums sur : Le modèle interactionniste en orientation, sur Le bilan et sur Les compétences.
  4. Moins de 3 heures.
  5. Tiré du document publicitaire remis lors des représentations
  6. Québec : Septembre éditeur, 2002.


 

Volumes et numéros | Engin de recherche | Utilisateurs | Qui sommes-nous? | Abonnement

 

 

© Seules sont autorisées les utilisations à des fins de consultation, de recherche et de critique. Seules des reproductions d’extraits sont autorisées pour publication. Ces reproductions doivent comporter les références bibliographiques usuelles.