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LA RECONVERSION PROFESSIONNELLE VOLONTAIRE :
UNE EXPÉRIENCE DE CONVERSION DE SOI

Catherine NÉGRONI
Laboratoire CLERSE (Centre Lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques)


auteur

résumé/abstract

Cet article se propose d’analyser les changements d’orientation professionnelle volontaire. La quête d’un autre emploi n’est plus une entreprise aussi marginale que par le passé. Les tentatives de reconversion se multiplient et la reconversion professionnelle volontaire prend de plus en plus de place dans l’espace social.

La reconversion professionnelle volontaire n’est pas qu’un changement d’orientation professionnelle, elle est une bifurcation biographique. À partir d’une soixantaine de récits de vie, l’auteure va étayer cette thèse en montrant que la reconversion professionnelle volontaire rencontre l’expérience de la « subjectivation ». Elle est une expérience intime de « conversion de soi » qui semble être conduite par les acteurs eux-mêmes.

La reconversion professionnelle volontaire est un processus long au cours duquel l’individu devient acteur de sa biographie, et opère un turning point au sein de sa trajectoire pour réaliser sa vocation.

contenu

La reconversion professionnelle volontaire est une bifurcation biographique

L’acteur aux prises avec des logiques d’action

Le processus de conversion de soi

Des expériences de conversion de soi

Conclusion


La conversion de soi sera ici abordée en regard des ruptures professionnelles choisies. La reconversion professionnelle volontaire est un sujet qui n’a pas encore été exploré, alors que l’on a de nombreux travaux en sociologie sur la reconversion industrielle et le reclassement des salariés (Villeval, 1989). La reconversion professionnelle volontaire n’est pas apparentée aux reconversions industrielles, qui elles s’inscrivent dans une logique du subi. La reconversion professionnelle volontaire se fait à l’initiative de l’individu.

C’est à partir d’un corpus de 60 récits de vie de personnes en situation de reconversion professionnelle volontaire rencontrées à différents moments de leur démarche de reconversion que nous avons pu caractériser ce qui animait leur démarche. Les demandes des personnes sont imbriquées dans des thèmes sur l’épanouissement de soi au travail. En effet, l’incitation forte des sociétés démocratiques, où chacun est chargé du « souci de soi » Foucault (2001), porte une exigence de vivre selon sa vocation.

Cette incitation à une expérience personnelle de « vocation de soi » (Schlanger,1997) que tout un chacun a envie de vivre croise le chômage qui se pérennise et qui touche indifféremment l’ensemble des catégories socio-professionnelles (Demazière, 1995). Aussi, paradoxalement c’est le risque potentiel du chômage qui parfois va amener l’individu à prendre le risque d’être mobile et de quitter un emploi (Sennett, 2000), pour en trouver un autre plus satisfaisant.

Ainsi, l’expérience de la reconversion professionnelle volontaire qui apparaît comme une expérience a priori purement subjective et interindividuelle n’est plus tenue en lisière de la société. On constate une forte injonction du marché du travail à une autonomisation de l’individu salarié. La libre disposition de soi est encouragée : « il faut se penser comme une entreprise libérale ». La mobilité, la prise de risque, la prise en charge de sa biographie sont des comportements qui deviennent la norme et qui sont fortement plébiscités par les entreprises.

En outre, tout un ensemble de lois vont dans le sens de cette autonomie du salarié : le congé individuel de formation, le bilan de compétences, les mesures favorisant la création d’entreprise, la validation d’acquis professionnels1 (VAP), la validation d’acquis d’expériences2 (VAE), et plus récemment le droit individuel à la formation3 (DIF).

Ainsi, tout en devenant plus subjective l’expérience individuelle devient plus sociale. En même temps cette expérience ne peut être légitime aux yeux des acteurs que dans la mesure où elle reste une expérience authentique. Au-delà de la prise en charge de sa biographie, la reconversion professionnelle volontaire est une « conversion de soi ».

C’est ce que nous tenterons de démontrer en trois temps. Dans le premier mouvement, nous nous attacherons à définir la reconversion professionnelle volontaire non pas seulement comme une bifurcation professionnelle, mais comme une bifurcation biographique.

Dans le deuxième mouvement, nous convoquerons la notion d’expérience de F. Dubet qui excelle à montrer que la prise de décision de la reconversion professionnelle, laquelle se construit à travers différentes logiques d’action, fait émerger l’individu comme sujet.

Enfin, lors du troisième mouvement, nous reviendrons à l’expérience de la conversion de soi abordée cette fois-ci à travers les récits des acteurs. Comment est vécue cette transmutation de soi ? Peut-on parler d’un projet de « devenir soi » ? Les récits révèlent que la conversion de soi s’élabore non pas dans le passage d’un rôle à un autre mais dans le passage d’un rôle à une autre expérience de soi.

Nous nous intéresserons aux dires, aux construits rationnels produits par les individus pour expliquer leurs décisions, « aux mots » qui les raccrochent à leur monde social.

L’objet « reconversions professionnelles volontaires » implique de s’intéresser aux logiques d’acteur. Si l’on veut véritablement comprendre au sens de W. Dilthey ce que disent les acteurs, il convient de se situer dans une sociologie compréhensive4. Notre approche sera donc résolument tournée vers les récits de vie. Ce qui sous-entend un présupposé. En effet, en investiguant du côté des biographies particulières, on peut accéder à la compréhension de pratiques sociales. Il semble d’ailleurs que G. Simmel [1981(1884)] avait déjà réfléchi à la richesse d’un recueil de données fines qui, à l’échelle d’une biographie, pouvait éclairer un processus ou des pratiques. Pour Simmel, « La voie de la compréhension va du tout au singulier, de l’unité à l’élément».

1. La reconversion professionnelle est une bifurcation biographique

Tout d’abord, il convient de préciser ce qui est entendu par reconversion professionnelle volontaire. La reconversion professionnelle volontaire est identifiée à un changement d’activité, de secteur, ou de profession opérée de manière volontaire. Nous avons opté pour le choix de quelques critères pour définir la reconversion professionnelle volontaire. Le premier critère est la rupture avec l’emploi précédent. Il atteste que l’individu est à la recherche d’un autre emploi que celui qu’il occupait précédemment, ou souhaite un changement radical d’activité. Le deuxième critère est d’ancienneté. Les reconversions professionnelles doivent être engagées au bout d’au minimum quatre années passées dans le même emploi, afin d’éviter de croiser les trajectoires des jeunes en début de carrière qui cherchent à s’insérer. Enfin, le troisième critère fait référence à la dimension volontaire de la reconversion professionnelle. Nous envisageons la reconversion dans la trajectoire d’un individu comme une situation qui est choisie ou anticipée. Nous considérerons donc qu’une personne est en position de reconversion, quand elle décide de réorienter sa vie professionnelle soit spontanément, soit suite à un licenciement économique qu’elle a anticipé. La reconversion est volontaire, lorsqu’elle n’est pas imposée par un licenciement direct. Cependant la perspective d’une restructuration d’entreprise peut être l’occasion d’engager une reconversion.

Autrement dit, la caractéristique « volontaire » est centrale. Nous allons interroger la reconversion professionnelle volontaire en tant qu’elle est une bifurcation. Comment la bifurcation se fait-elle ? Quels sont les éléments contingents de la bifurcation ? La bifurcation peut-elle être vue comme la simple conjonction des événements ?

Nous posons comme hypothèse de départ que la reconversion professionnelle volontaire est à comprendre comme une bifurcation professionnelle mais aussi comme une bifurcation biographique. Le sociologue appréhende la bifurcation comme une rupture de trajectoire, elle n’est pas une transition, le passage d’une situation à une autre qui était prévisible. Nous l’appréhenderons sur le modèle de la crise tel qu’il est définit par M.Grossetti (2003)5.

Le turning point


La reconversion professionnelle volontaire se lit par l’irruption de l’événement (Leclerc-Olive,1997), de l’opportunité dans la trajectoire, elle procède d’un turning point  (Hughes,1958). Les turning points6sont selon T.K. Hareven et K. Masaoka (1988), des marqueurs perceptibles du cours de vie. Ils représentent des évaluations subjectives des continuités et des discontinuités dans la vie. Il apparaît que l’impact des événements du début de la vie est particulièrement important. Dans certains cas, les  turning points  sont perçus comme des changements critiques. Dans tous les cas le turning point est un processus qui bouleverse la ligne de vie, il intervient comme un élément correcteur du parcours de vie.

Un grand nombre de transitions sont traversées au cours de leur vie par les individus lors de la période des apprentissages scolaires, mais aussi dans leur vie professionnelle, et dans leurs rôles familiaux. T.K. Hareven et K. Masaoka distinguent les transitions les plus importantes que les individus traversent dans leur vie professionnelle et dans leur vie familiale. Elles sont « normales» : comme la première insertion professionnelle, quitter le foyer familial, ou se marier. Ainsi selon eux, les transitions  normales concernent une proportion importante de personnes dans la population. Et, la société attend de ses membres qu’ils passent par ces transitions à un moment donné de leurs vies. Cependant, dans certains cas, même les transitions normales peuvent être vécues comme des crises et devenir des turning points. Les reconversions professionnelles volontaires ne sont pas des transitions normales, elles ne sont en aucun cas identifiées comme des passages obligés dans la trajectoire d’un individu. Aussi, avons-nous considéré pour cette raison, les reconversions professionnelles volontaires comme des turning points. D’ailleurs les récits des acteurs viennent conforter notre conviction. A posteriori les individus qui se sont reconvertis relatent leur trajectoire à la lumière de certains événements qui interviennent comme turning points.

L’intérêt d’un tel concept est qu’il s’inscrit non seulement dans la trajectoire professionnelle d’un individu mais aussi dans son parcours de vie. Il présente l’avantage d’appréhender l’individu dans sa globalité, et permet de mettre en exergue les négociations entre sphère privée et sphère publique. Au moment de la reconversion, les deux espaces sont mêlés, ils sont perméables. Les événements de la vie professionnelle : intérêt au travail, ambiance de travail, perspectives de carrière interfèrent dans la sphère privée ; et de même les événements de la sphère privée ou familiale, la venue d’enfant, la perte d’un proche, le divorce sont des événements qui vont envahir l’espace de la vie professionnelle.

La construction du sens


Les événements qui surviennent dans la sphère professionnelle peuvent parfois faire sens dans la sphère privée et inversement des événements de la sphère privée vont contaminer la sphère professionnelle. C’est pourquoi on peut dire que la reconversion professionnelle volontaire plus qu’une bifurcation professionnelle est aussi une bifurcation biographique. Un changement professionnel s’accompagne d’autres bouleversements au sein de la trajectoire des reconvertis, lesquels sont antérieurs ou postérieurs à la reconversion. Ainsi la bifurcation professionnelle entraîne parfois des ruptures personnelles.

De plus, sans le développer ici, nous pouvons affirmer que les événements ne font pas sens sans contexte. Ils ne parlent pas d’eux-mêmes. Selon P. Veyne, « Les événements ne sont pas des choses, des objets consistants, des substances, ils sont un découpage que nous opérons librement dans la réalité… » (Veyne, 1971, p. 225). Les événements ne signifient qu’à l’intérieur d’une biographie particulière (Leclerc-Olive, 1997). L’événement ne fait sens que parce que l’individu lui donne sens. La notion de contre-effectuation de l’événement (Deleuze, 1997) rend parfaitement compte de cette réinterprétation de l’acteur dans la bifurcation. Pour G. Deleuze : « Contre-effectuer l’événement, c’est trouver le sens de notre propre devenir par rapport à lui ». Aussi, l’ensemble des événements qui surviennent lors de la reconversion professionnelle volontaire sont réinterprétés à l’aune du processus de changement engagé. Les événements font sens dans un processus de changement, ils se répercutent en ondes de choc dans l’ensemble de la biographie. C’est pourquoi la bifurcation n’est pas que professionnelle.

Repenser sa trajectoire 

Dans la reconversion professionnelle volontaire s’opère une mise à distance de son vécu quotidien qui est nécessaire à la bifurcation. Cette sortie du quotidien ouvre à des questionnements d’ordre philosophique sur « le sens de sa vie ». C’est parce que l’individu se trouve hors de son espace social, qu’il connaît ce doute inhérent à la situation. Cette mise en question de soi est un sentiment partagé par l’ensemble des individus en reconversion indépendamment de leur position dans le monde social. Ce moment de « mise en question de soi » est un vrai bouleversement biographique, précisément parce que le questionnement de la personne concerne son positionnement au monde.

Dans les reconversions professionnelles volontaires, les individus expriment leur mal être au travail, ils rendent compte d’un désinvestissement progressif qui va devenir de plus en plus présent au point que l’idée d’être sur leur lieu de travail devient insupportable. S’ouvre alors une période de doute. C’est ce doute lancinant et persistant qui peu à peu desserre la configuration rationnelle. Le questionnement prend alors le pas sur l’organisation fonctionnelle antérieure. La question du soi devient alors centrale. Foucault (2001), remarque que le souci de soi s’est érigé en culture du soi. Il semble que le précepte qu’il faut s’occuper de soi-même est dans tous les cas un impératif qui circule dans nombre de doctrines différentes. Le souci de soi est un impératif qui a pris la forme d’une attitude, d’une manière de se comporter, se développant en pratiques. « Ceux qui veulent se sauver doivent vivre en se soignant sans cesse » (Foucault, 2001, p 64). La bifurcation professionnelle n’est pas le simple projet réalisé d’un changement d’emploi. La reconversion professionnelle volontaire s’inscrit dans une dynamique plus forte. Elle procède de tout un cheminement de pensée qui questionne « l’être soi ».

2. L’acteur aux prises avec des logiques d’action


La posture de l’expérience telle qu’elle est explicitée par Dubet (1994), semble être la posture épistémologique adéquate pour appréhender la reconversion professionnelle volontaire, parce que, précisément, elle reconnaît la place du sujet dans un monde social, la posture subjective et l’assise objective. Mais aussi parce que la reconversion professionnelle volontaire peut être appréhendée comme une expérience sociale. La notion d’expérience désigne la combinaison subjective réalisée par les individus de plusieurs types d’action. Les expériences sont des combinaisons subjectives d’éléments objectifs.  Notion qui désigne les conduites individuelles et collectives dominées par l’hétérogénéité de leurs principes constitutifs et par l’activité des individus qui doivent construire le sens de leur action.

La notion d’expérience

La notion d’expérience nous est apparue pertinente. Elle propose trois types de logiques d’action : une logique de l’intégration, une logique instrumentale, une logique de la subjectivité. Toutefois, l’acteur ne se réduit pas à l’une des trois logiques. L’acteur articule des logiques d’action différentes, c’est la dynamique engendrée par cette activité qui constitue la subjectivité de l’acteur et sa réflexivité. Les reconversions professionnelles volontaires renvoient à l’acteur agissant, à un questionnement sur le temps de l’action, sur les logiques de l’action.

Ce qui va nous intéresser ici, c’est la subjectivation qui s’appréhende précisément selon F. Dubet (1994) précisément dans cette tension entre la logique de l’intégration et la logique de l’action stratégique. La subjectivation est socialement définie par la tension entre une représentation du sujet et des rapports sociaux. Serait-elle l’espace dans lequel le sujet émerge et se situe dans une mise à distance de soi  ? Ce sujet-là, est celui qu’évoque A. Touraine sous les traits de l’homme de foi, du sujet autonome de la raison, de l’individu authentique et qui veut construire sa propre vie et la juger (Touraine, 1984). Il importe peu pour Dubet que ce sujet soit un mythe ou une illusion, du moment qu’il est socialement efficace en « introduisant une distance à soi et à la société ».

Cette position de la subjectivation ne peut se vivre que dans la tension avec les autres logiques de l’action, tension avec la rationalité instrumentale, avec la morale communautaire. Selon Dubet, seul le prophète peut atteindre la subjectivité, le sujet n’a pas de « réalité incarnée » en dehors de ses représentations dans l’art comme la subjectivité pure.

Nous l’avons déjà évoqué, la réorientation professionnelle ne se résume pas à la construction d’un projet professionnel qui consisterait en la simple adaptation d’un individu à un nouvel emploi ; pour que la translation soit réussie, le projet doit être entendu comme projection de soi dans le futur. Cette projection de soi constitue un temps de négociation avec soi sur l’opportunité d’engager ce travail. Dans les situations de reconversions professionnelles volontaires, la bifurcation prend la forme d’un processus qui se construit dans le temps. Si l’on se réfère à ce que disent les interviewés, la prise de décision de la bifurcation s’inscrit dans une temporalité relativement longue allant de quelques mois à une ou plusieurs années. Dans tous les cas, elle est décrite comme un cheminement, elle indique un temps long de réflexion, une maturation.

La notion d'expérience de F. Dubet permet de mettre en exergue la mise en action. Les différentes expériences de reconversion oscillent entre une logique stratégique et une logique de l’intégration, c'est dans la tension entre ces deux logiques que l’individu s'inscrit dans une logique de la subjectivité. L'issue pour l’individu est dans la distance critique, distance subjectivée, une attitude auto-réflexive qui lui permet de s'envisager autrement.

Les logiques de reconversion

Cette expérience de la subjectivation est repérable dans les quatre logiques de reconversion que nous avons identifiées, la « reconversion promotion », la « reconversion stabilisation », la « reconversion équilibre », la « reconversion-passion ». La « reconversion passion » qui est archétypale du modèle de l’épanouissement de soi transversal dans toutes les réorientations de trajectoires, est typique de la logique de la subjectivité.

La première expérience de « reconversion-promotion » s’inscrit plus dans une logique de stratégie de marché, l’acteur se repositionne pour optimiser ses chances de promotion, les objectifs premiers étant ici un gain en termes de statuts et de revenus. La deuxième expérience, « reconversion-stabilisation d’emploi » montre des intérêts qui vont plus dans le sens d’une logique de l’intégration, les acteurs tentent ici de négocier un changement en vue d’une appartenance à un collectif de travail, de s’insérer durablement sur le marché de l’emploi. La troisième expérience de « reconversion équilibre » comprend souvent les trois logiques, les acteurs souhaitent intégrer un autre univers de travail, endosser un autre rôle dans lequel la recherche d’un épanouissement de soi soit présente. La dernière expérience, la « reconversion-passion », semble archétypale du modèle de l’épanouissement de soi. Modèle transversal dans toutes les réorientations de trajectoires, et qui relève de la logique de la subjectivation. Ce modèle diffus de la vocation, scénario de l’anticipation de soi et du projet personnel où «  l’objet sérieux et important de la vie individuelle est de réaliser ce qu’il est en soi d’être et de faire » (Schlanger, 1997, p. 227) est prégnant quel que soit le groupe professionnel d’appartenance et dans l’ensemble des réorientations de trajectoires individuelles.

3. Le processus de conversion de soi


Dans ce processus de conversion de soi, la latence est un moment que nous avons identifié comme étant le lieu de la décision de la mise en action, et le lieu de l’anticipation de l’action. L’expérience de la subjectivité décrite par les interviewés est celle de « se perdre » et ensuite de reconfigurer le réel, le vérifier. L’individu n’est pas dans une posture passive7, il est efficacement actif, la latence est ce travail de reconfiguration simultanée de soi et du réel.

La latence vue comme expérience de la subjectivation

Lors de la phase de latence, l’individu se place dans une configuration d’équilibre précaire, propice au changement. Cette phase, dans laquelle il tente d'aménager une situation d'inconfort insupportable, engendre une nouvelle expérience qui se construit dans la mise à distance avec sa position professionnelle initiale. Ce moment de rupture avec son emploi initial lui permet d'explorer –qu’il soit en formation ou toujours en emploi– un autre espace-temps. Coupé de ses appartenances professionnelles antérieures, l’individu se projette dans un espace-temps non encore advenu. Il est dans une posture de réflexivité, il est semble-t-il, dans l’expérience de la subjectivation. Il connaît alors l’expérience d’un « rapport à soi distancié ». C’est dans cette tension entre un passé révolu et un futur incertain, qui s’arc-boute au temps de conceptualisation du projet, que l’individu éprouve cette expérience de la subjectivation (Négroni, 2002).

Dans les récits des reconversions professionnelles volontaires, les interviewés identifient deux temps dans leur trajectoire. Un temps antérieur à la reconversion et un temps postérieur.

-Dans le premier moment, les individus se définissent comme « étant loin d’eux-mêmes », ils disent « s’être perdus ».

On peut faire un parallèle avec l’expérience. La notion courante « d’expérience » renvoie à deux phénomènes contradictoires. L’expérience est une manière d’éprouver. Investi, d’un état émotionnel fort, l’acteur s’ouvre à une subjectivité toute personnelle. F. Dubet souligne l’ambiguïté du versant émotionnel dans l’expérience : elle est à la fois unique et propre à l’individu, en même temps qu’elle le transcende, celui-ci perçoit alors une émotion commune, celle de la société. L’expérience est simultanément individuelle et commune.

-Dans le deuxième temps, tous manifestent le changement qui s’est construit en eux : « Je ne suis plus tout à fait la même personne », « je suis au plus près de ce que je suis ». L’autre dimension présente dans l’expérience, c’est l’aspect cognitif. « L’expérience est une activité cognitive, une manière de construire le réel et de le vérifier » (Dubet, 1994, p. 48) c’est le temps du projet, de la mise en ordre du réel.

Ici la dimension expressive renvoie à la construction de soi. Dans ce modèle, le talent, le don ont besoin pour s’épanouir de vivre dans la réalité sociale, c’est-à-dire de déboucher sur un emploi. Aussi, c’est l’insertion dans un autre univers de travail qui marque la réussite de la reconversion.

La conversion de soi se construit dans l’anticipation


L’anticipation est la condition essentielle de la conversion de soi. Cette phase d’introspection est un moment de retour sur soi où la dimension expressive occupe une position centrale dans le récit. Ici Alice fait le bilan de sa trajectoire professionnelle :

Comment vous qualifieriez votre démarche ? Je pense que c’est vraiment se rendre compte de la situation actuelle, c’était une évaluation sur mon métier. Comme si je me réveillais et je me disais : « ben voilà, tu as quand même un bac D qu’est ce que tu fais là ? », et c’était une mise au point et me dire tu peux plus continuer c’est vraiment du gâchis ! (Alice, 33 ans, opératrice de saisie en VPC -vente par correspondance-, deviendra secrétaire médicale).

Dans ce moment de retour sur soi, le passé est convoqué. Les interviewés l’expriment très clairement. La personne investit des désirs passés, les rêves d’enfants tombés en sommeil, réapparaissent. Sont convoqués tous les projets avortés, ou qui n’ont jamais vu le jour, comme autant de possibilités à prendre en compte : « Je me suis demandé ce que je voulais être ». La trajectoire est revisitée. E. Bloch [Bloch, (1959), 1976] pose comme principe régulateur de l’anticipation, l’utopie concrète qu’il oppose aux différentes utopies abstraites faites de mystifications et de conditionnement. Il donne à l’utopie concrète, le statut de concept limite qui permet de maintenir en marche l’expérience du monde. Cette utopie concrète porte l’idée d’un nouveau réveil. L’expression : « se réveiller » revient très souvent dans les entretiens. Cette métaphore de l’éveil à soi, est d’abord une prise de conscience de soi, elle est aussi un retour sur sa biographie et une tentative d’anticipation de son devenir.

4. Des expériences de conversion de soi

Les expériences de reconversion professionnelle volontaire relatées par leurs acteurs indiquent une transformation de soi, progressive. Elles font également état du bouleversement du rapport soi-société. Les récits sont racontés sur le mode de la vocation contrée reconquise par une passion lointaine que l’acteur convoque dans la reconversion, par la reprise d’études qui vient renouer avec une trajectoire scolaire trop vite abandonnée. Le passage d’un monde à un autre monde est une dimension qui est aussi fréquemment évoquée, le basculement dans un autre univers contribue à la transfiguration du soi. Enfin la conversion de soi est aussi exprimée comme une appropriation de sa biographie : c’est retrouver un fil de sa trajectoire.

La vocation contrée reconquise


Dans les récits, les interviewés parlent de leur première insertion professionnelle et de leur parcours scolaire. Ils racontent leur refus d’identification aux valeurs parentales. Néanmoins, les projets parentaux (Gaulejac de, 1991) ne sont cependant pas remis en cause. En effet, les parcours suivis à la sortie du système scolaire ou universitaire et les orientations professionnelles s’inscrivent dans la ligne définie explicitement ou implicitement par les parents. Aussi, les récits de « vocation contrée » sont très présents dans les discours ; ils sont caractérisés par un désajustement entre les aspirations familiales liées à l’appartenance de classe et les désirs du jeune. La reconversion est présentée alors comme l’occasion d’affirmer des choix.

Sylvanna est secrétaire bilingue, elle veut faire de l’esthétique depuis quelle est adolescente, elle poursuit néanmoins ses études sur les conseils de la conseillère d’orientation jusqu’en BTS (Brevet de technicien supérieur) de secrétariat trilingue, et décide au bout de quelques années, de revenir à ses anciennes amours : l’esthétique. Elle crée une entreprise d’esthétique à domicile.

Vous êtes revenue à une passion  ? Oui avec la maturité en plus et l’argent. Vous auriez pu le faire avant, lors de votre première insertion professionnelle ? Ben, j’ai une personnalité certaine. Mais je ne sais pas si à 15-17 ans, employée chez une esthéticienne ça m’aurait plu. Et je ne sais pas si j’aurais la capacité de créer un institut si j’avais arrêté mes études. Je ne sais pas si j’aurais la culture que j’ai acquise dans mes études. (Sylvanna, 31 ans secrétaire bilingue, créera une entreprise d’esthétique à domicile.)

Le récit de Judith est proche de celui de Sylvanna. Judith est très douée en dessin, ses professeurs d’art plastique reconnaissent ses compétences. Attirée par la création de vêtements, elle voudrait faire les Beaux Arts pour travailler après dans le secteur de la mode. Mais cette perspective lui semble peu sûre, le secteur de la mode est bouché, elle choisit alors une orientation dans le commerce qui lui ouvre plus de perspectives d’insertion professionnelle. Quelques années plus tard, après avoir occupé un poste de gestionnaire de commande, Judith entreprend une formation de styliste, elle devient alors styliste pour une chaîne de magasins en confection.

C’est un choix au départ rationnel ?
Au départ, lors de ma première orientation, en terminale, on nous a toujours découragé pour nous diriger vers les carrières artistiques ; et puis c’est difficile de choisir une voie à 18 ans, ce n’est pas évident, j’ai pris ce qu’il y avait de plus général et puis après finalement, j’ai peaufiné, et puis au bout de 10 ans, je suis retombé sur mes pattes. Vous dites que vous aviez des intérêts ? Oui, oui, depuis toute petite, je faisais des vêtements, j’ai fait ma robe de mariée. J’ai toujours fait des choses personnelles. Et pour vous ça a changé quelque chose cette reconversion ? Oui, je suis mieux, je suis plus satisfaite de moi-même. Je suis plus sereine, c’est important de faire ce que je fais là.  (Judith, bac +3, diplômée d’une école de commerce, gestionnaire de collection).

Pour certains interviewés, la conversion de soi s’accroche sur l’opportunité de reconstruire sa trajectoire. Elle est l’opportunité de se penser autrement.

Revenir sur son parcours scolaire

Pour certains ce qui fait sens dans la reconversion professionnelle c’est la reprise d’études.

L’échec scolaire lors de la première insertion n’a pas nécessairement pour effet un dégoût et un rejet des apprentissages scolaires, même s’il détourne momentanément de l’investissement dans les études. Les échecs sont souvent expliqués par la personne par le désinvestissement des parents lié au faible niveau culturel de la famille. Cependant, lors de la reconversion professionnelle volontaire, certains qui étaient en échec scolaire semblent vouloir effacer le ratage premier en reprenant des études lors de la deuxième insertion pour cette fois-ci réussir leur parcours.

Caroline, se présente comme étant en rupture avec son univers familial. Elle se vit comme étant en décalage avec le modèle culturel parental. D’un côté, il y a sa famille ancrée dans une tradition ouvrière forte -son père est ouvrier et son grand père était mineur- et de l’autre il y a l’univers de l’école, où l’on apprend. Elle présente ces deux univers comme étant disjoints : « On avait des conversations limitées, on n’avait pas de conversations intellectuelles ». Aussi, lorsqu’elle reprend une formation de troisième cycle en Ressources Humaines après avoir acquis des compétences lors de son parcours professionnel en entreprise, elle réalise son vœu le plus cher : faire des études et réussir.

Je ne vais pas vous cacher que j’ai un titre thérapeutique, j’avais un problème de confiance en moi lié à ce manque d’étude, et déjà au bilan, j’ai eu une prise de conscience que je ne faisais pas mal de choses, ce que j’ai eu du mal à entendre. (...) J’ai quand même eu une chance, mon parcours sur 15 ans, j’ai l’impression d’être au sommet dans chaque domaine d’avoir cette sérénité, cette maturité, je me suis peut-être équilibrée tardivement comparé à d’autres personnes mais c’était mon rythme étapes par étapes, oui j’ai quand même un beau parcours. (Caroline, 37 ans, responsable caisse, aura un poste de responsable en Ressources Humaines).

Sylvie, arrête ses études après un bac en comptabilité. Lors de sa mise en couple, elle est caissière en grande distribution durant six ans, puis elle fait un stage en secrétariat, ce qui la conduit à reprendre avec beaucoup de bonheur ses études en comptabilité délaissées quelques années plus tôt.

Comment vous qualifiez votre démarche ?  Il y a un changement, c’est un retour aux sources, mes études étaient en comptabilité.  La formation, ça devait se faire ?  C’était un retour aux sources et faire quelque chose que j’aimais bien.  (Sylvie, caissière en hypermarché, deviendra secrétaire de direction).

Le souhait exprimé par les interviewés est très clairement de rattraper une trajectoire scolaire d’échec. Pour Sylvanna, c’est aussi montrer à son père que les filles peuvent aussi réussir dans les études :

Le BTS j’étais fière de le montrer à mon père que les filles, ça peut faire des études, ce qui m’importait et d’avoir le même niveau d’études que mon frère, la création d’entreprise s’est venue après. (Sylvanna, 31 ans secrétaire bilingue, créera une entreprise d’esthétique à domicile.)

Ce thème d’une revendication féminine à exister est très présent dans les reconversions des femmes.

La reconversion professionnelle offre la possibilité de s’ouvrir à d’autres univers. Elle semble être une deuxième insertion professionnelle dans la mesure où elle appelle à un renouvellement des compétences, à l’acquisition d’autres apprentissages qui sont des clefs d’entrée pour un autre univers professionnel.

Un repositionnement dans le monde


Nous l’avons vu, la reconversion professionnelle volontaire place la personne en situation de deuxième insertion. La reconversion professionnelle volontaire peut être aussi un choix de valeur. L’histoire de Florent est typique. Florent a suivi la filière « grandes écoles », il occupe un poste d’ingénieur. Il démissionne de son emploi d’ingénieur parce qu’il est attiré par l’écriture, le théâtre, il veut faire du spectacle de rues. Cependant c’est une décision qui n’est pas facile parce qu’elle va à l’en contre du modèle de la réussite sociale et matérielle véhiculé dans nos sociétés occidentales.

Je décide d'arrêter, mais c'est très dur à prendre comme décision. Il y a toute la société qui te dit non (...). J'étais poursuivi de rêves pendant des mois, voire des années, où je retournais travailler. Il y avait un poids de l'inconscient très fort pendant une année où deux, je rencontrais des anciens élèves de mon école et je leur racontais des bobards. Je leur disais que je travaillais dans telle ou telle boîte, je n’arrivais pas à assumer ce choix de vie parce que en plus la contrepartie était assez misérable, parce que je ne faisais pas des trucs géants des grands spectacles. Donc pendant plusieurs années, c’était très dur à assumer. Je ne te parle pas de ma famille qui était consternée, et petit à petit, j’ai assumé. J'ai réussi à le défendre, parce qu'au-delà de ça, il y avait quand même une réflexion politique par rapport au métier d'ingénieur : la haute technologie, qui supprime des emplois, qui déshumanise le monde, et puis ils sont totalement irresponsables au niveau des conséquences. La haute technologie est responsable, les gens qui font ça sont irresponsables. Ça aussi je le mettais en avant, des raisons politiques et poétiques. Le refus de la haute technologie, le refus de la routine, et puis je refusais de me battre toute ma vie pour une cause qui n'était pas mienne. Je refusais de me battre pour de l’argent. La seule chose pour laquelle on puisse se battre sur terre, c'est l’argent, c'est tout.  (Florent, diplôme d’ingénieur, ingénieur à France Télécom)

Choisir entre deux mondes :

Hervé a une formation de géographe, il ne veut pas passer le CAPES (Certificat d'aptitude pour le professorat dans l'enseignement secondaire) pour être enseignant, ce qui est le projet de ses parents eux-mêmes enseignants, il trouve un emploi dans une association qui a pour mission de promouvoir le tourisme régional. Très vite, même s’il reconnaît jouir d’une sécurité de l’emploi, d’un certain nombre d’avantages comme des tickets restaurants, le treizième mois, il s’ennuie dans son travail. Aussi, son attrait premier pour des conditions de travail satisfaisantes va décroître considérablement lorsqu’il rencontre le monde du spectacle et de la photographie. Il rend compte, dans son discours d’un changement de valeurs et d’une ouverture à d’autres mondes sociaux.

« En fait ce que j’ai vécu dans le cadre de mon boulot s’est bien passé, je n’avais pas de problème de relations, ni de reconnaissance, les résultats étaient bons. Mais il y a eu un ensemble de choses, un refus de tout un système de société avec des comportements qui ne me correspondaient pas que j’ai accepté jusqu’à un certain âge. J’ai eu l’impression de m’ouvrir sur d’autres choses plus essentielles, et d’avoir plus de profondeur, et ça correspondait à une période affective, ça correspondait à une rupture avec la fille avec qui j’étais depuis 7 ans, une transition avec ça, et une ouverture sur d’autres choses qui a provoqué un déclic et qui a aussi versé dans la photographie. » (Numa, 33 ans, commercial, deviendra photographe)

Le passage d’un monde à un autre :

Pablo, lorsqu’il était enfant, voulait faire de la danse et du théâtre. Une attirance que ces parents ne vont pas conforter parce que pour son père : « un garçon ça ne danse pas mais ça joue au foot. ». Plus tard, il réussit un CAP d’étalagiste (Certificat d'aptitude professionnel), il exerce la profession une année. Puis, il part à Paris, pour faire du cinéma, il fait finalement du mannequinat. Puis il revient dans le Nord, fauché et « pour avoir une vie plus sérieuse ». Employé dans un magasin d’alimentation dont son frère est le gérant, il survit difficilement dans cet univers étriqué. Et puis, un jour, des rencontres vont le ramener sur ses voies de prédilection  : la photographie et puis le théâtre.

Je m'occupais des mises en place, et quand il y avait quelqu'un qui manquait dans un rayon, j'y allais, fruits et légumes et la charcuterie. La première année je n’ai trop rien dit, j'arrivais à Lille (...) et, un jour j'en ai eu marre et j'ai rencontré des gens, et j'ai décidé de faire de la photo. (...) Un jour, quand Mitterrand venait juste de repasser, j'ai photographié la tête des gens, et j'ai emprunté un appareil à des copines ; et là, je rencontre des gens, je pars dans une aventure et je fais des photos et une rencontre avec un garçon qui a été un bon moteur. Et, le lendemain, je ne vais pas travailler. Lorsque je retourne bosser, mon frère qui m’employait, fort désagréable, je lui ai dit  : « ça suffit ! », et je suis parti. (Pablo, CAP d’étalagiste, succession d’emplois étalagiste, mannequin, vendeur fruits et légumes)

Pablo est maintenant intermittent du spectacle, il fait du théâtre. Il a rompu avec sa famille, « Seule ma mère me comprend parce que quand elle était jeune, elle chantait dans les cabarets… les autres personnes de ma famille ne m’intéressent pas.»

Un retour aux sources : Retrouver un fil de sa trajectoire

Pour l'ensemble des reconversions professionnelles, le thème du « retour aux sources » fait écho de manière quasi systématique à un intérêt premier. Il semble que ce soit revenir aux origines pour reconstruire ce qui n’a pas été fait. Le retour a une fonction de réparation. Réparer sa trajectoire c’est faire ce qui n’a pas été fait, c’est tenter de recoller des morceaux épars.

Aussi, un projet individuel de formation se construit dans l’appropriation de sa trajectoire, il est le fruit d’une maturation individuelle longue. Ce qui suppose tout de même d’avoir acquis une certaine maturité. Yan à un moment donné va décider de sa trajectoire. Il devient lui-même un élément actif. Il va penser sa reconversion.

Essayer d’être force de proposition au départ donc, je vais dire donc, y a quelque chose qui m’intéresse donc, c’est moi qui vais essayer de bâtir un projet. Partir d’un projet qu’on a envie de bâtir et puis de voir si à partir de ce projet, on peut essayer de trouver des financements, de trouver des sphères d’intérêt, ou des gens qui sont intéressés. Enfin, essayer de trouver les sollicitations extérieures qui sont les choses qui nous branchent quoi.  Ça a été un choix de ma part de lui dire "à mon employeur" : non, a priori ce n’est pas la voie que j’ai choisie. J’ai fait le choix de, bon pareil au niveau du CIF8, j’aurais pu choisir de faire une formation dans l’architecture, dans l’urbanisme, il y a de multiples formations qui paraissaient plus dans la logique de mon parcours de salarié quoi, plutôt que d’aller en filmologie. (Yan, 33 ans, chef de projet, deviendra réalisateur)

Pour Alice, il s’agit d’une question de prise en charge de soi. Il faut se rassembler. Selon elle, il y a eu un déclic qui trouve son origine dans la perte d’espoir. Se rendre compte que sa situation professionnelle ne lui offrait aucune perspective d’amélioration va déclencher chez elle la volonté de trouver une issue à sa situation bloquée.

0ui j’ai un petit peu plus confiance en moi (...). 0ui, c’est vrai à un moment donné, on se laisse vivre. On est jeune et puis on se laisse vivre comme si on ne pouvait rien changer, je me contentais de ça. J’ai repris les choses en main, mais comme je n’avais pas confiance en moi je me suis dit : je ne vais pas réussir. Et puis c’est peut-être le fait qu’il y ait eu une mauvaise ambiance aux Trois Suisses, du jour au lendemain rien ne m’intéressait. J’avais l’impression qu’on m’avait menti depuis le début parce qu’on n’embauchait pas, les productions étaient toujours plus excessives. Je me suis dit : « même si je suis embauchée, ça ne m’intéresse pas ». La rupture, est-ce que c’est une manière de reprendre les choses en main ? Peut-être, j’étais quelqu’un qui ne prenait rien en main, j’étais assez docile, je me laissais vivre, il y avait quelqu’un qui décidait pour moi ; or je n’étais pas comme ça avant. (Alice, 33 ans, opératrice de saisie en VPC -vente par correspondance-, deviendra secrétaire médicale)

Alice va entreprendre une formation de secrétaire médicale.

La dimension thérapeutique du projet

La phase d’anticipation est indissociable d'un ancrage affectif ou personnel important qui se situe au-delà du projet lui-même. Le projet permet de revenir sur des désirs restés en suspens pacifiant par-là d’anciennes blessures. Dominique, qui décide de créer une auberge biologique dans sa région d’origine, l’évoque avec beaucoup d’humour.

C’est le Graal ! "rires", j’ai trouvé ça, mais je crois que ma détermination a fait que mon entourage "la famille et le mari" étaient très opposés au départ… 

La quête c’est aussi le retour vers la famille élargie (oncle, tantes, grands-parents).

On habitait R., là on s’est installé à St-Omer, moi je suis née là, c’est mon pays le Marais de l’Audomarrois, c’est mon pays, c’est là que j’ai vécu jusqu’à l’âge de 6 ou 7 ans avec ma grand-mère, mais ça a un sens énorme. 

Le projet est l'occasion d'une réconciliation avec sa famille. Il est aussi une demande de reconnaissance de sa démarche. Dominique revient dans son pays d’origine et crée une auberge dans son village d’enfance qui se meurt. Elle prend sa part dans la perpétuation de la famille comme l’ont fait tour à tour sa grand-mère, puis sa mère, la transmission se faisant par les femmes. Cette attente de la reconnaissance des femmes de la famille est très forte :

« Je ne voudrais pas arriver en pays conquis, je veux ménager les susceptibilités. Mais je ne veux pas être que la petite-fille de, je veux aussi être Dominique et qu’on me reconnaisse pour ce que je suis… ». (Dominique, 35 ans, cadre, crée une auberge biologique)

Si Dominique sent profondément le changement qui s’est opéré en elle, elle est toujours en demande de reconnaissance et d’assentiment à l’égard de sa famille, Sylvanna, elle, se sent plus autonome et constate que son rapport aux autres a changé. Elle est une autre personne :

 Est-ce que votre image a changé ? Oui, j’étais pas du tout ouverte, j’ai appris à me connaître au cours de la formation, je haïssais le genre humain, alors que là c’est tout le contraire, j’avais beaucoup de problèmes, aujourd’hui j’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre. (Sylvanna, 31 ans secrétaire bilingue, créera une entreprise d’esthétique à domicile)

Entamer une reconversion professionnelle volontaire est une manière d’interroger sa vie, de faire un bilan. Le projet est le point culminant de la mise en forme d’un questionnement de soi. Ainsi, au-delà du projet de reconversion professionnelle volontaire, se manifeste le désir de rompre avec un fonctionnement ancien qui ne permet plus d’évoluer avec satisfaction. Revenir sur sa trajectoire, implique des ruptures professionnelles, familiales nécessaires, mais aussi une pacification de sa trajectoire passée afin de changer son regard pour agir sur sa biographie.

Conclusion

La « conversion de soi » observée dans les reconversions professionnelles volontaires pourrait être comparée à la sortie de crise que C. Dubar (2000) nomme conversion identitaire et que P.Berger et Luckmann (1996) appellent alternation  : c’est-à-dire le fait de devenir un autre, de changer de culture, de religion, de croyances et donc d’identité.

La conversion de soi est un passage long et douloureux mais aussi une expérience vitale, une sortie de crise qui est aussi une transformation de soi. Elle commence par la perte d’une identité première qui correspond au renoncement à une forme identitaire protectrice qui résulte de la socialisation primaire, et la construction d’une nouvelle identité à partir des expériences de socialisation secondaire.

La reconversion professionnelle volontaire est formalisée comme un discours de vocation contrée. Ce que décrivent les interviewés, ce sont des ruptures familiales et des ruptures avec leur univers professionnel. Les choix opérés lors de la première insertion professionnelle sont décrits par les individus comme des choix contraints, sous incitations parentales, sous contrôle du système scolaire à travers les procédures d’orientation.

La reconversion professionnelle volontaire marque un désengagement d’avec un ancien univers professionnel, elle se concrétise dans le passage à un autre univers. La rupture avec son cadre professionnel amène l’individu à se repenser dans la sphère professionnelle mais aussi dans la sphère privée.

La phase de latence, cette crise, ce « no man’s land du sens » (Dubar, 2000), est effective dans toutes les situations de reconversions professionnelles volontaires. Elle est un espace nécessaire dans lequel l’individu se trouve confronté à un choix qui sous-tend une rupture dans l’organisation passée de sa vie et l’ébauche d’une réorientation de sa vie.

Cependant n’importe quel projet ne peut conduire à une reconversion professionnelle volontaire réussie. Il apparaît essentiel que le projet soit ancré dans la trajectoire passée, qu’il ait pris sa source dans un désir ancien et ou dans un simple intérêt. Le projet est une construction qui s’inscrit dans une temporalité parfois longue, mais un cheminement qui s’avère nécessaire à cette élaboration personnelle qui ne peut prendre corps que dans une biographie particulière. Le projet aboutit parce qu’il n’appartient qu’à soi.

D’autres formes de bifurcations viennent confirmer le modèle. Les observations d’H.R. Fuch Ebaugh (1988) sur les « ex » : les anciens alcooliques, les anciens ecclésiastiques, les divorcés, les transsexuels font état de situations de ruptures qui placent les personnes dans une situation de doutes similaire à la phase de latence étudiée dans les reconversions professionnelles volontaires et montrent comment s’opère la « transformation du soi » dans l’appropriation du nouveau rôle.

Le processus de « conversion de soi » dégagé se révèle être un modèle pertinent pour la compréhension des situations de bifurcations.

auteur

Catherine Négroni est docteure en sociologie. Elle a soutenu une thèse intitulée « La vocation de soi : une sociologie de la reconversion professionnelle volontaire ». Elle poursuit ses recherches sur les bifurcations professionnelles et la question de la formation professionnelle dans l’entreprise. Elle est membre du laboratoire CLERSE/IFRESI. Courriel : Catherine.Negroni@ifresi.univ-lille1.fr

IFRESI, 2 rue des Canonniers, 59000 Lille

notes

  1. La validation d’acquis professionnels existe depuis juillet 1992 et provient du décret de 1985 sur les dispenses de titres requis pour accéder à différents niveaux d’enseignement supérieur. La validation d’acquis professionnels permet d’intégrer à une formation sans nécessairement posséder le titre d’accès à cette formation.
  2. La validation d’acquis d’expériences dans la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 permet d’accéder à une formation, un diplôme, un titre, un certificat à finalité professionnelle sur la base des acquis d’expérience, c’est-à-dire l’expérience professionnelle et personnelle.
  3. Le droit individuel à la formation, entré en vigueur le 4 mai 2004, donne la possibilité à tous les salariés de bénéficier d’un droit à la formation de 20 heures par an, cumulables sur 6 ans. Il concerne les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée indéterminée et disposant d'une ancienneté d'au moins un an dans l'entreprise.
  4. Weber définit la sociologie compréhensive comme devant construire rationnellement ses concepts, elle prend pour objet des comportements présentant trois caractères essentiels : ils sont en relation significative avec le comportement d’autrui (d’après le sens subjectif visé par l’agent) ; ils se trouvent conditionnés (au cours de leur développement) par cette relation significative ; ils sont explicables de manière compréhensible à partir du sens visé subjectivement. [Weber,1965 (1922)].
  5. Le modèle de la crise, tel qu’il est définit par M. Grossetti, est un modèle caractérisé par une imprévisibilité radicale. Rien n’aurait laissé penser que telle personne puisse modifier ainsi son parcours avant cet épisode-là. Pour résumer, les bifurcations n’étaient en rien programmées avant la combinaison précise des facteurs contingents qui les ont rendues possibles (Grossetti, 2003).
  6. Dans l’article littéralement : « Turnings point are perceptual roadmarks along life course. They present individual’s subjective assessments of continuities and discontinuities over their lives, especially the impact of earlier life events on subsequent ones. In some cases, turning points are perceived as critical changes, in other cases as new beginnings ».(Masaoka et al., 1985, in Masaoka et Hareven, 1988 , p. 272
  7. La latence n’est pas simplement un état d’attente, nous l’avons vu. Les jeunes dans la galère décrits par F. Dubet (1986), énoncent sous la forme d’une attente « leur galère » c’est-à-dire la souffrance et l’impasse de leur situation, ils donnent ainsi l’illusion que la galère est une situation passagère dont l’issue prochaine se résoudra par une insertion normale.
  8. Le Congé individuel de formation offre la possibilité aux salariés pouvant justifier de deux années de travail consécutives de demander un congé pour se former durant une année soit 1200 heures, en conservant leur emploi, la formation est prise en charge par un organisme paritaire de financement.

abstract

This article analyses the choice to change one’s career path. Searching for a new job is no longer as marginal an undertaking as it was in the past. Retraining is increasing and voluntary career changes are more frequent in society.

Voluntary occupational retraining is not simply a career change, but a biographical bifurcation. Basing her work on some 60 life stories, the author supports the thesis by showing that voluntary occupational retraining is similar to the experience of subjectivation. It is an intimate experience of self-conversion that seems to be directed by the individuals concerned themselves.

Voluntary occupational retraining is a long process in which the individual gains control over his or her life, and creates a turning point in the path to finding his or her vocation.

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