carrierologie revue carriere
SOMMAIRE
RECOMMANDATION
PDF
 

 

Recensions

R. Vance Peavy (2004). SocioDynamic counselling: A practical approach to meaning making

Geneviève Fournier, Bruno Bourassa et Kamel Bégi (sous la direction de) (2003). La précarité du travail, une réalité aux multiples visages

Jean-Claude Kaufmann (2004). L’invention de soi : une théorie de l’identité

 


 

 
   

R. Vance Peavy
SocioDynamic counselling : A practical approach to meaning making
Chagrin Falls, OH: Taos Institute, 2004.
ISBN 0-9712312-4-9, 20.00$US.

Taos Institute: http://www.taosinstitute.net/

Disons le d’entrée de jeu : dans la longue liste des ouvrages sur les approches en counseling, le livre posthume de Peavy mérite à mon avis une place de choix. Fruit de la réflexion, de la recherche et de la longue expérience de son auteur dans une variété de rôles (conseiller1, psychologue, professeur, administrateur, thérapeute, superviseur), ce livre propose une conception originale du counseling qui, en même temps qu’elle pose des défis, appelle à la fierté d’être conseiller. En effet, dans la perspective dégagée par Peavy, le counseling apparaît à juste titre comme l’une des activités les plus importantes, dans la vie sociale contemporaine, pour aider les personnes à dégager le sens de leur existence, à faire des choix et à poser des gestes susceptibles de favoriser leur actualisation dans les diverses sphères de leur vie.

L’originalité de l’approche apparaît dès le départ, alors que l’auteur prend soin d’annoncer et de mettre en lumière certains des aspects fondamentaux de son ouvrage tels que, par exemple, le vocabulaire propre à la perspective socioDynamique et le mode de pensée qu’elle reflète. Ainsi, il parle de chercheur d’aide plutôt que de client ou de patient, et utilise les termes conversation de counseling ou dialogue plutôt que «entrevue». La personne est vue par lui comme un acteur social et un agent moral. Les termes acte, action, et activité sont préférés au terme comportement. Le self est considéré par Peavy comme une réalité socialement construite par l’intermédiaire du langage (le souligné est de moi), comme un système complexe de significations que la personne utilise pour négocier avec son entourage, interpréter le monde, et guider ses actions.

Se refusant à la formulation de diagnostics, à l’utilisation d’étiquettes relevant de la pathologie, et à l’objectif de soigner ou de guérir, le counseling socioDynamique se veut plutôt une démarche d’apprentissage, de planification de vie, un processus, en somme, qui vise à promouvoir la liberté de la personne en mettant l’accent, notamment, sur les contextes, la socialité, et la co-construction, par le conseiller et le chercheur d’aide, des réalités personnelles et sociales auxquelles ce dernier est confronté. De plus, en amplifiant, pour ainsi dire, l’importance traditionnellement accordée, en counseling, à l’attitude du conseiller, Peavy considère que dans bien des cas, c’est cette attitude, sous-tendue par son schème de pensée, ses perspectives et sa vision du monde, qui va s’avérer le plus important facteur d’influence sur le processus.

Ces idées, et plusieurs autres, sont développées dans les deux principaux chapitres de l’ouvrage qui sont consacrés, respectivement, à la philosophie qui sous-tend le counseling socioDynamique, et à sa pratique. Une brève recension ne saurait rendre pleinement justice à la richesse de leur contenu, et je me limite à souligner certains des principes, des propositions ou des considérations qu’on y trouve. En ce qui concerne le volet philosophique, Peavy insiste, par exemple, sur l’importance d’appuyer l’intervention de counseling sur une base multidisciplinaire. Sans nier le rôle traditionnel de la psychologie sous ce rapport, il insiste sur la contribution que des disciplines comme la théorie littéraire, la philosophie, l’anthropologie, la sociologie ou les sciences de la communication peuvent apporter à cette intervention. À ce propos, il émet une proposition qui pourra sembler provocante à plusieurs. En effet, se situant nettement dans une perspective constructiviste plutôt que positiviste, il considère que des estimations basées sur une mise en commun d’idées et de connaissances émergeant de plusieurs disciplines sont plus utiles en counseling que les tentatives de prédire et d’expliquer le comportement humain sur la base de données scientifiques. Dans cette ligne de pensée, des concepts comme les récits de vie, l’espace de vie, la perspective, les schèmes de pensée et la production de sens (meaning making), sans oublier des notions de spiritualité, sont susceptibles de s’avérer plus féconds pour nous aider à comprendre les actions humaines et la dynamique de la vie sociale que des concepts tels que les traits de personnalité ou les classes de comportement.

S’inscrivant en faux contre la notion d’expert dans la relation d’aide, l’auteur voit plutôt cette relation en termes de co-participation et de négociation entre deux personnes qui apportent chacune leur bagage de connaissances et d’expérience dans la poursuite d’un objectif.

Les travaux des philosophes Kierkegaard et Jaspers et ceux du théoricien littéraire russe Mikhail Bakhtin figurent parmi les sources qui ont nourri la pensée de Peavy dans l’élaboration de son approche. Se situer dans la perspective de l’autre, l’écouter avec respect et accepter d’apprendre de lui ou d’elle sont quelques-unes des recommandations de Kierkegaard qui trouvent écho dans la conception de Peavy. Même si on ne peut prétendre que ces idées soient nouvelles, elles illustrent bien la préoccupation d’éviter d’introduire, ou du moins de limiter la présence, dans la relation d’aide, d’un rapport d’autorité. De Bakhtin, l’auteur emprunte la notion de voix dialogique, cette voix qui connote la réciprocité et la co-construction, par contraste avec la voix monologique, qui cherche à s’imposer. Dans cette optique, la vérité n’est pas le propre d’un seul individu : elle émerge de l’interaction dialogique de personnes collectivement engagées dans sa poursuite Avec Jaspers, Peavy est d’avis qu’une personne n’est pas une entité fixée une fois pour toutes, mais un processus d’autocréation.

Poursuivant dans cette ligne de pensée, Peavy adhère au principe que dans presque tous les cas, les chercheurs d’aide sont des personnes actives, créatives, et capables d’élaborer (de construire) des solutions aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Alors que le rôle du conseiller est d’offrir au chercheur d’aide des conditions d’apprentissage optimales à travers une communication interpersonnelle compétente, celui du chercheur d’aide est d’apporter son expérience de vie, une expérience qu’il connaît mieux que quiconque. Quant au problème de la résistance, un obstacle souvent évoqué en counseling, il est plutôt conçu, dans la perspective socioDynamique, comme une situation de non préparation à faire face à une difficulté.

Enfin, considérant que la carrière d’une personne est en fait sa vie, et que tout counseling s’intéresse à la vie, Peavy voit tout counseling comme un counseling de carrière.

Le chapitre sur la pratique de l’approche fourmille d’idées et de stratégies susceptibles de s’avérer précieuses dans une variété de champs d’application (v.g. orientation, carriérologie, service social, enseignement, consultation, etc.). Il est intéressant de noter que Peavy utilise pour parler du counseling la métaphore du jeu. Cette métaphore se justifie selon lui par le fait que le jeu verbal que constitue le counseling comporte des joueurs (conseillers et chercheurs d’aide), des mouvements (v.g. écoute, questionnement, représentation graphique de l’espace de vie), et des outils, qu’ils soient mentaux (v.g. questions) ou techniques (v.g. l’ordinateur qui donne accès à une variété d’informations). Les mouvements et les outils se combinent pour constituer des stratégies. Il apporte toutefois d’importantes précisions en disant que contrairement à ce qui se passe dans la plupart des jeux, l’objectif en counseling n’est pas de gagner, mais de collaborer, de co-produire des résultats qui peuvent être pour le chercheur d’aide une meilleure compréhension de lui-même, des initiatives qui se traduisent par des actes, ou une variété d’autres bénéfices. De plus, on conviendra facilement avec Peavy que ces stratégies se veulent non pas des prescriptions, mais bien plus des supports à la spontanéité, à la capacité d’improvisation, à la créativité en somme des conseillers qui doivent pouvoir adapter leur intervention aux personnes dans les contextes culturels où elles se trouvent.

Encore ici, il serait trop long de rendre compte en détail du riche matériel élaboré par Peavy, à savoir les douze stratégies qu’il propose, certaines se voulant très générales ou faisant l’objet d’un large exposé, d’autres s’avérant plus spécifiques. Je me limite à quelques exemples. Ainsi, ce qu’il appelle une stratégie générale du counseling socioDynamique repose sur les hypothèses que la vie sociale comporte à la fois une variété de contraintes et de possibilités, que les personnes se créent et sont co-créées à travers leurs interactions avec les autres et avec leur milieu, que la plupart des solutions aux problèmes rencontrés sont temporaires, co-construites, et optimales lorsqu’elles se fondent sur les ressources du chercheur d’aide, et enfin que c’est par le recours aux idées, à la réflexion sur leurs expériences, aux données qui leur sont disponibles et au dialogue que les gens peuvent dégager et réviser leurs perspectives pour qu’elles servent de base à leurs actions.

En présentant la stratégie de l’écoute dialogique, l’auteur suggère que l’outil majeur du conseiller est sa capacité d’écoute profonde, concentrée, accompagnée d’un inflexible désir de comprendre le sens de ce que dit la personne qui vient demander son aide. C’est dans le processus de l’écoute dialogique que se lient ce qui se passe à l’intérieur de la personne qui écoute, la nature de la relation qu’elle a avec le chercheur d’aide, et le processus d’apprentissage transformateur dont l’écoute fait partie et auquel elle contribue. Cette écoute suppose, chez le conseiller, un état de paix intérieure, la capacité de créer une relation qui favorisera chez le chercheur d’aide l’apprentissage transformateur, ce processus qui fait qu’une personne peut reconnaître et réinterpréter des apprentissages antérieurs, de façon à ce qu’ils fassent du sens et puissent être utilisés dans un nouveau contexte.

La stratégie de la co-construction de projets personnels se fonde notamment sur l’énoncé de Sartre selon lequel nous nous créons par nos actes, et elle vise à aider les chercheurs d’aide à s’engager dans des activités qui ont du sens pour eux, qui développent leurs capacités et consolident leur identité.

Une stratégie importante et, je crois, riche de potentialités est celle que Peavy désigne par le terme self-authoring, et qui emprunte aux idées de Bakhtin. Que ce soit par ses paroles ou ses écrits, une personne, selon cette conception, produit des textes qui constituent son self. Le récit de vie devient ainsi, littéralement, le self qui est raconté, et qui est conçu comme une construction symbolique et linguistique plutôt qu’une réalité émanant de processus neurologiques et comportementaux. Peavy précise que le self autobiographique se crée à travers les histoires que nous racontons aux autres, nos dialogues intérieurs, les conversations que nous avons avec notre entourage concernant ce que nous sommes, et ce que nous écrivons sur nous et nos expériences de vie. En ce sens, les autres, et notamment les personnes auprès de qui un individu peut chercher de l’aide, sont des coauteurs de ce que devient cet individu.2

On a souvent affirmé que le counseling est à la fois une science et un art. Peavy, ainsi que je l’ai évoqué plus haut, est réticent à considérer le counseling comme une pratique scientifiquement fondée, tendant plutôt à le voir comme une intervention dont la base est principalement culturelle. Mais la composante artistique du counseling fait par définition appel à la créativité de l’intervenant, de ce point de vue, Peavy parle des conseillers comme de bricoleurs (en français dans le texte) qui, au lieu d’appliquer des techniques prédéterminées, créent, en collaboration avec le chercheur d’aide, des solutions aux problèmes qu’il rencontre en examinant avec soin sa situation et en utilisant avec tout le discernement possible leur bagage d’idées, de connaissances, d’expériences. Plutôt que de chercher à prédire, ils visent davantage à évaluer les alternatives qui s’offrent, les probabilités. Bref, dans les termes de Peavy, la stratégie du bricolage est une exigence du counseling.

Le counseling de groupe fait aussi partie des modes d’intervention auxquels on peut avoir recours dans l’approche socioDynamique, et l’auteur s’arrête à discuter de cette stratégie, qu’il situe également dans une perspective constructiviste. En effet, les participants à un groupe sont considérés comme les «constructeurs» de leurs connaissances par le fait qu’ils peuvent mettre à l’épreuve leurs idées et leurs façons de faire en les appliquant à des situations nouvelles et en intégrant cette expérience dans leur bagage conceptuel.

Une application fort éclairante de l’approche est exposée dans le dernier chapitre du volume, alors que Peavy fait état d’un processus au cours duquel il a accompagné un jeune homme qui présentait au départ ce qu’on appelle communément «un cas difficile». L’intervention, qui a été fructueuse, est discutée en fonction des principes et des stratégies proposés par l’auteur.

Dans un monde où la préoccupation de l’efficacité est omniprésente, beaucoup pourraient être tentés de voir dans l’approche socioDynamique une conception certes attirante, mais peu pratique dans la vie concrète. Cette inquiétude n’apparaît pas forcément justifiée, si l’on considère que l’intervention qui vient d’être mentionnée s’est échelonnée sur un total de trois rencontres.

En conclusion, je considère que ce dernier ouvrage de Peavy, qui a consacré sa longue carrière à développer le counseling dans ses diverses applications et à le promouvoir, constitue à lui seul un héritage dont pourront s’inspirer avec profit les personnes engagées dans la noble activité de la relation d’aide.

Charles Bujold, c.o.
Professeur émérite
Chercheur associé au Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail
Faculté des sciences de l’éducation
Université Laval
Québec

 

notes

  1. Dans le seul but d’alléger le texte, le masculin est utilisé comme représentant des deux sexes, sans discrimination à l’égard des hommes et des femmes.
  2. La contribution du récit de vie dans l’intervention en counseling de carrière, de même que sur les plans de la théorie et de la recherche en développement de carrière, est discutée dans : Bujold, C. (2004). Constructing career through narrative. Journal of Vocational Behavior, 64, 470-484.

 



 
   

Geneviève Fournier, Bruno Bourassa et Kamel Bégi (sous la direction de)
La précarité du travail, une réalité aux multiples visages
Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2003.
248 pages, ISBN : 2-7637-7960-3, 29$CAN.

Les Presses de l’Université Laval: http://www.ulaval.ca/pul/

Problématique

Publié en 2003 sous la direction de Geneviève Fournier, Bruno Bourassa et Kamel Bégi, cet ouvrage rassemble plusieurs textes de communications présentées en 2001, dans le cadre d’un colloque dont le sujet était : « La précarité au travail : une réalité aux multiples visages ». Ce colloque était organisé par le Centre de recherche interuniversitaire sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT Laval) lors du 69ème congrès de l’ACFAS. Les 17 auteurs ou auteures dont les textes forment ce recueil viennent de différents horizons : six de l’Université Laval, deux de l’Université du Québec à Chicoutimi, trois de l’Université de Toulouse-Le Mirail, en France, deux de l’Université Newcastle, en Australie, les quatre autres rattachés respectivement à un cabinet-conseil de Marseille (France), au Centre inter-universitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT, Université de Montréal, Université Laval, HEC Montréal), au CNRS (Lasmas-Institut du Longitudinal, France) et à la Télé-Université de l’Université du Québec.

L’ouvrage regroupe huit textes, en plus d’un avant-propos, répartis dans trois sections axées sur des thèmes différents : considérations théoriques, d’abord, ensuite manifestations et conséquences de la précarité du travail, interventions et politiques, pour terminer.

Dans l’avant-propos, en plus de présenter les textes qui constituent le corps de l’ouvrage, Geneviève Fournier, Bruno Bourassa et Kamel Bégi décrivent l’émergence des différentes formes actuelles d’emploi à statut précaire et notent la place croissante de ces emplois atypiques dans le monde du travail.

La première partie (« Précarité du travail : quelques considérations théoriques ») se compose de deux textes. Le premier, celui de Serge Paugam, explore « Les nouvelles précarités du travail ». L’auteur définit les nouvelles tendances qui se dessinent dans le rapport de l’individu au travail, génératrices d’une plus grande autonomie, mais également d’exigences accrues et donc de risques plus grands de disqualification. Le second texte, celui de Kamel Bégi, s’intitule « Recherche sur les nouvelles formes de précarité de l’emploi ». L’auteur s’attache à la définition de la précarité, à la fois dans ses aspects objectifs et dans ses composantes subjectives, en soulignant l’importance de ces dernières dans la compréhension de la réalité vécue qui se rattache à cette notion de précarité.

Trois textes composent la deuxième partie de l’ouvrage : « Précarité du travail : des manifestations et des conséquences ». Celui de Geneviève Fournier, Bruno Bourassa et Kamel Bégi, intitulé : « Travail atypique récurrent et expérience de précarité : un regard exploratoire », rapporte les résultats d’une recherche réalisée auprès de personnes ayant un parcours professionnel jalonné d’emplois atypiques. L’analyse de ces résultats met en évidence la variété des expériences de précarité des sujets étudiés, tant au plan des variables objectives en cause qu’au plan de la manière dont ces expériences sont perçues et vécues. Ce texte est donc en continuité avec le précédent à ce point de vue. Vient ensuite la contribution d’Alexis Le Blanc, Jean-Philippe Gaudron, Annabel Budi et Catherine Rosa : « Nouvelles formes d’emploi, précarité et rapports au travail, dynamiques psychosociales », qui revient sur la précarité à travers la lunette du rapport au travail, incluant des composantes objectives et des composantes subjectives. Les auteurs présentent deux séries de données de recherche, portant toute deux sur la perception de la précarité, l’une touchant des salariés sous-traitants, l’autre des salariés à temps partiel. Ces données font ressortir, là encore, la grande diversité des modalités de rapport au travail et des significations que les individus attribuent à leur situation. Elles montrent aussi la nécessité de prendre en compte l’ensemble des sphères d’activités de la personne (familiale, de loisirs, etc.) et la façon dont la situation professionnelle influence ces sphères, pour comprendre la manière dont chacun perçoit sa situation. Le texte suivant, celui de Lise Lachance et Nathalie Brassard, va un peu dans ce sens en se centrant sur « Le défi de la conciliation travail famille chez les femmes occupant un emploi atypique : perspectives théoriques et enjeux ». Après un tour d’horizon de la problématique de l’intégration du travail et des responsabilités familiales et un état de la situation telle qu’elle était au Canada au début des années 2000, ce texte remet en question la croyance selon laquelle l’emploi atypique est souvent choisi par les femmes comme solution leur permettant de concilier famille et travail. D’après les auteures, il s’agirait le plus souvent d’un « choix» involontaire, susceptible de profiter surtout aux employeurs, en attendant qu’un changement social en profondeur permette l’émergence de mesures réellement efficaces pour favoriser l’intégration des rôles professionnels et des rôles familiaux.

La troisième et dernière partie du recueil, « Précarité du travail : interventions et potitiques », comprend trois textes. Elle s’ouvre par celui d’Odette Filteau, Chantal Leclerc et Bruno Bourassa : « L’intervention dans les services québécois d’intégration en emploi : une réhabilitation des savoirs des acteurs de première ligne? ». Le thème général de l’ouvrage sert ici de toile de fond à une mise en valeur des « savoirs d’expérience » construits par les intervenantes et les intervenants qui assistent les clientèles en voie d’exclusion dans une réinsertion socioprofessionnelle rendue problématique par le contexte de précarité dans lequel elle doit s’effectuer. Partant de l’opposition souvent relevée entre les savoirs théoriques et les savoirs pratiques, les auteurs exposent des données de recherche qui illustrent la complexité des contraintes entourant le travail de ces praticiens et praticiennes de la réinsertion socioprofessionnelle. Ces données éclairent aussi la créativité manifestée par ceux-ci dans la redéfinition de leurs rôles et l’élaboration de stratégies d’intervention novatrices. Le texte suivant, rédigé par Marie-France Maranda, s’interroge à la manière de Shakespeare dans son titre : « Être un acteur ou un sujet? Voilà la question. Enquête sur la psychodynamique du travail de conseiller en emploi ». Lui aussi touche à la question des savoirs d’expérience forgés par des intervenants et intervenantes du champ de l’insertion professionnelle, en explorant cependant d’une façon plus approfondie les impacts psychologiques, sur ces personnes, des situations de travail souvent complexes et difficiles qu’elles ont à gérer. L’auteure relate les observations faites lors d’une enquête effectuée auprès de 19 conseillers et conseillères en emploi (appartenant à différents corps professionnels). Elle met en évidence les aléas de leur travail dans des conditions socioéconomiques et organisationnelles parfois chaotiques, en particulier les dualités de rôles dans lesquelles ils peuvent se retrouver ainsi que les stratégies qu’ils développent pour y faire face. Quant au dernier texte, écrit par Diane- Gabrielle Tremblay, Stéphane Le Queux, Doug Biddle et John Burgess, il s’en va dans une toute autre direction en procédant à une comparaison de la situation d’emploi des jeunes et des politiques d’emploi qui les concernent au Canada et en Australie, comme l’indique son titre : « Les politiques d’emploi à l’intention des jeunes au Canada et en Australie : plus ou moins de vulnérabilité et de précarité? ». Après un portrait de la situation respective de chaque pays et des éléments de comparaison entre les deux, les auteurs concluent sur une note plutôt pessimiste dans les deux cas, tempérée par l’espoir suscité, dans les deux pays, par un début de mobilisation syndicale en faveur des jeunes travailleurs. La partie semble cependant loin d’être gagnée et, dans un pays comme dans l’autre, il est urgent, selon les auteurs, de réfléchir à des moyens susceptibles d’améliorer la situation.

Dans l’ensemble, ce recueil apparaît comme un ouvrage intéressant pour ceux et celles que préoccupe la question de la précarité du travail, autant par la qualité des textes qu’il contient que par la diversité des angles selon lesquels cette question est traitée. En outre, il mérite pleinement son titre. En effet, il offre des perspectives variées et parfois inhabituelles sur un phénomène dont on parle et reparle pourtant depuis des années.

Marie-Chantal Guédon
Professeure
Département d’orientation professionnelle
Université de Sherbrooke

 


 

 
   

Jean-Claude Kaufmann1
L’invention de soi : une théorie de l’identité
France : Armand Colin, Collection Individu et Société, 2004.
350 pages, ISBN 2200266618, 21.5 Euros.

Éditeur : Armand Collin http://www.armand-colin.com/

Cette recension résume les éléments prégnants de la dernière parution de Jean-Claude Kaufmann. En se centrant sur la question identitaire, cet ouvrage devient incontournable pour les spécialistes intéressés à la fois par la praxis et par les sciences de l’orientation. Il comprend trois parties. La première porte sur l’histoire du concept de l’identité, la deuxième situe la nature de l’identité entre ses polarités et, enfin, la troisième permet de mieux réfléchir le social reformulé par l’identité. J’exposerai d’abord les principaux éléments de la pensée de l’auteur avant de porter un œil plus critique sur son ouvrage.

La première partie expose le développement historique du concept d’identité en situant l’apport des travaux de Freud, Erikson, Mead et Strauss pour en arriver à justifier les raisons de sa popularité en sciences humaines et sociales. Selon l’auteur, l’identité permet de dégager une vision efficace, stimulante et dynamique du lien entre l’individu et la société. Même si l’identité est omniprésente dans le discours des sciences humaines et dans le débat social, cette notion n’est toutefois pas clairement définie. Aux dires de Kaufmann, on a assisté, au cours des trente dernières années, à une starification exagérée du concept d’identité et le prix à payer est de l’utiliser sans se poser trop de questions à son sujet. Kaufmann ne souhaite pas imposer une nouvelle conception de l’identité, mais simplement installer un argumentaire pour soutenir le débat social portant sur les processus identitaires.

Rappelons que dans un livre précédant intitulé «Ego», Kaufmann avait déjà analysé la production historique et sociale du fait individuel en insistant sur l’univers invisible des déterminations sociales. Avant de plonger dans les processus identitaires, l’auteur réitère la nécessité de prendre en compte l’individu et son autonomisation comme produits de l’histoire sociale. L’émergence du fait social est mise en opposition avec le modèle d’explication dominant fondé sur le développement des capacités cérébrales et linguistiques de l’espèce humaine. S’appuyant sur ses propres thèses, Kaufmann revisite l’argumentation fine de certains auteurs (Lévi-Strauss, Benoist, Héritier, Giddens, Schütz, Bourdieu, Constalat-Founeau, Dubet, etc.) en portant une attention particulière sur les liens entre les notions de rôles et d’identité. Rappelons que, selon Dubet (1994), les sujets s’autonomisent grâce à leur subjectivité et s’engagent davantage dans ce qu’ils sont amenés à vivre comme expérience. Comme le soulignait ce sociologue de l’expérience, l’essor de la subjectivité (et, par conséquent, la quête identitaire) ne repose pas du côté des individus eux-mêmes et de leurs quant-à-soi mais plutôt du côté des rôles. Dubet et Kaufmann sont d’accord sur l’existence d’une disjonction entre socialisation, subjectivité et développement de la vie perçue comme une expérimentation. Toutefois, Kaufmann croit qu’aujourd’hui, les individus ne sont plus fondus dans leurs rôles et produits, y compris subjectivement, par la socialisation. De nouveaux types de rôle se forment : des rôles plus souples, changeants, auto-définis collectivement et qui ne socialisent l’individu que pour de brèves durées. Ces rôles contraignent les individus à se construire et à se redéfinir d’une façon totalement nouvelle. Reprenant les propos de Giddens (1987), Kaufmann indique la nécessité de prendre en compte le concept de rôle (dans son sens actuel), et de l’inscrire dans le processus historique pour définir ses modalités précises et changeantes selon les types de formations sociales. Par la suite, il se demande si l’«identité» et l’«image de soi» peuvent être assimilables ? L’auteur répond par la négative en soutenant que l’image de soi constitue un instrument central du processus identitaire. Comme il le souligne, l’image de soi est une notion équivoque qui sait tendre ses pièges et qui n’est pas toujours simple d’emploi.

«Comme l’identité, elle [l’image de soi] doit être bien définie et utilisée de manière claire […]. Les pièges sont moins grands quand l’image désigne un reflet de la structure, et surtout une partie délimitée de cette dernière, un rôle, notamment. Chaque rôle développe les images des comportements, qui au moins en théorie, lui sont associés, enjoignant l’individu qui s’apprête à s’y engager, à se former une identité (une image de soi) conforme aux images socialement proposées.» (2004 :71)

En se référant à l’interactionnisme symbolique structurel connu aussi sous l’appellation de «Théorie de l’identité», Kaufmann présente ce courant de recherche comme un des héritages de la pensée de George Herbert Mead. Les buts de ce courant de recherche visaient à comprendre et à expliquer comment les structures sociales agissent sur le soi (en référence notamment aux travaux de Sheldon Styker) et comment le soi agit sur les comportements sociaux (en référence aux travaux de Peter Burke). À partir de ces travaux, Kaufmann défend l’hypothèse suivante : «l’identité est un processus, historiquement nouveau, lié à l’émergence du sujet, et dont l’essentiel tourne autour de la fabrication de sens» (2004 : 82). Le sujet d’aujourd’hui prend des décisions face aux alternatives, se questionne, modifie ses références identitaires plus souvent que jamais auparavant. C’est pourquoi, Kaufmann insiste pour dire que la révolution identitaire est celle de la subjectivité à l’œuvre dans la fabrication personnelle du sens de sa vie. L’identité de rôle comme simple reflet a donné naissance à la réflexivité moderne. Cette topique n’est toutefois pas simple à mettre en pratique car elle place le sujet entre l’injonction à la réflexivité et l’injonction à être soi. Plus le sujet s’impose au centre de sa propre existence, plus les communautés se désarticulent dans les faits, ne laissant que la nostalgie des enveloppements sociaux et aux systèmes de valeurs perdus. Cette première section du livre de Kaufmann permet donc de circonscrire d’où vient le concept d’identité en situant le retournement historique que nécessite le recours à une théorie de l’identité.

La deuxième partie du livre est consacrée à un travail de clarification de l’identité. Pour circonscrire la nature de l’identité, l’auteur se demande quelle est la place de la subjectivité? Malgré le caractère «attrape-tout» du concept de l’identité, il y a un accord consensuel pour le définir minimalement en s’appuyant sur deux points essentiels. Premièrement «l’identité est une construction subjective» et, deuxièmement, «elle ne peut pas ignorer le donné, l’objectif, le naturel qui constituent une assignation inéluctable» (2004 : 89). Au-delà de cette affirmation, les critères subjectifs et objectifs s’amalgament, selon Kaufmann, à l’image d’une «barbe à papa» collant tout sur son passage. Les critères objectifs ne peuvent à eux seuls déterminer l’existence du sujet pour la simple raison qu’ils n’ont rien d’un univers stable et cohérent. La présence d’opposition oblige à un travail d’arbitrage portant sur des prises de conscience (visions d’identités différentes, par exemple). Cependant, cette capacité d’arbitrage subjectif est limitée. La complexité des contradictions du social inscrites dans le mouvement historique amène l’individu à se constituer en sujet tentant de réorganiser une unité significative à son niveau. (Kaufmann, 2001) «L’identité se révèle être ce qui structure cette unité de sens à un moment.» (2004 : 100) La position de Kaufmann se résume donc en deux points :

«La subjectivité ne se forme pas dans un espace autonome parfaitement maîtrisé par l’individu. Au contraire, elle est continuellement aux prises avec les pesanteurs sociales qu’elle cherche à travailler, n’y parvenant que très imparfaitement, au point que le récit de vie lui-même reste fortement sous influence, en particulier des déterminations aléatoires. Mais cette «non pureté» subjective ne doit d’aucune façon conduire à une définition ambiguë de l’identité. Cette dernière devant être strictement définie non par les supports mais par les efforts de l’individu pour donner sens à sa vie (tout autre option conduisant à la confusion sur le processus identitaire). […] L’identité s’inscrit comme une invention permanente qui se forge avec un matériau non inventé.» (2004 :102)

Par la suite, Kaufmann se demande comment faire la distinction entre identités individuelles et identités collectives. Il existe une confusion et une absence patente de définitions claires. De plus, le découpage disciplinaire dans l’univers scientifique amène généralement une séparation des deux spécialités. Pour Kaufmann, une première clé d’analyse se trouve dans le fait qu’il n’y a pas d’équivalence entre l’identité individuelle et l’identité collective, car elles sont de nature différente. L’individu est toujours en situation, et en transformation permanente, dans une perspective identificatoire spécifique et changeante, utilisant des ressources diverses (p. 124). Le moi n’est personne sans les autres et il n’est rien sans les univers de signification dans lesquels il s’inscrit. Alors que les identifications collectives (p. 127) sont des instruments, des ressources, qui permettent à l’identité personnelle d’opérer ses mutations.

Situé au cœur de l’univers intime, l’identification collective commence dans les micro-élargissements de soi. Les identités collectives reposent souvent sur des socialisations très réelles mais il s’agit, selon Singly (2003), de configurations dynamiques, utilisées de façon fragmentaire par les individus, dans une production «fluide» de leur identité. (p. 128). L’individu construit sa spécificité en revendiquant des appartenances, incitant, par là même, au maintien et au développement des identités collectives. Celles-ci ne se réduisent pas à des productions de l’activité individuelle. Elles représentent une conjoncture que Marcel Gauchet désigne sous l’expression de «foyers identitaires». Ceux-ci prennent flamme à partir d’occasions très diverses, par exemple lors de mobilisations collectives, de partage de systèmes de croyance, ou autour d’un intérêt ou d’une passion commune. Les foyers identitaires sont des fournisseurs de sens. C’est pourquoi, aux dires de Kaufmann, l’individu n’est pas un atome constitué, avec une identité personnelle qui lui appartiendrait en propre (p. 147). Il se présente davantage comme un système ouvert, un centre de production de sens de sa vie interconnecté à d’autres centres, susceptible de le déposséder de maîtrise personnelle. Donner sans cesse un sens particulier à sa vie est mentalement fatiguant et pénible alors qu’il est reposant et socialement réconfortant de se couler dans des évidences collectivement partagées. L’identification collective se vit comme un élargissement de soi, avec tous les apports revigorants d’un tel surcroît d’être. Les identités collectives sont perçues comme des ressources fournissant à l’individu à la fois des références éthiques et cognitives, l’énergie de l’action et de l’estime de soi. Les identifications collectives sont des «plus», lui permettant, en se dépassant de se sentir paradoxalement davantage lui-même. Cette ressource identitaire n’est pas exempte de contraintes, de marge de manoeuvre limitée, de pièges pour les individus incapables de retrouver leur autonomie (p. 149).

Entre l’identité biographique et l’identité immédiate, il y a le récit. C’est ce que propose le chapitre cinq. L’identité est aussi l’histoire de soi que chacun se raconte. Soulignant les propos de Ricoeur (1991), Kaufmann se représente la narration comme une mise en récit de la réalité, un agencement d’événements permettant de les rendre lisibles et de donner sens à l’action (p. 151). S’appuyant sur la distinction faite préalablement par Camilleri (1990) entre la fonction «ontologique» et la fonction «pragmatique» de l’identité, Kaufmann utilise deux modalités identitaires relativement opposées par leur logique de fonctionnement soit : l’identité biographique et l’identité immédiate. Dans ce contexte, «jouer astucieusement de ses logiques identitaires est un art difficile» (p. 161) selon Kaufmann. L’identité biographique (surtout dans ses versions narratives) a une fonction généralement plus unificatrice. Elle est une «régulation unifiante du soi tout au long de la vie» (Martuccelli, 2002, p. 405). Les identités immédiates et ponctuelles (au fil des rêves les plus fous ou en réponses aux contextes divers) jouent souvent la carte de la multiciplicité et de l’innovation identitaires. Si la conception unifiante de soi est bien connue, il n’en est que plus utile et urgent, selon Kaufmann, de dégager son autre facette (l’identité immédiate) en explorant ses décalages et ses fragmentations. Cette seconde modalité identitaire est, selon Kaufmann, plus importante. Le cœur du processus identitaire est dans la production de décalages. C’est pourquoi Kaufmann affirme qu’il nous faut «nous dégager résolument des habitudes de pensée qui nous font voir l’identité comme un simple récit biographique» (p. 169). L’identité immédiate se place, pour sa part, au cœur de contextes précis et représente une réponse à donner, instantanément, pour engager l’action dans un certain sens (p. 171). Elle est fixiste (préférant l’image au récit), contextualisée, ponctuelle, instantanée et pragmatique.

[…]dans le brassage continuel entre imaginaire et action qui est au cœur du processus identitaire, un dégradé peut être mis en évidence, allant des formes les plus fictionnelles (le petit cinéma intérieur) ne faisant qu’évoquer les actions le plus souvent improbables, jusqu’au soi possibles, (Markus, Nurius, 1986), esquisses de transformation des rêves les plus crédibles en projets, et enfin les identités immédiates et opératoires, instantanément prises dans des contextes d’action (p. 172).

Kaufmann désigne par la formule «identité I.C.O.», ou plus simplement encore par «identité ICO». Ces identités ICO sont fondamentalement immédiates, contextualisées et opératoires en prenant la plupart du temps la forme d’images (p. 172).

Le chapitre six clôt la deuxième partie du livre. Dans ce chapitre, Kaufmann présente l’identité comme une condition de l’action. D’entrée de jeu, l’auteur affirme que le processus identitaire mérite d’être analysé comme un système d’action. Si un système d’action travaille continuellement à reconstituer les conditions de l’action, le croisement entre «identité» et «action» provoque une modification de perspective, il clarifie l’analyse tout en donnant une dimension nouvelle à l’identité dans la société contemporaine (p. 174). Comme toutes les actions ne sont pas toujours médiatisées par l’identité, une partie reste impulsée par la socialisation hors de l’intervention du sujet (p. 175). Les schèmes incorporés et le processus identitaire ne se mélangent pas intimement pour déclencher l’action. Dans l’analyse fine, il importe de séparer ces phénomènes radicalement différents selon Kaufmann. Il est nécessaire de sortir l’identité de la barbe à papa car elle n’est pas tout et n’importe quoi. L’identité comme condition de l’action représente un processus historiquement nouveau. En référence à un certain type de formation socio-historique, le sujet était tenu par la convergence des injonctions intériorisées et des contraintes extérieures. L’action individuelle était socialement structurée et mise en mouvement. En fonction de ce présent et de cet avenir prévisibles, vécus comme un destin, la fracture opérée par la modernité est double. Elle prescrit au sujet de se définir lui-même sa propre identité en lui demandant simultanément d’effectuer une multiplicité de choix pratiques et de réfléchir avant d’agir. Ces deux prescriptions sont en réalité étroitement liées entre elles. Ces actions s’inscrivent au cœur du processus identitaire (p. 175). Cet espace de réflexivité est nécessaire pour répondre aux multiples situations imprévues ou encore pour réorienter l’action dans ses grandes lignes. De plus en plus souvent, un sens doit être donné à l’action en tenant compte du réajustement continuel des habitudes de base (schèmes incorporés) qui imposent un recours à sa propre identité. C’est pourquoi, Kaufmann mentionne le fait que fixer une image de soi devient un procédé indispensable pour agir dans les situations les plus diverses et concrètes.

Dans ce contexte, il mentionne que les identités deviennent des modalités opératoires. En reprenant deux ouvrages de Bernard Lahire (1998), l’auteur nous détaille les articulations avec le processus identitaire. Par exemple, les «schèmes incorporés» conceptualisés par le terme des «habitudes» sont remplacés par les «dispositions» dans les travaux de Lahire (2002) et ce constat traduit, selon Kaufmann, un changement de perspective. Le terme «disposition» couvre un champ infiniment plus large, incluant les cadres éthiques les plus divers et même les croyances. Le problème, selon Kaufmann, n’est pas dans la composante éthique des dispositions, mais réside plutôt dans l’élargissement exagéré de leur portée, effaçant ainsi le rôle du sujet. Le sujet ne commande pas tout car il est aussi porté par la mémoire sociale qu’il a intériorisée. Il procède à des arbitrages, notamment parce que cette mémoire est paradoxale. Le choix entre des représentations de soi concurrentes est permanent (p. 178). C’est le sujet en interaction avec le contexte qui réoriente le sens de l’action et opère une sélection entre les schèmes «infraconscients» qui seront activés lors de la construction du sens dans les dires auto-biographiques (Malrieu, 2003). Le moment identitaire se caractérise par une prise de distance (réflexive ou sensible) avec l’action en cours, pour reformuler le sens à donner aux conduites (p. 178). Le «sens» comprend un double sens : signification et direction. Le concept de soi est d’abord un instrument d’action et de changement. «En cela, l’identité se présente comme une sorte de nouveau principe moteur de l’action, se surajoutant aux schèmes incorporés et organisant ces derniers» (p. 178) dans le très court terme de l’action immédiate et contextualisée (identité ICO). Dans le terme plus long de la réorientation d’une trajectoire biographique, la recherche portant sur l’identité questionne le passé et le présent alors que Kaufmann note que la préoccupation identitaire est en réalité essentiellement tournée vers l’invention de soi (p. 178). L’identité, parfois réduite à une simple image de soi, représente un filtre qui conditionne l’action. La complexification des schèmes incorporés implique que l’action passe par le filtre identitaire. C’est pourquoi Kaufmann affirme que «l’identité devient une condition ordinaire de l’action dans la modernité» (p. 183).

Selon les lieux et les moments de vie, Kaufmann postule que la concurrence entre filtre identitaire et schèmes comportementaux est inégale selon les contextes sociaux et biographiques. Ces contextes (sociaux et biographiques) de situations peuvent être marquées par des ruptures biographiques, (où, suite à des événements divers, la vie bascule dans une nouvelle direction) ou par des séquences de transition entre deux univers de socialisation stables et solidement définis. Lorsque les caractéristiques entre ces deux systèmes d’habitudes sont trop ou insuffisamment denses (p. 183) pour porter l’existence, les affichages identitaires doivent obligatoirement fixer le sens. Kaufmann présente des exemples éloquents dans la vie ordinaire pour mieux étayer son argumentation (p. 184-185).

Selon Markus, Cross et Wurf (1990), l’identité peut être considérée comme un travail cognitif, visant à « organiser le traitement de l’information pertinente à soi dans un domaine donné ». Le filtre identitaire est une grille de traitement de l’information, préparant l’action. Concrètement cette grille prend le plus souvent la forme d’une image régulée par des affects. Les émotions sont centrales dans la régulation identitaire (Stets, Burke, 2002).

La consolidation de la reconnaissance et de l’estime de soi est au cœur de l’éternel travail de bricolage de l’identité biographique, qui cherche systématiquement outre l’unité, à faire ressortir le bon côté des choses. Elle régule le choix des identités ICO provoquant les décalages les plus forts. Quand l’ego se sent soudainement mal à l’aise, par exemple dans une interaction, la non confirmation par autrui de l’image positive qu’il propose le fait plonger dans des sensations négatives. La meilleure tactique pour restaurer son estime de soi consiste alors, pour lui, à s’inscrire dans une position radicalement différente. Deux tactiques et deux interprétations sont décrites par Kaufmann: la tactique faible, dans le seul imaginaire, le petit cinéma secret à vertu compensatoire et thérapeutique, ou la tactique forte, qui consiste à afficher et à concrétiser une identité ICO en rupture, suffisamment opératoire pour redéfinir le contexte des échanges (p. 188).

La construction de l’identité personnelle peut être analysée comme une vaste transaction entre soi et autrui. Chaque échange est filtré par une image (image de soi et image de l’autre), qui est une grille de classement, de réduction et de fixation de l’information (je suis ceci ou X est cela), à laquelle est associée une dynamique émotionnelle permettant d’en activer ou d’en inactiver les données. Ce choix d’image de soi est continuellement et centralement commandé par la nécessité de restaurer l’estime de soi. La demande de reconnaissance représente une exigence de plus en plus forte. Constituer un réservoir d’énergie est un art complexe et qui n’est pas donné de la même manière à tout le monde. Car selon la place occupée dans le paysage social, les conditions d’élaboration de soi sont très différentes. Les nantis ont des atouts, les démunis des handicaps. Les regards croisés de chacun sur chacun utilisent prioritairement les marquages institutionnels et les états des ressources pour considérer ou pour mépriser. L’estime de soi ne se construit pas sur un mode identique dans tous les milieux. La fabrication des identités s’y développe de manière différenciée (p. 197). C’est ce que nous propose la troisième partie de l’ouvrage.

Le social reformulé par l’identité, telle est la pensée centrale de cette dernière partie de l’ouvrage de Kaufmann. Comme le souligne Kaufmann : «L’identité n’est pas une question personnelle et privée : elle redéfinit l’ensemble de la question sociale» (p. 200). Les tensions sociales se manifestent autrement aujourd’hui. Les inégalités concrètes (les souffrances matérielles, la pauvreté, le défaut de logement ou de travail) sont confrontées aux principes démocratiques de l’égalité et elles sont accentuées. Dans la répartition inégalitaire des ressources, les pauvres restent des pauvres. Mais le principe égalitaire (impliquant la responsabilité individuelle) change tout. Il introduit un nouvel espace d’inégalités. Celui de la représentation de soi, des images et des émotions que cette représentation véhicule. Par exemple, «Être pauvre aujourd’hui, surtout dans les pays développés, est une épreuve qui se redouble d’un mal plus terrible : le regard des autres disant que chacun est responsable de ce qui lui arrive» (p. 201). La lutte entre installés et exclus se transforme : les exclus ne luttent plus simplement pour apaiser leur faim, pour assurer leur survie physique, mais pour satisfaire d’autres nécessités, comme le souligne Élias (2001). Le déficit de sens et de respect s’ajoute aux difficultés matérielles pour se transformer en domination sociale. Tout individu est susceptible de s’inscrire alternativement dans les trois modèles, à des degrés divers et en les accordant à sa manière. Cette modélisation est précieuse pour tenter d’y voir plus clair sur la reformulation actuelle de la question sociale.

Les trois derniers chapitres de cette troisième partie présentent trois modèles d’expression identitaire. Le modèle présenté dans le septième chapitre est spécialement développé dans les milieux sociaux dénués de ressources et se caractérise par des explosions émotionnelles permettant de rétablir l’estime de soi. Le huitième montre comment il est possible de résister au processus identitaire ou d’en sortir. Enfin, le chapitre neuf révèle comment l’association aux institutions légitimes offre la possibilité d’introduire la réflexivité dans la formation de l’identité (p. 204).

Dans le chapitre sept intitulé Voice, l’auteur discute autour de l’explosion identitaire en ciblant les ressources du moi. Kaufmann postule que la créativité identitaire (pouvoir de s’inventer différent) est étroitement liée au niveau et à la diversité des ressources dont dispose un individu. Les ressources économiques peuvent offrir un accès plus facile à toutes sortes d’expériences, y compris des biens et des services, porteurs d’une reformulation confortable de soi, obtenue presque sans efforts. Ensuite, il y a les ressources sociales. Les milieux sociaux culturellement dominants, (distingués par leur niveau de diplômes, par exemple) possède un réseau de relations plus important et géographiquement plus étendu. La différence entre personnes culturellement dotées et personnes culturellement démunies commence à opérer, du point de vue identitaire, dès les premiers rudiments acquis. Kaufman prend l’exemple éloquent de la quantité de mots individuellement possédée. Il réfère aux travaux de Bentolila (2003). Alors que la moyenne s’établit à environ 2500 mots pour les jeunes, dans les quartiers défavorisés, ce patrimoine peut chuter jusqu’à 600 mots : le jeune des banlieues a quatre fois moins de termes à sa disposition pour entrer dans des argumentations fines et précises impliquant une posture particulière de présentation de soi. La faiblesse des ressources limite la quantité et la variété des soi possibles.

Le processus identitaire s’inscrit dans une prise de distance avec les socialisations définissant l’individu. Cette prise distance présuppose en effet des points d’appui extérieurs, d’autres identifications possibles, inscrites dans une structure de personnalité multiple et ouverte, en réseau, alimentées par des ressources. Les plus démunis n’ont souvent le choix qu’entre implosion et explosion psychologiquement réparatrice. Auparavant la fierté était constitutive du collectif : par exemple, être pauvre, à la condition de respecter certains codes, n’interdisait ni la fierté ni la dignité. Aujourd’hui, le nouveau régime de la constitution de soi, la révolution de l’identité creuse le manque d’estime de soi comme un puit sans fond, dont l’ego est désigné seul responsable. La fierté est conférée par le sens de la place. Les émotions qui hier régulaient collectivement la constitution de soi, par leur arrimage à l’institution, régulent aujourd’hui l’individu de l’intérieur. Il doit donc (nouvelle responsabilité fatigante) définir lui-même une discipline de régulation. Cela ne pose guère problème quand les ressources le permettent. Quand le défaut de ressources est compensé par quelques bouffées explosives non plus. Ce qui devient ingérable, c’est quand le défaut de ressources et les atteintes graves à l’estime de soi se combinent à des images instables et contradictoires. Aucune régulation n’est alors plus possible. C’est l’émotion en elle-même, dynamique sans boussole, qui mène le jeu, d’autant plus entraînante qu’elle diffuse une sensation identitaire faisant enfin adhérer à soi. Il est facile de juger la violence en ignorant tant le processus identitaire qui l’a induit que la liste des circonstances atténuantes (chômage, exclusion, déstructuration familiale, incapacité d’exprimer la demande, etc.) (p. 222). La révolution de l’identité et son «émotionnalité» instable, indiquent l’éventualité d’autres perspectives. Le sujet engagé dans l’invention de soi, qui nous offre parfois le meilleur, dans certaines conditions est aussi capable du pire (p. 226).

Dans le chapitre huit, intitulé Exit, Kaufmann signale que la reformulation du social par l’identité n’est pas un phénomène comme les autres. Cette reformulation change profondément le paysage des cris et des conflits tout autant que la morphologie des groupes (identité collective), notamment, dans les milieux populaires où l’on se trouve davantage orienté vers deux polarités. D’un côté, il y a les explosions confuses et violentes de sujets trop expansionnistes et multiples n’ayant pas les moyens de se vivre ainsi. De l’autre côté, un type de profil et de tactique exactement inverse : le repli sur un être-soi monochrome, confinant, pour autrui, à l’invisibilité.

Construire des projets est devenu une injonction de la modernité. Être simplement ce que l’on est, être ce que l’on fait, protège contre la fatigue et les dangers d’une vie dominée par l’invention de soi, agitée par les images et les sensations (p. 231). Tenter de refuser l’engagement dans l’invention de soi positionne dans une vision exactement contraire du temps. Dans ce contexte, le temps n’est plus une ressource. Il n’est en effet une ressource que si le sujet a des projets. Le modèle d’expression identitaire de type «retrait» est appliqué par des groupes issus des milieux les plus divers comme un positionnement global et permanent (p. 234).

Enfin, le neuvième et dernier chapitre s’intitule Loyalty et porte sur les identités et les institutions. Cette association au système offre des cadres établissant l’identité et garantissant un minimum d’estime de soi. Le troisième modèle, celui de la loyauté représente un type particulier d’échange. L’individu obtient un cadrage identitaire qui le stabilise et conforte son estime de soi. Le contrat étant établi avec l’institution, l’individu est durablement contraint à la loyauté. L’essor du processus identitaire introduit de curieuses mutations du paysage social. L’insécurité identitaire se répand parallèlement à l’élargissement de l’emploi dérégulé et précaire (Castel, 2003) (p. 271), ce qui aggrave le sort des plus démunis, un critère supplémentaire dans une liste d’inégalités déjà longue. Comment imaginer de ne pas pouvoir manger à sa faim pour vivre sa passion ? La fatigue d’être ce soi sans support et le doute à propos du rêve anesthésient la colère. Mais à d’autres moments, cette colère alimente l’énergie créatrice, qui déborde en tous sens, rétablissant l’élan et l’allant ordinaire de la vie bien que les impulsions soient désordonnées… C’est ainsi que des grands chefs-d’œuvre artistiques ont vu le jour, comme si la non-reconnaissance sociale était le pris à payer de l’inventivité. Toutes les situations de non-reconnaissance ne débouchent pas sur la production de chefs-d’œuvre, il va s’en dire… Les explosions identitaires surgissent quand la demande pressante et rudimentaire n’est pas entendue : être simplement reconnue et confirmé comme existant, ne pas se sentir transparent dans le regard des autres.

La compétition interindividuelle reformule les conditions de la domination sociale en proclamant que chacun devient officiellement responsable de ses succès et de ses échecs. Ce qui est intolérable pour les plus pauvres et ajoute une nouvelle souffrance psychologique à une existence cumulant déjà des malheurs.

Enfin, Kaufmann présente deux régulateurs qui permettent de vivre plus calmement et en souplesse l’invention de soi. Le premier régulateur est l’argent. Il renforce de manière commode l’estime de soi, il confère un pouvoir merveilleusement simple de transformation tranquille. Son plus grand défaut est d’être inégalement réparti (p. 282). L’inventivité tranquille et ses rites ne sont pas offerts à tout le monde de manière équitable.

Rêver ne suffit pas pour s’inventer. Il faut savoir associer rêve et réalité, prendre en compte les informations données par la société, réfléchir. Selon Kaufmann, le second régulateur est la réflexivité froide. Comme l’argent, l’information n’est pas également distribuée. Comme pour l’argent, ce sont ceux qui auraient le plus de besoin d’information qui en sont privés pour des raisons techniques d’inégalités des ressources mais aussi pour des raisons liées aux processus identitaires. Kaufmann souligne que les personnes installées dans un système de qualité de vie leur garantissant un minimum de reconnaissance de soi ont moins à se fixer sur des images et à développer d’affirmation de soi contre l’adversité. En prime, elles ont un soutien des organisations qui les protègent, elles peuvent ainsi s’ouvrir à l’information avec calme et curiosité, prête à découvrir de nouvelles dimensions de la vie. L’information conjuguée à la réflexivité tranquille qui lui est associée représente dans ce contexte un élément majeur de l’innovation identitaire. Par ailleurs, les personnes atteintes dans leur estime de soi sont contraintes de se positionner de manière plus défensive et d’enregistrer l’information dans une grille stricte de lecture construisant a priori le sens de leur univers. L’information n’est plus le support d’une découverte mais une confirmation de ce que l’on savait déjà. Ainsi une information peut conduire à des effets différenciés.

Dans le mouvement historique poussant les individus à s’inventer eux-mêmes, le processus identitaire domine la réflexivité, qui ne peut être analysée séparément. L’individu n’est pas aussi libre qu’il le pense. Sa réflexivité très réelle (et historiquement grandissante) est orientée, dirigée. Elle est passée au crible des images de soi, qui peuvent être très changeantes ou au contraire lourdement générées par des foyers identitaires qui les fixent dans des collectifs. Sa réflexivité est aussi filtrée par les institutions. Plus un individu s’adosse à ces dernières, et abandonne sa capacité subjective à la socialisation institutionnelle, plus sa réflexivité se trouve à être pré-organisé par des cadres de pensées, et même des types de langage, qui lui sont attribués. Chacun bricole à sa manière ses ouvertures à la réflexivité plus aventureuse ou parfois plus audacieuse en combinant des cadres de stabilisation du savoir avec des créneaux d’inventivité. Enfin, s’inventer soi-même ne s’invente pas et les mécanismes de la création identitaire n’ont rien d’aléatoire. Autour de la question de l’identité, les enjeux de société sont immenses. La thèse centrale de cet ouvrage postule que l’identité est un processus historique, qui, après une phase de transition où il fut dirigé principalement par l’état, n’a surgi au niveau individuel de l’invention de soi que depuis moins d’un demi-siècle. La construction sociale de la réalité passe désormais par les filtres identitaires individuels. Comme suite à sa conclusion, l’auteur présente un post-scriptum sous la forme d’une fable originale et personnelles qu’il intitule : la fable du Système.

Commentaires

Cet ouvrage résume les éléments centraux sur la question identitaire afin d’ouvrir le débat qui permet de mieux réfléchir le social reformulé par l’identité. Personnellement, il y a longtemps que j’attendais ce type d’ouvrage. Écrit dans un style clair et élégant, même si les notions sont conceptualisées de manière à risquer de rebuter un public peu averti de la sociologie clinique, les objectifs annoncés en introduction sont atteints par l’auteur. Ce livre ouvre à une réflexion critique sur l’identité. Après une critique de la notion d’identité, le sociologue Kaufmann en propose une théorie ancrée dans la vie actuelle. Selon l’auteur, devenir sujet de son existence représente une conquête historique et cela exige un travail complexe, éprouvant et risqué. Kaufmann rouvre les portes sur ce qu’il nomme «la petite fabrique à s'inventer» où l'on trouve beaucoup de rêves, d'images et d'émotions mais aussi beaucoup de désarroi, d'implosions individuelles et d'explosions collectives. Dans le contexte des sociétés actuelles où disparaissent les points de repères, donner sens à sa vie représente un art difficile. Aujourd’hui, chacun peut et doit désormais donner lui-même sens à sa vie. Il est regrettable que l'auteur ne développe pas plus les relations entre identité immédiate, contextualisée et opératoire (ICO) et celle de l’identité biographique. De même, le fonctionnement de la double hélice (objectivité/subjectivité) aurait mérité plus de détails ainsi que les ressources perçues sous l’angle des obstacles dispositionnels, situationnels et contextuels. Peut-être pour un autre ouvrage ?

L’argumentation de l’auteur est bien appuyée et progresse lentement. Kaufmann utilise des exemples issus de ses recherches antérieures portant notamment sur les couples et sur la vie quotidienne pour illustrer son propos. Cette approche est soutenante et facilite la lecture. La pertinence de ce livre pour les sciences de l’orientation et les spécialistes du conseil, de l’information et de l’accompagnement est indéniable. Cet ouvrage représente un solide argumentaire au moment où l’influence des contextes et des modèles écosystémiques de l’orientation sont activement questionnés ici comme ailleurs. Elle est bienvenue, cette réflexion sociologiquement appuyée qui fait contrepoids, par exemple, à des approches qui utilisent la notion théorique de l’identité en faisant l’économie non seulement des dimensions sociales, mais aussi des implications et des contradictions qu’elles sous-tendent en orientation professionnelle.

Malgré les différences entre le contexte européen et le contexte canadien, et, en particulier celui du Québec, cet ouvrage propose une réflexion nécessaire sur le rôle joué par les processus identitaires. La pertinence pour un lecteur formé en carriérologie est d’autant plus marquée parce que Kaufmann ne souhaite pas imposer une conception de l’identité, mais simplement installer un argumentaire pour soutenir le débat social. Je recommande fortement «l'invention de soi» pour qui s’intéresse au concept de l’identité en sciences de l’orientation. S’inventer activement comme sujet est une voie truffée de pièges. L’identité représente une valeur centrale de la modernité (être le sujet de sa propre existence) et le prix du confort identitaire est parfois très élevé pour les uns ou très accessible pour les autres.

Liette Goyer, Ph.D.
Professeure adjointe et chercheuse régulière
Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT)
Université Laval, Québec, Canada

notes

  1. L’auteur Jean-Claude Kaufmann est sociologue, directeur de recherche au CNRS (CERLIS, Université Paris 5-Sorbonne). Il est notamment l'auteur d'Ego, pour une sociologie de l'individu, ainsi que de plusieurs livres d'enquêtes, sur le couple ou la vie quotidienne, qui ont connu un large succès.

références

BENTOLILA A. (2003), « Illettrisme, ghettoïsation et fragilité idéologique », Le Journal des psychologues, n° 204.

CAMILLERI C. (1990), « Identité et gestion de la disparité culturelle : essai d'une typologie », dans CAMILLERI C. et al., Stratégies identitaires, Paris, PUF.

CAMILLERI C. et al. (1990), Stratégies identitaires, Paris, PUF.

CASTEL R. (2003), L'Insécurité sociale. Qu'est-ce qu'être protégé ?, Paris, Seuil.

DUBET F. (1994), Sociologie de l'expérience, Paris, Seuil.

ELIAS N., SCOTSON J. (2001), Logiques de l'exclusion, Paris, Pocket.

GIDDENS A. (1987), La Constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration, Paris, PUF.

KAUFMANN J.-C. (2001), Ego. Pour une sociologie de l'individu, Paris, Nathan.

LAHIRE B. (1998), L'Homme pluriel. Les ressorts de l'action, Paris, Nathan.

LAHIRE B. (2002), Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Paris, Nathan.

MALRIEU P. (2003), La Construction du sens dans les dires autobiographiques, Ramonville Saint-Agne, Eres.

MARKUS H., NURIUS P. (1986), « Possible selves », American Psychologist, vol. 21, n°9.

MARKUS H., CROSS S., WURF E. (1990), «The role of the self-system in competence », dans STERNBERG R., COLLIGAN J. (eds.), Competence considered, New Haven, Yale University Press.

MARTUCCELLI D. (2002), Grammaires de l'individu, Paris, Gallimard, coll. « Folio-essais ».

MEAD G.H. (1963, 1re édition 1934), L'Esprit, le soi et la société, Paris, PUF.

RICŒUR P. (1991), Temps et récit, Paris, Seuil, coll. « Points ».

SINGLY F. de (2003), Les uns avec les autres. Quand l'individualisme crée du lien, Paris, A. Colin.

STETS J., BURKE P. (2002), « A Sociological Approach to Self and Identity », dans LEARY M., TANGNEY J., Handbook of Self and Identity, New York, Guilford Press.

 

Volumes et numéros | Engin de recherche | Utilisateurs | Qui sommes-nous? | Abonnement

 

 

© Seules sont autorisées les utilisations à des fins de consultation, de recherche et de critique. Seules des reproductions d’extraits sont autorisées pour publication. Ces reproductions doivent comporter les références bibliographiques usuelles.