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La psychologie des intérêts

PRÉSENTATION

 

André E. BOTTEMAN, directeur adjoint


A la fin des années 1990, est née l’idée d’un ouvrage sur la psychologie des intérêts avec Michel Trahan et Bernard Tétreau. Au fil des jours, cette idée s’est transformée en un projet de numéro spécial de « Carriérologie » grâce à Yves Chagnon, son directeur, qui a bien voulu nous accueillir et nous encourager. Nous tenons à le remercier ainsi que tous ceux qui ont accepté de collaborer à cette entreprise. Certains articles sont plus longs que d’habitude. Ceci provient du fait qu’ils constituaient au départ des chapitres de l’ouvrage. Toutefois ces textes répondent au statut des articles de la revue, car ils ont été expertisés, comme tous les autres, par deux experts indépendants.

Aujourd’hui, on ne parle plus guère en psychologie de la notion d’intérêt. Mise en vogue par Dewey et Claparède, reprise par Piaget, qui a fait sienne la distinction entre le singulier le pluriel, cette notion est aujourd’hui complètement abandonnée.

Toutefois, si on ne parle plus de la notion d’intérêt, on parle toujours des intérêts professionnels. Mais on oublie que derrière ces intérêts professionnels, c’est-à-dire derrière les préférences pour certaines activités plutôt que pour d’autres, il y a chez la personne humaine une énergie, un désir de faire, d’entreprendre et d’être que l’on peut nommer « intérêt ». Moteur et régulateur de l’action, il la pousse à se dépasser et à se réaliser. Il est ce qui fait vivre, aimer et agir ! Aucune activité n’échappe à l’emprise de l’intérêt : ou bien nous choisissons une activité qui nous intéresse ; ou bien nous nous intéressons à ce que nous faisons. Si vraiment nous ne trouvons aucun intérêt intrinsèque à ce que nous faisons, il y a alors un intérêt extrinsèque qui nous pousse, par exemple, à accepter de faire n’importe quoi pour survivre et assurer notre indépendance financière. C’est la « loi de l’intérêt momentané ». À chaque instant, en effet, un organisme agit en fonction de son plus grand intérêt (Claparède, 1973, p.66). L’intérêt le plus urgent refoulant l’intérêt précédent et non encore satisfait (Ibid. p.67-68).

Aujourd’hui, on continue à élaborer ou à réviser des inventaires d’intérêts professionnels (voir, par exemple, dans l’ordre chronologique : Descombes, 1989 ; Paineau, 1993, 1994 ; Bernaud et Priou, 1994 ; Ségal et Duron, 1996 ; Botteman, Forner et Sontag, 1997 ; Dupont, Gingras et Tétreau, 2000). Des spécialistes consacrent toujours des recherches aux intérêts professionnels (Bernaud, Dupont, Priou, Vrignaud, 1994). Mais, c’est davantage à la typologie de Holland avec ses 6 types (RIASEC), que font appel, entre autres, le Test Visuel d’Intérêts (TVITT) de Tétreau et Trahan (1984), ainsi que l’Inventaire de Rothwell-Miller Révisé (IRMR) de Bernaud et Priou (1994).

Cependant, cette taxonomie de Holland est ambiguë car elle ne renvoie pas nécessairement à des intérêts professionnels. En effet, si l’on en croit Dupont (1979), l’Inventaire Personnel de Holland (IPH), par exemple, «à lui seul ne suffit pas à l’appréhension des intérêts et de la personnalité (tempérament) » Il convient, dit-il, de le compléter « par d’autres procédures » (ibid.p.1).

Par ailleurs, le processus d’orientation et d’insertion professionnelles semble essentiellement pensé, depuis une vingtaine d’années, en termes de projet (Boutinet, 1980 ; Huteau, 1988, p.105). Certains l’ont même considéré comme le mot-clé de l’orientation (Nederlandt, 1990, p.175). D’aucuns ont constaté qu’il était devenu « une norme des pratiques d'orientation », acquérant une place privilégiée dans le discours politico-pédagogique de la fin du 20e siècle (Guichard, 1997, p.8, 10). D’autres ont dénoncé son caractère artificiel ou préfabriqué (Lhotellier, 1997 ; Coquelle, 1997). Seule la synthèse de Boutinet (1993) a réussi à faire la part des choses entre un phénomène de mode, une valorisation excessive et la réelle pertinence de ce concept.

Malgré la prééminence accordée au projet, l’étude des intérêts professionnels s’est poursuivie. Dans l’introduction à leur ouvrage collectif, Savickas et Spokane (1999), font remarquer que depuis les travaux de E.K. Strong, dans les années 1920, peu de notions ont autant dominé la psychologie de l’orientation. Selon ces auteurs, quiconque veut se consacrer, aujourd’hui, à des recherches sur les intérêts professionnels est amené à répondre aux mêmes questions que se posait Strong, à savoir leur essence, leur rôle, leur diversité et leur apparition relativement tôt dans la vie, pouvant conditionner ainsi le choix professionnel (Strong, 1943, p.3). Du côté de la Francophonie, la prise en compte des intérêts professionnels doit beaucoup à l’impulsion donnée par les écrits en français de Donald E. Super (1959, 1964). C’est le cas, par exemple, Descombes (1971), Dupont, Gendre, Berthoud, Descombes (1979), Tétreau et Trahan (1984), Dupont, Tétreau, Perron, Trahan, Marocco, Benedetto, Ballif, Jobin (1987), Bernaud, Dupont, Priou, Vrignaud (1994).

La mise en place des bilans de compétences a redonné aux intérêts professionnels un regain d’actualité (Aubret, 1989, p.72-91 ; Vrignaud, 1989, p.213-227). Puisqu’il s’agissait, en effet, d’une évaluation sur le plan personnel et professionnel des compétences d’un individu, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait faire abstraction de cet aspect de la personnalité qu’était l’acte de s’intéresser et des investissements auxquels il conduisait.

Témoigne également de cette importance des intérêts professionnels en orientation, le fait qu’on dénombre aujourd’hui une trentaine d’inventaires d’intérêts dans les catalogues des éditeurs de tests francophones.

Mais le risque n’est-il pas de faire jouer aux inventaires d’intérêts un rôle qu’ils n’ont pas, celui de poser un diagnostic ou un pronostic ? Leur rôle ne serait-il pas d’abord d’exercer une fonction éducative en aidant le consultant à explorer son concept de soi professionnel et à mener ou à relancer une réflexion sur soi (Marocco, 1991, p.31) ?

A l’inverse des autres intérêts (économiques, par exemple), le prise en compte des intérêts professionnels n’aurait-elle pas comme bénéfice de singulariser ou mieux de personnaliser les êtres sans pour autant les opposer ? Car le but d’un inventaire d’intérêts n’est-il pas d’abord « de classer une multitude de professions pour une même personne », et non pas de classer un certain nombre de personnes (Kuder, 1981, p ;182, 198) ? En fin de compte être attentif aux intérêts professionnels ne procède-t-il pas du désir d’éviter à n’importe qui de faire n’importe quoi dans n’importe quelles conditions ?

références

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