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L’APPROCHE CENTRÉE SUR LA PERSONNE ET LA RESTITUTION DES RÉSULTATS D’UN INVENTAIRE D’INTÉRÊTS

André E. BOTTEMAN et Francine D’ORTUN


auteur

résumé/abstract

Les auteurs s’interrogent sur la manière de donner un avis lors de la restitution des résultats d’un inventaire d’intérêts professionnels. Ils se réfèrent à l’axe directif-non-directif dont ils relèvent les limites et proposent « l’approche centrée sur la personne » comme le dépassement de ces deux positions antinomiques. De cette façon, ils encouragent la personne à se donner à elle-même le conseil ou l’avis qu’elle attendait et de devenir ainsi une personne « avisée » et « avertie ».

contenu

Introduction

La directivité

La non-directivité

L’approche centrée sur la personne
Le concept de « centration »
Vers le personnalisme 
Les exigences de la « centration sur la personne »

Donner ou ne pas donner un conseil à propos des intérêts ?
La métaphore de l’orientation
Le paradoxe du conseiller qui ne conseille pas !
Trois attitudes fondamentales

Conclusion


INTRODUCTION

Une excellente revue des méthodes et de leurs effets concernant la restitution des résultats des inventaires d’intérêts a été faite par Bernaud et Vrignaud en 1996. Ils rappellent que la communication détaillée, commentée et interprétée est une obligation conformément aux règles de déontologie. De plus cette restitution a fait l’objet en France d’une réglementation officielle, notamment dans le cadre du bilan de compétences (id. 1996, p.109).

Pour Bernaud et Vrignaud (1996), face à une personne qui vient de passer un inventaire d’intérêts professionnels on peut envisager trois façons de transmettre les résultats obtenus. Une première, appelée « simpliste », consiste à décrire simplement le score obtenu par la personne, une deuxième se voit étoffée d’une « extrapolation » qui va au-delà de la description des résultats et donne des indications sur l’impact de ceux-ci quant à la vie personnelle ou à la réussite professionnelle du sujet. Enfin, une troisième façon de restituer les résultats d’un inventaire d’intérêts peut s’intituler « synthétique », car elle essaie de présenter ceux-ci de façon combinée et structurée avec l’idée de faire évoluer la représentation que le sujet a de lui-même (Bernaud, Vrignaud, 1996, p.113). Les auteurs étudient ensuite les styles de conduite des entretiens de restitution et ils observent que ceux-ci supposent de nombreuses interactions et un suivi individualisé (ibid., p.117). Ils relèvent aussi que ces entretiens peuvent être en opposition selon que l’on privilégie une interprétation présentée de manière catégorique ou une interprétation présentée de manière plus nuancée. Ces deux styles opposés peuvent être référés à un axe directif – non directif (ibid., p.113).

Dans le cadre restreint de cet article, qui se situe au niveau empirique et qui s’appuie sur notre pratique, nous nous limiterons exclusivement au style de l’entretien de restitution qui s’appuie sur l’axe « directif-non directif » (ibid., p.113), qu’il faut mettre à l’actif de Carl Rogers (1970a, p.119-133), et dont André de Peretti a fait la synthèse (1994, p.260-263). En effet, dès la fin des années 1960, André de Perretti (1967a, p.23-39 et 147-165), s’était attelé à un vaste travail d’explicitation et de justification de la pensée de Rogers (Peretti, 1967b, 1974, 1997), emboîtant le pas à Max Pagès qui avait publié une première présentation de l’orientation non-directive en 1964, reprise dans une seconde édition en 1970. Il faut aussi signaler le travail de vulgarisation pratique réalisée par Mucchielli (1994) et dont beaucoup ont bénéficié.

Quant au terme directivité, il est aussi ancien que la langue française elle-même. Son origine remonte à celui de « roi » et dérive de la même racine indo-européenne reg et du sanscrit ra¯ja¯, c’est-à-dire « diriger en droite ligne ». En latin rex, regis est « celui qui dirige ». D’où, ensuite, directus, droit, c’est-à-dire « sans déviation ». Au 13e siècle on trouve direct, directif, recteur, puis direction et directeur au 15e siècle (Picoche, 1983, p.581-584 ; Cellard, 2000, p.116-118). Mais il est symptomatique qu’on ne trouve pas de véritable antonyme à directivité ! Ce qui en dit long sur le poids du comportement directif et de la directivité. Ce n’est d’ailleurs qu’en 1960 (d’après le dictionnaire Larousse Lexis), que « non-directif » fait son apparition. Il faut donc recourir au préfixe non- pour indiquer « l’absence totale ou la négation du terme entrant en composition comme second élément » (ibid.). Un constat s’impose : le préfixe non- connaît aujourd’hui un développement de plus en plus important (non-voyant, non-combattant, non-éligible, non-constructible, non-navigant, non-rationnel, non-serviable, non-viable, etc.), au détriment des préfixes in- im- ou a-. Non-directif ne constitue donc pas un cas isolé même si par ailleurs non-sens peut être remplacé par « absurde », non-voyant par « aveugle », non-rationnel par « irrationnel ».

LA DIRECTIVITÉ

La directivité paraît inévitable dans la vie courante, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’enseignement, de la formation ou de la vie professionnelle. Elle implique l’idée d’une certaine pression morale par laquelle une personne (parent, formateur, éducateur, supérieur hiérarchique, etc.), agit sur une autre avec persuasion à partir des informations qu’elle possède ou en fonction du jugement qu’elle porte sur une situation ou sur un événement, en vue d’influencer cette personne et de l’amener à un changement d’attitude ou d’opinion. Dans certains contextes, cette persuasion peut apparaître comme une communication manipulée, falsifiée, pervertie, voisine de la propagande, du lavage de cerveau et de l’aliénation. Mais en général, elle prend la forme de pratiques « involontaires », plus douces ou discrètes, d’incitation comme le charme, la séduction, le prestige, le charisme, le statut, l’éloquence (Bellenger, 1992, p.3). Par ailleurs, il semblerait que « de nombreuses formations à la "communication" ne sont ni plus ni moins que l’apprentissage de procédés visant à enserrer l’autre dans un piège mental dont il ne sortira qu’en adoptant l’acte ou l’opinion qu’on lui "propose" » (Breton, 1996, p.4). Ainsi, la persuasion semble parfois liée à une velléité de domination. En effet, certains individus peuvent éprouver fondamentalement le besoin de dominer les autres (Bellenger, id., p.3-7, et p.62) et d’autres le besoin d’être dominés. Kinget remarque d’ailleurs que  « dans le domaine des relations humaines, le besoin de dominer, et sous des formes déguisées le besoin d’être dominé, l’emportent de loin sur les besoins de libérer et d’être libre » (Kinget dans Rogers et Kinget, 1971, I, p.18).

Lorsqu’un individu déclare avoir raison, se place-t-il seulement au niveau des idées ? N’est-il pas en train d’affirmer sa supériorité sur l’autre, c’est-à-dire de jouer à celui qui sait par rapport à celui qui ne sait pas ? Avoir raison signifierait alors « avoir raison de l’autre » et l’amener, par le poids de la persuasion et de la séduction, à abandonner son propre point de vue, à devenir finalement dépendant. Or, la dépendance conduit certaines personnes, dans la mesure où elles pensent que l’autre a raison, à croire qu’elles-mêmes ont tort (Rogers, 1984, p.157).

Sans doute la directivité, lorsqu’elle se situe dans un contexte d’aide et de conseil, est adoptée avec l’intention de bien faire et de faciliter la vie de l’interlocuteur, de le tirer de ses hésitations, le sortir de sa perplexité, le rassurer, le conforter ou l’encourager (de Peretti, 1994, p.260-261 ; 1999, p.319). Toutefois, cette directivité, si elle libère provisoirement de l’angoisse, peut aussi créer une dépendance et même un phénomène d’assujettissement chez celui ou celle qui en est l’objet. Cette personne devient alors inauthentique, soucieuse de se conformer à l’image qu’on attend d’elle (de Peretti, 1967b, p.72-73 ; 1999, p.319). Elle est préoccupée de se concilier l’approbation d’autrui, de s’entendre dire qu’elle agit bien, avec comme corollaire d’une part, un besoin incoercible de l’estime et de l’affection de la personne au jugement de laquelle elle s’en remet et, d’autre part, éventuellement, un sentiment de culpabilité et de crainte si un désaccord surgit.

Dans le cadre d’un inventaire d’intérêts, la directivité peut ramener parfois la personne à un stade pré-moral, où la valeur et la pertinence de ses choix est tributaire d’un accord ou d’un désaccord avec celui ou celle qui exerce sur elle son emprise. Le principe de sécurité intérieure cède alors la place à la conformité avec l’autorité extérieure. Et l’intéressé finit par abriter sa conscience derrière celle du conseiller ! Ainsi au lieu d’encourager la personne à être elle-même, à affirmer ses intérêts et ses goûts et à dépasser cette crainte d’être tel qu’elle est (Rogers, 1970b, p.4), la directivité peut interrompre son cheminement vers la réflexion sur soi, la communication avec soi-même et l’expression de ses intérêts.

Dans ses manifestations les plus connues : solution, généralisation, investigation, interprétation et évaluation (Pagès, 1970, p.37-40 ; de Peretti, 1997, p.227-230 ; Abric, 1999, 27-35), la directivité, même dans le contexte de la passation d’un inventaire d’intérêts, peut instaurer une situation de communication verticale (Moscato et Wittwer,1978, p.123). Communication à sens unique, paradoxalement non communicante, où la réponse est impossible et annule même la communication du sujet avec lui-même. En effet, sous couvert de vouloir éclairer, encourager ou conforter des intérêts jugés plus réalistes, ceci avec les plus nobles intentions, le conseiller risque de créer une atmosphère paternaliste. Et celle-ci qui peut faire obstacle, selon les personnalités, à la liberté et à la sérénité des choix professionnels et finalement  « à la croissance et à la maturation » de son interlocuteur (Kinget dans Rogers et Kinget, 1971, I, p.75).

LA NON-DIRECTIVITÉ

Si dans une perspective dialectique, la directivité peut apparaître comme une « thèse initiatrice » (de Peretti, 1999, p.319), la non-directivité prend alors l’aspect de l’antithèse. Mais cette non-directivité peut risquer d’entraîner les individus dans la passivité au point de les empêcher d’endosser la responsabilité de leurs actes et d’assumer la part d’angoisse que cette responsabilité peut engendrer. De plus, elle leur laisse vivre des expériences mal contrôlées, par « essais et erreurs », donnant ainsi libre cours à des initiatives hasardeuses (de Peretti, 1994, p.262). Le but, avoué ou non, de la non-directivité serait que l’individu, grâce aux épreuves réussies, arrive à mettre son principe de sécurité à l’intérieur de lui-même et non plus à l’extérieur de lui-même comme le veut la directivité. Toutefois cette non-directivité, par sa permissivité, risque d’engendrer chez certains sujets le non respect des normes et l’occultation des valeurs. Et chez ceux qui sont investis de responsabilités, elle peut alimenter, pour quelques-uns, une politique dans laquelle le « laisser faire » devient la norme (de Peretti, 1999, p.322).

Le « laisser-faire » et la « non-directivité »  semblent, de prime abord très proches, presque dans un rapport de synonymie. Pourtant, ces deux positions n’ont rien de commun. La non-directivité telle que l’entend Rogers est basée sur « une considération positive inconditionnelle », alors que le laisser-faire peut se réduire à l’indifférence et se manifeste bien souvent dans le langage courant par l’ expression «ce n’est pas mon problème» ou, de façon plus triviale, « je m’en lave les mains » ! Mais dans une relation qui se veut respectueuse et compréhensive, l’attitude du laisser-faire ne résonne pas du tout comme inoffensive ou anodine. L’interlocuteur y décèle rapidement un aspect négatif, un comportement de fuite ou d’autodéfense, ou une manipulation.

Toutefois, la non-directivité ne doit pas être opposée à l’activité. Elle ne peut pas être appréhendée comme « inactive », sous prétexte que ce sont les conseillers les plus directifs qui sont les plus actifs dans la situation de consultation, tout simplement parce que « ce sont eux qui parlent le plus » ! (Rogers, 1970a, I, p.127). La non-directivité ne signifie pas « absence d’activité, mais absence d’activité interventionniste ». Si le conseiller peut s’engager intensément dans le processus de la relation d’aide ou de conseil, il se garde pourtant bien d’en perturber le développement. Il s’applique plutôt à jouer le rôle d’un facilitateur (Kinget dans Rogers et Kinget, 1971, I, p.22).

En général, tous les praticiens de la relation d’aide ou de conseil « ont nettement tendance à se considérer eux-mêmes comme non-contraignants et non-directifs » (Rogers, 1970a, I, p.131). Cependant, les enregistrements effectués par Rogers et ses étudiants révélèrent que ce n’était pas habituellement le cas. La plupart des conseillers avaient tendance à mener l’entretien, à choisir le thème et à suggérer au client ce qu’il devait faire ou à l’en persuader (Rogers, ibid.). En effet, nous ne nous rendons pas toujours compte de l’influence réelle que nous exerçons en tant que professionnels. Nous oublions qu’une simple suggestion, parce qu’elle vient de nous, a tendance à être prise comme un avertissement, une injonction, par une personne désemparée, déconcertée, qui de plus se croit jugée ou évaluée, alors que la non-directivité est d’abord et essentiellement  accueil de toutes les attitudes ou pulsions : positives ou négatives, adultes ou infantiles, agressives ou sereines. Ainsi, le conseiller « donne à la personne la possibilité (…) de se comprendre telle qu’elle est sans éprouver le besoin de se défendre contre ses sentiments négatifs, et sans avoir l’occasion de surestimer ses sentiments positifs » (Rogers, 2001, p.101).

En résumé, « le point de vue non-directif confère une haute valeur à l’indépendance psychologique de chaque individu et au maintien de son intégrité psychique. Le point de vue directif confère une haute valeur au conformisme social et au droit du plus capable à diriger le moins capable » (Rogers, 1970a, I, p.133 ; 2001, p.116).

L’APPROCHE CENTRÉE SUR LA PERSONNE

Après avoir posé une thèse et son anti-thèse il y a toujours place pour une synthèse selon la triade hégélienne. On peut, en effet, estimer qu’une synthèse est toujours possible entre une assertion et son contraire ; mais lorsqu’il s’agit de deux techniques, la directivité et la non-directivité, est-il possible d’envisager une synthèse ? Comment, en effet, lever pratiquement cette opposition lorsque l’une exclut l’autre et que la technique directive ne peut être dosée, à moins d’adopter une conduite mixte comme le suggère le concept de semi-directivité où l’on alterne la directivité et la non-directivité ? (Pagès, 1970, p.169) Dans ce cas peut-on parler de synthèse ? Ne s’agit-il pas plutôt de juxtaposition ?

Si l’on veut, malgré tout, garder le concept de synthèse pour des raisons de commodité intellectuelle, il nous semble qu’il doit être compris comme un dépassement et non comme une fusion des deux concepts en présence. Ce qui permet d’accéder à une qualité nouvelle de la relation d’aide ou de conseil. L’opposition est ainsi levée entre l’affirmation (la directivité) et sa négation (la non-directivité) par l’accession à un point de vue nouveau et supérieur (Lalande, 1968, p.1092-1093, p.1131 ; Foulquié, 1982, p.709 et p.727), c’est-à-dire celui de l’approche centrée sur la personne. Celle-ci implique une sorte de méta-compétence capable de naviguer entre ces deux écueils de l’objectivation que sont la directivité et son contraire.

Le concept de « centration »

C’est au cours des années 1940 que Rogers abandonne l’expression « nondirective method » (Rogers, 1945) et « nondirective therapy » (Rogers, 1946a) et la remplace par « Client-centered counseling » (Rogers, 1946b) et « Client-centered therapy » (Rogers, 1946c). Il évite ainsi le glissement vers le « laisser-faire » que d’aucuns pouvaient lui reprocher. Surtout, il abandonne ce qui apparaissait comme une technique manipulatrice, propre à la science qui, par définition, manipule l’objet (Rogers, 1970b, p.X, XVI et p.164-165). Ainsi, d’une appellation qui focalisait l’attention sur une technique (la non-directivité), on est passé à une attitude propre à la relation d’aide ou de conseil : la centration sur le client.

Cette centration est, en fait, double : sur le client et sur le conseiller ! D’une part parce qu’il s’agit pour le conseiller de s’immerger dans le monde subjectif du client ; d’autre part parce qu’il s’agit pour lui d’exister en dehors du monde du client. Paradoxalement, ne peut se centrer sur autrui que celui qui est centré sur soi-même. Ne peut pénétrer ou embrasser le monde d’autrui que celui qui s’en distingue, que celui qui est suffisamment soi-même, qui est en état de congruence, d’harmonie interne.

Ce paradoxe a été très bien cerné par Pagès (1970, p.66-67). Pour lui la perception de soi et la perception d’autrui sont liées. Percevoir autrui tel qu’il se perçoit et accorder une attention égale et inconditionnelle, à tous les aspects de sa perception, suppose que j’accepte moi-même, de façon inconditionnelle tous les aspects de ma propre perception. En effet, je ne peux accepter de percevoir chez autrui des sentiments que je refuse de percevoir chez moi. Si j’entretiens une attitude défensive envers moi-même, il me sera difficile de ne pas développer une attitude défensive vis-à-vis d’autrui. Dès lors, dans ce que le client exprimera de sa perception de soi, de ses sentiments, j’aurai tendance à faire un tri. Je repousserai en lui ce que je repousse en moi, tout simplement parce que je poursuivrai sans cesse en lui une image de moi.

Ainsi la centration sur le client suppose la centration sur soi et aussi une conscience aiguë de la séparation, de la différence, de la distinction qui existe entre le client et moi. Je ne suis pas lui et je ne le serai jamais. Je ne serai pas tenté alors de « me mettre à sa place », de m’identifier à lui ou d’identifier son problème au mien, mais de lui « faire toute la place » en moi sans risque de confusion ou de fusion. Au lieu de me mettre à sa place et de décider pour lui, je lui « ferai toute la place en moi » pour qu’il puisse décider lui-même. Je reconnais ainsi que ce n’est pas moi qui l’informe sur lui-même, mais que c’est lui qui s’informe sur lui-même et établit une relation d’aide avec lui-même par mon intermédiaire. Je postule alors l’existence de phénomènes rétroactifs qui permettent au client de s’informer sur son propre fonctionnement et d’atteindre ainsi plus facilement, par le reflet que je lui renvoie, les buts qu’il poursuit.

La centration sur le client postule aussi que ce dernier possède, potentiellement, la compétence nécessaire à la solution de ses problèmes. Au conseiller de créer les conditions indispensables pour qu’il puisse les résoudre efficacement (Cf. Rogers, 2001, p.412). Cette capacité du client à résoudre ses problèmes dans des conditions favorables ne signifie pas qu’il les résout de façon parfaite et définitive, mais qu’il est capable de leur apporter une solution ad hoc, provisoire, qui permet « une continuation féconde du processus incessant de solution de problèmes qu’est la croissance vers la maturité » (Kinget dans Rogers et Kinget, 1971, I, p.30). De plus, l’orientation que prend l’individu ne se formule pas nécessairement en « termes de bonheur ou de succès sans mélange (…), mais en termes de fonctionnement adéquat » (id.). Ce qui veut dire qu’il « choisit la ligne de conduite qui représente pour lui le vecteur de comportement le plus économique, tenant compte de tous les excitants externes et internes en cause. Il choisit cette ligne de conduite parce qu’elle semble lui promettre la satisfaction la plus profonde de ses besoins les plus fondamentaux dans la situation donnée » (Rogers dans Rogers et Kinget, 1971, I, p.315).

Vers le personnalisme

Cependant Rogers souhaitait élargir la thérapie et la formation centrées sur le client en les utilisant dans un champ d’application plus vaste. Il adopte alors une terminologie nouvelle qui peut s’étendre à l’ensemble des rapports sociaux. Et c’est ainsi qu’il invente  « l’approche centrée sur la personne » (Rogers, 1977, p.5 ; de Peretti, 1997, p.141). Mais n’avait-il pas déjà lancé cette révolution avec la création du Centre d’études sur la personne en 1967 (de Peretti, 1997, p.132-133), dont les buts étaient, entre autres, d’explorer les richesses de la personne, d’approfondir les relations interpersonnelles et de découvrir ce que signifie pour les gens d’être plus personnel, humain et communicatif (ibid. ) ? Et bien avant, en 1962, n’avait-il pas révélé déjà son souci personnaliste en publiant Le développement de la personne (1970) qui serait suivi par Un manifeste personnaliste (1977) ? Sans doute la rencontre de Martin Buber en 1957 a-t-elle eu sa part dans cette évolution de Rogers vers l’existentialisme et le personnalisme (Cf. de Peretti, 1997, p.90-94). Mais son refus de la « chosification » et de l’objectivation de l’individu (Pagès, 1971, p.vii), rejoint la psychologie personnaliste de William Stern (1935), qui met en avant la distinction entre personne et chose (Stern, 1923), et rejette le vieux dualisme esprit/matière ainsi que le schéma béhavioriste stimulus-réponse. Pour Stern, la personne vit dans un monde de valeurs et c’est à travers elles qu’elle prend conscience de soi (« j’apprécie, donc je suis »), et qu’elle se réalise (Sillamy, 1980, p.1140). De plus, aussi longtemps qu’elle n’a pas rencontré autrui à propos d’une valeur, elle est sans communication avec lui. Grâce à la valeur, elle devient participante du secret de l’autre et saisit « quelque chose de la mystérieuse orientation de sa vie » (Mehl, 1967, p.27).

Si la personne se distingue de la chose c’est parce qu’elle est tout à la fois une unité en soi, originale et indépendante et une ouverture sur autrui, une voie de communication vers les autres (Berdiaeff, 1936, p.168-169). Sans doute puis-je disposer d’un objet, d’une chose, devenue pour moi un « cela » (Levinas, 1995, p. 110) ; mais je ne puis disposer d’une personne, d’un « Tu ». Un objet se possède, une personne se rencontre. L’un relève de l’ordre de l’Avoir, l’autre relève de l’Être, de la communion. C’est pourquoi on reconnaît l’être personnel à sa capacité de relation. L’accession à la dimension de personne ne peut se faire qu’en devenant interlocuteur d’une autre personne. Le langage populaire, à propos d’objets ou de choses, dit « ça va ensemble ». Mais l’ « être ensemble » ne peut s’appliquer que lorsqu’il s’agit de relation entre personnes. D’ailleurs, la véritable ontologie est davantage « celle du nous sommes plutôt que celle du je pense » (Troisfontaines, 1968, II, p.27). Mais ce nous requiert le rappel constant de l’altérité de l’autre, car si la rencontre d’un Je et d’un Tu conduit à un nous, elle reste créatrice de chaque moi, elle ne les estompe pas (Mehl, 1967, p.17 ; Levinas, 1995, p.111). En effet, chaque moi, chaque personne, à l’inverse du monde des objets ou des pierres d’une cathédrale (Cf. Saint-Exupéry, 1942, p.198), n’est jamais la partie d’un tout, en l’occurrence une partie de la nature humaine. Au contraire, la personne tout en étant elle-même, contient la nature tout entière et, en quelque sorte, l’ex-pose (Cf. Lossky, 1967, p.118). C’est pourquoi en elle l’universel et le personnel se rejoignent. Dès lors, ce sont aussi les œuvres les plus personnelles qui sont les plus riches de signification universelle. Et nous prenons alors conscience que l’universel se rencontre au niveau de la profondeur personnelle et nullement au niveau de l’extension spatio-temporelle (Cf. Troisfontaines, 1968, I, p. 114).

Les exigences de la « centration sur la personne »


Le recentrage permanent de l’écoute du conseiller à ce que la personne exprime de son ressenti, de son angoisse ou de son questionnement implique une présence plus intense, plus forte et plus empathique. Cette présence ne s’objective pas seulement par la proximité spatiale. Elle est, d’abord, une relation entre deux personnes, sans fards, sans apprêts (Cf. Rogers, 1970b, p. 41, 175). Cette présence n’est pas non plus réductible à un échange de renseignements, à un jeu de questions et de réponses, à une transmission d’informations intéressantes qui rendrait, par le fait même, l’autre intéressant. Cette relation relèverait alors de la relation commerciale (Levinas, 1995, p.111). Mais l’intérêt éprouvé par le conseiller pour son interlocuteur est d’un tout autre ordre : il s’observe dans le fait qu’il accepte d’être lié à lui comme à une personne pour laquelle il éprouve des sentiments positifs authentiques, dénués de possessivité, qui impliquent une ouverture intellectuelle à l’univers de celui-ci (Rogers, 1970b, p. 41 ; 2001, p.412). Il s’objective aussi dans cet effort sans faille que fait le conseiller pour demeurer présent et attentif à son interlocuteur.

Cette présence doit être entendue au sens d’être , d’être avec, de manière sensible, de telle sorte que la personne, sentant le conseiller vraiment attentif et présent, peut éprouver le sentiment d’être renouvelée intérieurement. Ce sentiment qu’éprouve le jeune, le demandeur d’emploi ou le bénéficiaire d’un bilan, face à cette présence du conseiller le fait être plus pleinement qu’il ne le serait sans cette présence (Troisfontaines, 1968, II, p.21). De son côté, le conseiller éprouve le sentiment que son esprit est entré en contact avec celui de son interlocuteur et que sa  simple présence à lui, conseiller, est libératrice et utile (Rogers, 2001, p.168-169). La densité de présence du conseiller le rend efficace, il a l’impression que la relation vécue se dépasse elle-même et s’intègre dans quelque chose qui la transcende tout en préservant et en confirmant l’unicité de chacun (Rogers, ibid.).

Nous sommes donc fort éloignés de l’axe directif/non-directif. La rencontre de deux personnes, d’un Je et d’un Tu (Buber, 1969, p.30), ne se solde pas par un point neutre, par une forme d’équilibre ou de synthèse. Elle est d’un tout autre ordre, plus qualitatif, celui d’une acceptation réciproque, d’une communion.

DONNER OU NE PAS DONNER UN CONSEIL  À PROPOS DES INTÉRÊTS PROFESSIONNELS ? 


Nous avons posé la thèse et son antithèse – directivité et non-directivité – avec lesquelles nous avons entamé notre réflexion. Et nous avons pressenti que ce dualisme ne pouvait être dépassé que par l’approche centrée sur la personne. Pour nous, celle-ci appartient à la psychologie du conseil qui en est le cadre théorique. Rappelons que « la psychologie du conseil prend en compte les interactions personne-environnement » (Blanchard, Sontag, Leskow, 1999, p.277). Nous la considérons également comme une clinique du normal (Cf. Zarka, 1977, p.26), car elle n’a pas d’objectif thérapeutique (Blanchard, Sontag, Leskow, 1999, p.276). Dans le cadre de l’orientation et de l’insertion professionnelles et de la passation d’un inventaire d’intérêts, il s’agit d’approcher une personne concrète aux prises avec une situation pour l’aider à en découvrir l’enjeu, le sens et la portée (Cf. Lagache, 1969, p.32). Il nous semble, dès lors, que les deux stratégies « partir de soi pour définir un projet » ou « commencer par analyser les opportunités qui conviennent » ne doivent pas être opposées (Blanchard et al.,1999, p.278).

La métaphore de l’orientation


S’orienter est un exercice complexe. Il nous renvoie à cette image du sens commun : s’orienter, c’est d’abord « se lever » (comme le soleil qui se lève à l’Orient), se situer, observer les étoiles, repérer les points cardinaux, utiliser une boussole, lire une carte, reconnaître son chemin. Derrière cette métaphore du voyageur ou du pèlerin qui fait le point, qui essaie de garder le cap, de ne pas se perdre, il y a toute la problématique de la destination, voire de la destinée humaine ! Et se pose, pour la personne, le problème de son autonomie et de sa détermination. Dans quelle mesure se détermine-t-elle ou est-elle déterminée lorsqu’elle s’intéresse à un métier ou s’oriente vers une activité précise ?

« Conseiller » une orientation à partir des intérêts professionnels est plus complexe encore ! Si l’on reprend la métaphore du voyageur, que d’aucuns trouveront un peu naïve, le conseiller professionnel devrait pouvoir indiquer le choix à faire avec autant d’exactitude que le panneau indicateur. Mais le panneau ne se prête à aucune délibération, il est par définition « directif », alors que le conseiller est censé connaître le monde du travail et devrait pouvoir « conseiller » la stratégie la plus adéquate pour y accéder.

Lorsqu’il commente les résultats d’un inventaire d’intérêts et qu’il « conseille » une orientation professionnelle, le conseiller n’est pas réductible à ces deux choses : panneau de signalisation ou répertoire des métiers ! Il se situe à un autre niveau, celui d’une relation interpersonnelle. Le mot « conseil », dès le 10e siècle, signifie « avis », « délibération ». Le conseiller est d’abord une personne dont on prend l’avis, avec laquelle on tient conseil, on délibère (Lhotellier, 2001, p.23-27 ; 2003, p.29-32). Pour autant, la science infuse et la connaissance universelle ne sont pas incluses dans le mot « conseil » ! Replacé dans le contexte de l’orientation professionnelle, il s’agit pour le conseiller d’éclairer les choix qui s’offrent à son interlocuteur et d’identifier la peur, les hésitations ou le manque de confiance en soi que ce dernier ressent devant les initiatives à prendre. Le conseiller « n’a pas à préconiser d’action particulière ni à donner son avis », quant à l’opportunité de prendre telle direction plutôt que telle autre, quant à la décision de privilégier telle catégorie d’intérêts plutôt que telle autre jugée également significative. Et encore de ne pas pousser son interlocuteur à s’en tenir uniquement à ses goûts et ses intérêts professionnels en négligeant d’adopter une nouvelle stratégie en fonction des offres du marché de l’emploi.

Le conseiller qui ne conseille pas !


Le conseiller ne conseille pas (Lemoine, 2002, p.50). Prise à la lettre, cette assertion est pour le moins paradoxale ! En fait, elle veut signifier que le conseiller n’est plus identifiable par son titre, son diplôme, son statut, son rôle ou sa fonction ! Il ne se considère plus comme un conseiller  au moment où il conseille, mais comme une simple personne face à une autre personne, équivalente à lui au niveau ontologique. Dans cette perspective, il s’évertue simplement à créer un climat où pourra s’instaurer une relation de confiance qui lui permettra d’accompagner, c’est-à-dire de se joindre à son interlocuteur et d’aller là où il va. Dans cette situation, émettre un avis consisterait plutôt à lancer une délibération qui n’implique pas du tout l’idée d’obliger ou de contraindre quelqu’un. C’est dire simplement : « d’après les intérêts que vous m’exprimer, d’après vos goûts, il m’apparaît que… ». C’est d’ailleurs le sens primitif du mot « avis », qui dérive d’une ancienne locution, « ce m’est à vis » (ce me semble), décalquée du latin « mihi visum est » (Picoche, 1987, p.697), ou du latin classique « mihi videtur » (Rey, 1998, t.1, p.274) ! Le conseil signifie l’avis que l’on donne ou que l’on fournit à quelqu’un (Cf. le verbe aviser ou avertir [quelqu’un] (Ibid.), et par métonymie la délibération qui l’encadre. C’est donc pouvoir dire à quelqu’un : il me semble, il m’apparaît, en fonction de ce que vous me dites, en fonction de vos intérêts et de ce que je crois saisir de vos aspirations, ce serait, en effet, tel genre de profession qui  semblerait vous convenir le mieux ou qui paraîtrait la plus judicieuse.

Mais si le conseiller décide d’abandonner le « je » de la référence à soi et de se centrer sur la personne de son interlocuteur, il sera amené à utiliser le pronom personnel « vous ». Par exemple, il pourra employer des formules comme celles-ci : « il vous semble », « il vous apparaît » ou « vous avez l’impression »

Nous pouvons illustrer ceci par le discours fictif d’un conseiller à propos des résultats d’un inventaire d’intérêts de style Rothwell-Miller par exemple l’Inventaire de Rothwell-Miller Révisé ou le Relevé d’Intérêts Professionnels (IRMR ou RIP) dont il a été question dans le présent numéro :

« Vous avez vous-même rapporté chacune des petites échelles des cases A, B, C, D, E, F, G, H etc. sur la grille que vous avez devant vous. Vous avez donné le 1er rang (en écrivant le chiffre 1) au métier qui vous intéressait le plus et le chiffre 11 ou 12 au métier que vous n’aimiez pas du tout ? Vous constatez maintenant que l’addition des chiffres inscrits sur la ligne de chaque catégorie (Plein air, Mécanique, etc.) vous donne le total obtenu par chaque catégorie. Le total le plus bas indique dès lors la catégorie de métiers qui vous intéresse le plus. Il vous apparaît donc que cette catégorie de métiers vous attire le plus. Ensuite, il vous semble, au vu du 2e rang obtenu par cette autre catégorie, qu’il y a là aussi des métiers ou des activités qui vous intéresseraient le cas échéant. A la lecture de l’ensemble de ces résultats, vous avez l’impression qu’ils correspondent à quelque chose de vous, à vos goûts et à ce que vous n’aimez pas. C’est cela que vous ressentez ? Ou tout cela vous semble-t-il sujet à discussion ?».

Ainsi, pour le conseiller, donner son  avis  c’est faire en sorte de ne pas le donner ! C’est renoncer au mode affirmatif et à la prétention de tout connaître ou à décider pour autrui. C’est se référer plutôt à la manière dont la personne vit, ressent et perçoit sa propre démarche ou sa situation. La qualité et la pertinence de cette attitude, qui consiste à ne pas donner simplement un avis, mais à encourager une délibération, s’apparente à une maïeutique et sollicite la participation active de la personne. Elle invite cette dernière à prendre conscience de la démarche qui lui incombe dans l’appropriation des résultats de l’inventaire de ses intérêts et, dès lors, de « l’autorité qu’on lui reconnaît » (Guédon, Savard, 2000, p.32).

Trois attitudes fondamentales

La délibération entre le conseiller et son interlocuteur est tributaire du climat qui s’y établit. Et la qualité de cette délibération s’observe par trois attitudes fondamentales du conseiller (de Peretti, 1997, p.205-218 ; Rogers, 2001, p.168-169) :

1°) L’authenticité. Elle découle de l’effort permanent que fait le conseiller pour être congruent, c’est-à-dire pour réduire le décalage qui pourrait exister entre l’image qu’il a de lui et celle qu’il affiche auprès d’autrui. Il doit donc rester persuadé que sa formation et son expérience ne peuvent être l’unique référence. Si, en revanche, le conseiller éprouve des réticences à accepter la façon de voir et l’expérience de son interlocuteur, il développera des mécanismes de défense. Il creusera alors un fossé entre l’image généreuse, attentive, qu’il voudra donner de lui et la tendance qu’il aura à contester l’expérience de ce dernier (Rogers, 1970b, p.15, 39, 238-244 ; 1984, p.111).
2°) La considération positive inconditionnelle. Elle repose sur la conviction du caractère unique et spécifique de l’expérience d’autrui. Sur le fait que cette expérience est irremplaçable et qu’à ce titre aucun élément des choix qu’il a effectués ne peut être jugé négatif. Il faut qu’il puisse percevoir que toutes les représentations du monde du travail ou des opinions qu’il s’est forgées sont pleinement accueillies et ne peuvent, en aucun cas, modifier l’attitude de considération positive du conseiller à son égard (Rogers dans Rogers et Kinget, 1970, I, p.193-194). Cette considération positive inconditionnelle n’implique pas l’identification à l’autre, même si elle essaie d’embrasser son monde intérieur (de Peretti, 1999, 165, 325).
3°) L’empathie. Elle recouvre deux aspects, celui de décentration et celui d’implication. Décentration d’abord dans la mesure où elle est abandon des positions a priori et mise en veilleuse de son système de valeurs ; implication ensuite au sens où elle est participation au ressenti de la personne face aux résultats d’un inventaire d’intérêts, « comme si » on était cette personne. Cette empathie est donc essentiellement écoute active, soutenue par une attention à ce que la personne éprouve (satisfaction, perplexité, doute), par un effort de compréhension de ce qu’elle ressent en excluant l’émotion propre à la sympathie et le jugement propre à l’inquisition ! Cette empathie se concrétise chez le conseiller par un intérêt assez grand pour ne pas faire obstacle au développement personnel de son interlocuteur et de le laisser libre de développer sa propre liberté interne (Cf. Rogers, 1970b, p.25, 42, 49, 68).

En général, dans l’optique de la directivité et de sa pratique, c’est l’expert - par exemple l’ingénieur, l’architecte, le juriste ou le médecin1 - qui est réputé détenir le savoir et qui est habilité à décider. Mais dans le cadre d’une recherche des intérêts professionnels, la directivité (et les directives qu’elle implique), se limite à veiller au bon déroulement de la passation de l’inventaire d’intérêts. L’approche centrée sur la personne intervient ensuite dans la restitution des résultats (Guédon, Savard, 2000, p.47). En effet, la réflexion sur soi induite par les résultats d’un inventaire d’intérêts professionnels appartient en premier lieu à l’intéressé. C’est lui qui est invité à réfléchir, à faire des projets, à décider, mais non pas à la manière d’une introspection solitaire ! Il est accompagné et soutenu dans sa réflexion par le conseiller qui y participe. À deux ils tiennent conseil, ils délibèrent pour agir, selon l’expression de Lhotellier (2001, p.10).

Si, en orientation professionnelle, l’expertise et l’expérience du conseiller peuvent apparaître comme importantes, elles ne sont, en réalité, que ponctuelles et limitées. Le conseiller « s’il est expert ce n’est pas au sens où il porterait des diagnostics et proposerait des solutions à suivre » (Blanchard, Sontag, Leskow, 1999, p.293). Son expertise ne consiste pas non plus à donner un conseil ou un avis favorable ou défavorable, une approbation ou une désapprobation ; mais plutôt à encourager le client à s’informer, à rechercher et à évaluer les alternatives, à appliquer une stratégie, en un mot à se conduire comme une personne avisée ou avertie, tout le contraire d’une personne malavisée ou non avertie qui, par définition, agit ou parle à la légère ou de manière déraisonnable (Rey, 1998, I, p. 275).

CONCLUSION

La personne qui reçoit des directives même si elle les exécute de bonne grâce et avec intelligence, n’est pas tout à fait libre, parce qu’elle n’a pas la possibilité de répondre à son interlocuteur. En effet, elle n’est pas abordée par celui-ci comme une personne dont il attend une réponse qui permettra à tous les deux d’accéder au dialogue et à une plus grande plénitude d’être (Cf. Mehl, 1967, p.15 ). L’ordre ou la directive (stricto sensu), établit dans les relations humaines un sens unique qui enferme chacun des protagonistes dans sa solitude et ne crée pas des personnes libres (Ibid.).

Nous avons vu que la directivité, et de Peretti le rappelle (1999, p. 319), même bien intentionnée, est monnaie courante et utile dans les rapports sociaux. Elle apparaît comme une technique de pression, de persuasion. La non-directivité en prend le contre-pied. Elle aussi est une technique, mais elle est celle de la permissivité, du laisser faire, voire du désintérêt. Et cette permissivité, teintée de laxisme, surtout dans le contexte familial, est de plus en plus courante, si bien qu’éducateurs, enseignants et responsables politiques s’en inquiètent.

En proposant l’approche centrée sur la personne, Carl Rogers refuse tout contrôle sur elle ou toute décision prise à sa place (Rogers, 2001, p.411). Il remplace donc une technique (la non-directivité), par l’attitude humaniste qui « attache du prix à la personne » (id. p.300), et qui s’ouvre à la rencontre et à la révélation d’un visage (Laupies, 1999, p. 89), au-delà d’un statut ou d’une fonction. Il ne s’agit plus d’une technique qui serait acquise par une formation à la relation humaine, mais d’une attitude qui serait le fruit d’une  transformation  intérieure, d’un changement de mentalité.

Ainsi, Rogers propose de surmonter la propension à « tout diriger » ou à « tout laisser faire » pour prendre en compte « l’importance du développement de la personne dans chaque individu » (de Peretti, 1997, p.93), afin de l’aider à passer de l’existence subie, non voulue (germe de révoltes et de revendications) à l’être interdépendant qui noue des liens avec les autres personnes (source d’enrichissement et d’amitié). En d’autres termes, la directivité devient paradoxalement bénéfique lorsque la personne se régit, se dirige, elle-même et s’oblige à être authentique et libre.

Faire appel à l’Approche centrée sur la personne à propos de la restitution des résultats d’un inventaire d’intérêts professionnels était notre proposition de départ. Nous nous sommes volontairement limités à l’axe directif/non-directif, sachant que la communication des résultats a été étudiée sur une base beaucoup plus large par Guédon et Savard dans le présent numéro (voir L’utilisation des inventaires d’intérêts en counseling d’orientation : l’explication des résultats au client).

La solution ne consiste pas à privilégier un des trois modes de transmission évoqués au début (simpliste, extrapolé ou synthétique), mais à inviter le conseiller à « se centrer sur la personne » au-delà de la directivité ou de la non-directivité. De cette façon il lui permettra d’être celle qui juge, qui assume et prend elle-même la mesure des horizons que lui ouvre l’inventaire de ses intérêts professionnels, de se les approprier comme une personne bien avisée, au point de se donner elle-même l’avis qu’elle attendait, en même temps qu’elle découvrait une nouvelle image d’elle-même.

Au terme de cet article, nous sommes conscients d’avoir cédé, par souci de clarté, à la systématisation et à la simplification dans notre présentation de la directivité et de la non-directivité. Les deux termes restent pertinents. Ils qualifient des conduites opératoires, notamment dans les cas d’entretiens (non-directifs ou semi-directifs), utilisés pour les recherches en sciences sociales, les études de marché, les sondages d’opinion ; mais aussi dans les cas où l’on essaie de nuancer les comportements dans toutes les formes de relation ou en formation (de Peretti, 1994, p.260).

Toutefois, lorsqu’il s’agit de relation d’aide ou de conseil, l’approche centrée sur la personne est synonyme de souplesse. Elle est soucieuse de ne pas brusquer, de ne pas créer de la dépendance et de ne pas ébranler l’image que la personne a d’elle-même (Cf. de Peretti, 1993, p.745). Cette approche est mue par le souci d’accompagner la personne dans un coude à coude franc, qui a l’avantage d’encourager le développement de la responsabilité et de la maturité personnelles.

auteur

André E. Botteman est directeur adjoint de la revue « Carriérologie ». Il s’est intéressé à l’œuvre de Carl Rogers depuis 1967. Courriel : abotteman@wanadoo.fr

Francine D’Ortun est professeur en andragogie à l’université du Québec en Outaouais. Les travaux de Rogers inspirent son enseignement depuis plus de quinze ans. Courriel : fdortun@smartnet.ca

notes

  1. La relation médecin-patient s’oriente aujourd’hui vers une « décision partagée ». « Partant du postulat que le patient est détenteur de données auxquelles le médecin n’a pas accès, le modèle de la décision partagée investit le patient d’une réelle compétence » (Charavel, 2003, p.85).

abstract

The authors examine the way that opinions are given when presenting the findings of an occupational interest inventory. They review directive and non-directive approaches, identify their limitations and suggest a “person-centred” approach as a way of bypassing the two contradictory positions. It encourages the individual to give himself or herself the anticipated guidance and advice, and thereby become an informed and knowledgeable person.

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