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Introduction


LES TEMPORALITÉS DE LA VIE ADULTE EN CONTEXTE POSTMODERNE, UN CHANGEMENT DE PERSPECTIVE

 

Jean-Pierre BOUTINET


auteur

résumé/abstract

 

« Une heure n'est pas qu'une heure. C'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats ».

Marcel Proust in Le temps retrouvé, p.39

Si le temps vécu est propre à tout un chacun, nous sommes pourtant tous placés face au défi de devoir affronter les mêmes temporalités. En civilisation communicationnelle, ces temporalités insolites sont principalement centrées sur le moment présent de l'urgence, de l'immédiateté, de l'éphémère ou de la transition. Nous délaissons en effet les temporalités monochrones, celles circulaires des sociétés rurales tout comme les temporalités linéaires des sociétés industrielles pour nous confronter à de nouvelles temporalités, celles-là polychrones et aux contours brouillés, des temporalités qui favorisent une hypertrophie du moment présent. Dans un tel contexte culturel inédit, comment peut se situer la vie adulte habituée à travailler et à s'orienter dans des temporalités durables ? Il s'agit de prendre acte de parcours adultes devenus aujourd'hui de plus en plus atypiques, sous la pression de ces nouvelles temporalités dominantes dont l'inventaire reste à faire. Il s'agit aussi de s'interroger sur le mode d'utilisation que l'adulte postmoderne va faire de telles temporalités polychrones : comment cet adulte peut-il penser son devenir et se frayer un chemin en jouant de préférence sur des temporalités à vertu émancipatrice et en mettant à distance les temporalités considérées comme assujettissantes ? Autant d'interrogations auxquelles cherchent à répondre les contributions insérées dans ce numéro thématique.

contenu

Introduction
1. Des temps circulaires et linéaires d’autrefois aux temporalités réticulaires actuelles
2. Parler de temporalités adultes, quelle idée !
3. Vers de nouvelles temporalités dominantes
4. Temporalités émancipatrices ou temporalités assujettissantes
5. Des parcours adultes de plus en plus atypiques
6. Vers une polychronie des temporalités adultes



Introduction

L'organisation subjective du temps fait que chacune, chacun vit son temps à sa manière et de façon très personnalisée. Pourtant nous pressentons aujourd'hui que nous sommes toutes et tous placés face aux mêmes défis d'un temps qui nous échappe. Notre façon de vivre le temps se trouve en effet bien souvent bousculée lorsqu'elle nous confronte aux caprices d'une civilisation communicationnelle habile à jouer de l'immédiateté et de l'urgence par l'entremise de l'éphémère et de l'alternatif. Cette civilisation nous plonge quotidiennement dans des environnements où règne en maîtresse la techno-science, celle de l'ordinateur qui déverse ses courriels, celle de l'agenda électronique qui déprogramme des engagements déjà pris autant qu'il en programme de nouveaux, celle aussi du téléphone portable ce fameux cellulaire qui fait perdurer indéfiniment un état de veille. Les uns et les autres dispositifs qui nous sollicitent sont utilisés dès le matin avant d'aller au travail jusqu'à tard le soir, pour meubler notre sédentarité comme pour accompagner nos déplacements. Or une façon actuelle de vivre le temps semble délibérément tourner une page par rapport à ce que nous expérimentions hier à travers des temporalités de la linéarité et de la continuité qui nous faisaient entrevoir l'avenir comme prometteur. Le temps disponible dans une société qui cultive l'activisme et l'efficacité quasi instantanée est devenu une donnée de plus en plus rare et donc chère. Nous n'avons plus le temps de rien ! Nous n'arrivons plus à donner du temps au temps, sauf à décrocher et à sombrer dans l'ennui. Mais là nous sommes renvoyés à une autre question. Cette incapacité qui semble être la nôtre face à un temps de turpitudes semble contraster avec le temps plus régulier et cyclique de ces sociétés à dominante rurale dont les uns et les autres nous sommes tous issus à une, deux ou trois générations près. Pour le moins elle sollicite l'adulte postmoderne à repérer ce qui se passe autour de lui pour le mieux prendre en compte et tenter de le maîtriser, même s'il sait que l'ère des maîtrises totales est désormais derrière lui.

1. Des temps circulaires et linéaires d’autrefois aux temporalités réticulaires actuelles

Accordons-nous donc pour voir dans les temporalités des modes d'organisation momentanés du temps vécu, c'est-à-dire des mouvements et déplacements initiés ou subis par une personne ou une collectivité et verbalisés par elle ; ces modes d'organisation sont largement prédéterminés par un environnement culturel donné mais laissent toutefois leur place aux reconstructions individuelles et sociales. En troquant le vieux calendrier rituel qui nous introduisait dans un temps cyclique, pour l'agenda électronique qui nous ouvre à un présent fait de simultanéités à travers les pluriactivités qu'il nous propose, nous avons l'impression d'avoir changé radicalement de temporalités1; nous ne sommes plus sur la même planète. Mis journellement sous surveillance par notre boîte de courriels pourtant très fonctionnelle mais qui nous enjoint de la consulter et de répondre dans l'immédiateté à nos correspondants, nous en venons à nous rappeler avec force nostalgie voire tendresse, ces temps finalement assez récents où nous ouvrions notre boîte à lettres pour y puiser le courrier reçu, quelques messages et non une abondance ; cette boîte, nous l'ouvrions seulement après le passage du facteur, alors que sa venue n'était pas contrariée par un jour chômé, une grève ou des intempéries. Ce facteur ne nous surprenait pas 24h/24. Il arrivait à un moment prévisible au cours de ses heures de service mais ce, aux jours les plus favorables : face à nos correspondants nous pouvions alors nous donner tous les délais possibles pour répondre, voire invoquer l'alibi que nous n'avons jamais reçu ledit courrier. Seule la lettre recommandée avec accusé de réception dans son caractère exceptionnel pour temps exceptionnel pouvait nous contraindre et nous mettre en situation d'urgence.

Qu'est-il donc arrivé à nos temporalités, ces temps vécus à travers lesquels nous organisons nos activités et déplacements qui constituent la trame de nos existences quotidiennes, pour qu'elles se trouvent ainsi bousculées ? Sous l'effet du paradigme de la technologie de l'information, qu'avec Castells (1996) nous considérons ici comme essentiel, le temps linéaire irréversible et prévisible s'est désintégré au profit d'un temps réticulaire, réversible et relatif. En lien avec ce temps réticulaire et de facture paradoxale, des temporalités courtes et discontinues de nos projets doivent apprendre à cohabiter avec les temporalités longues de nos existences, ce que déjà soulignaient Boltanski et Chapello (1999) voici quelques années. Des temps qui apparaissent de plus en plus désynchronisés les uns des autres, rendant difficiles les moments de rencontre. Qu'avons-nous sur une année en guise de grands synchroniseurs en dehors du jour de Noël et du Premier de l'an ? De quelle maîtrise ou au contraire déprise pouvons-nous donc finalement témoigner sur de telles temporalités aux allures chaotiques ?

2. Parler de temporalités adultes, quelle idée !

Les interrogations que nous venons d'évoquer s'adressent particulièrement à cet adulte postmoderne friand de communication, de technologies, d'exploration d'un monde de possibles. Un tel adulte a quitté les rivages de l'avenir qui attiraient tant ses prédécesseurs, ces adultes modernes portés par la croyance en un monde meilleur, celui du progrès et de l'utopie. Aussi les possibles offerts à cet adulte contemporain par le tout technologique, spécialement de l'informatique, ce sont pour lui des possibles, non plus à explorer pour demain mais à saisir dès aujourd'hui.

Les temporalités modernes en effet voulaient initier de grandes perspectives en se donnant des orientations sur le moyen et le long terme tout en posant des fractures avec le présent issu d'un passé dont on cherchait à se débarrasser pour donner toutes ses chances au présent porteur d'avenir. Or les temporalités postmodernes sont tout autres. Polychrones, peu soucieuses de continuité, peu attentives aux discontinuités, ce sont des temporalités brouillées qui ne vivent que de paradoxes et d'oxymores2. Bel exemple justement d'oxymore, celui qui nous fait parler aujourd'hui de temporalités adultes, expression tout à fait postmoderne qui individualise le temps là où la modernité le socialisait par l'entremise de l'une ou l'autre forme de planification, de prévision ou de prospective. Ce temps, maintenant fortement individualisé à travers les temporalités adultes, notamment celles de la carrière, du projet, de la transition ou encore de l'alternance, que nous révèle-t-il ? Il nous signale une opposition sémantique entre ces deux termes pourtant bien communs de temporalités et d'adultes. Si en effet les temporalités, de par leur définition même, désignent des mouvements et visent des changements, les adultes quant à eux sont ordonnés à demeurer dans la permanence de leur maturité, dans le non-changement, comme le suggère d'ailleurs l'origine étymologique adultus qui désigne ce qui a cessé de croître, de se transformer, ce qui est arrivé au terme de son développement.

Aussi parler de temporalités adultes c'est évoquer deux idées contraires, une réalité fluctuante, en mouvement et une autre jusqu'ici considérée comme invariante mais que l'on veut immerger dans le changement : Vous vous rendez compte, même les adultes changent ! Ils ont aussi leurs temporalités propres ! L'adulte n'est plus ce qu'il était, mais confronté à un environnement de mobilité et de flexibilité, il doit lui-même se penser comme en partie immature3, comme toujours en maturation, en devenir au sein d'une carrière faite d'interminables transitions. Cette maturation peut tout aussi bien se transformer en fragilisation, régression même, au regard de certaines temporalités, telles celles de l'urgence et du court terme génératrices de corrosion de caractère et de harcèlement moral, ce qu'a bien souligné Sennett (2000).

3. Vers de nouvelles temporalités dominantes

Validations des Acquis de l'Expérience (V.A.E.), bilans de compétence, pratiques d'accompagnements, projets émergents ou innovants renvoyaient hier en modernité à des temporalités insolites et peu utilisées. Leurs fréquences d'apparition font qu'elles deviennent aujourd'hui entre autres réalités des banalités quotidiennes de la vie adulte. De telles banalités semblent néanmoins révélatrices des nouvelles temporalités qui traversent nos environnements culturels actuels placés sous la dominance du paradigme communicationnel. Ces temporalités qui sous nos yeux se banalisent voient en effet se développer une hypertrophie du moment présent, ce que l'historien Hartog (2003) a appelé le présentisme, cette grande extension que le 20ème siècle finissant a donné à la catégorie du présent, un présent fabriquant quotidiennement le passé et le futur dont il a besoin. Ost (1999) fait remarquer à ce sujet que lorsque le passé n'impose plus son autorité et que l'avenir ne mobilise plus les énergies, la source de la valeur se concentre dans l'échange présent. Ce dernier, notamment par la prise en compte des acquis de l'expérience et des compétences validées s'exprime à travers différentes variantes mais de concert avec le souci d'un regard rétrospectif sur le passé en vue de le récapituler ; toujours est-il qu'il laisse la prospective en points de suspension, sans engagement précis du côté de l'avenir. Ainsi la figure du projet qui cherchait voici encore une génération à décliner l'avenir est souvent évoquée désormais à l'occasion d'une remise en forme compréhensive de l'expérience passée.

Pour illustrer notre propos, prenons l'exemple des coordonnées temporelles propres à la V.A.E. pour constater qu'elles sont à l'inverse de celles associées au diplôme. En effet ce dernier, outil privilégié des modernisations précédentes, reste muet sur les années de formation qu'il est censé récapituler et sanctionner, même s'il les présuppose ; il s'institue au contraire en point de départ et annonce un pronostic de carrière en anticipant un certain type d'activité professionnelle à venir qu'il s'engage d'une certaine manière à garantir et de façon pérenne. C'est bien parce qu'aujourd'hui le diplôme se trouve de plus en plus mis en difficulté dans sa fonction pronostic pour garantir l'avenir, qu'il en arrive à être supplanté par sa logique inverse, celle de la V.A.E. : on ne sait pas très bien ce sur quoi cette dernière est susceptible d'ouvrir et ce qu'elle peut garantir face à un avenir chargé d'incertitude mais on est sûr présentement qu'elle récapitule une expérience identifiée avec les compétences qui lui sont associées, des compétences reconnues présentement pour valoir ce que de fait et non plus de ce que de droit, c'est-à-dire des compétences identifiées à titre provisoire à une double condition suspensive, qu'elles restent maîtrisées, qu'elles demeurent d'actualité.

Dans ce contexte l'inversion de temporalités que nous venons de signaler à propos du projet, comme la substitution de la V.A.E. au diplôme signifie que selon les situations et selon les époques des temporalités apparaissent comme dominantes à un moment donné et se trouvent à un autre dominées. Hier dans la logique du diplôme, les temporalités dominantes étaient celles de l'anticipation et d'un avenir en partie programmable, considéré comme prometteur. Aujourd'hui avec la V.A.E., les temporalités de l'anticipation deviennent moins crédibles, plus capricieuses dans leur imprévisibilité et se font de plus en plus marginalisées ; on leur substitue en revanche de nouvelles temporalités dominantes, celles de la simultanéité et de l'instantanéité, celles aussi de la récapitulation et de la mémoire à travers une prise en compte préférentielle du passé récent. Temporalités dominantes et temporalités dominées sont appelées à s'inscrire chacune dans l'un ou l'autre des trois grands registres temporels qui structurent toute histoire personnelle ou collective, celui du présent qui réalise, celui de l'avenir qui anticipe et celui du passé qui récapitule.

Ainsi en va-t-il de nos temporalités dominantes. Le calendrier mettait en scène en guise de temporalités dominantes le temps cyclique propre aux sociétés rurales. L'horloge qui l'a doublé en est venue à mesurer le temps linéaire de nos sociétés industrielles. L'agenda quant à lui arrive en superposition par rapport aux deux précédents marqueurs de temporalités pour promouvoir ces temporalités brouillées du moment présent qui font cohabiter dans les environnements postmodernes la transition et l'alternance avec l'urgence et l'immédiateté.

4. Temporalités émancipatrices ou temporalités assujettissantes

Qu'elles soient dominantes ou dominées, les temporalités dans leur diversité génèrent préférentiellement des effets contrastés vis-à-vis des adultes qui les manipulent ; enfant, adolescent et vieillard sans pour autant vivre en autarcie ont des temporalités propres à leur âge, le rêve pour l'un, la perspective pour le deuxième, la mémoire antérograde pour le troisième. Pour les adultes les temporalités semblent davantage tributaires de leurs environnements culturels que de leur âge. Elles peuvent en effet se montrer émancipatrices, porteuses de plus d'autonomie vis-à-vis de ces adultes dans leurs activités, notamment lorsque ces activités leur permettent de disposer d'un horizon temporel prospectif suffisamment reculé. C'est ainsi que se trouvent valorisées depuis quelques décennies les temporalités de la transition et de l'alternance, jadis brocardées à l'époque des anticipations du moyen et long terme, présentement recherchées dans la mesure où elles semblent désormais recueillir ces vertus émancipatrices sur le court terme qui demeure présentement l'une des temporalités dominantes.

Mais les temporalités peuvent tout aussi bien se faire pernicieuses et assujettissantes lorsque dans leur organisation elles apparaissent comme coercitives, c'est-à-dire contraignantes dans l'instant : c'est le cas notamment de temporalités qui ne disposent pas d'horizons temporels suffisamment reculés ; ainsi en est-il des temporalités de l'urgence, de l'immédiateté, de la crise non anticipée qui se donnent d'emblée comme déstabilisatrices.

C'est sans doute le propre de la vie adulte de devoir travailler avec une polychronie de temporalités, dont la gamme apparaît toutefois de plus en plus étendue en contexte postindustriel. Cette polychronie permet de ne pas succomber aux seules temporalités dominantes ; elle évite dans le meilleur des cas à l'adulte de devenir tributaire de telle ou telle forme d'injonction sociale productrice de répétitions et de rigidités. Dans des contextes où l'adulte est placé face à des temporalités qui lui sont imposées, ces temporalités sociales ambiantes, la question demeure malgré tout de savoir si cet adulte peut prendre l'initiative de réagir en promouvant d'autres temporalités, choisies par lui au sein des actions qu'il déroule : or si la vie adulte actuelle dispose d'une gamme étendue de temporalités, on peut jouer avec une telle opportunité pour que ces temporalités diversifiées dans le meilleur des cas puissent être aménagées et pour certaines d'entre elles choisies.

5. Des parcours adultes de plus en plus atypiques

Avec les nouvelles temporalités dominantes de notre ère communicationnelle, nous sommes mis face à des mouvements brouillons, saccadés et pluriels du moment présent, que ce présent soit celui de la transition ou de l'alternance, de l'immédiateté ou de l'urgence, de la pluri-activité ou de l'une ou l'autre forme de mobilité, voire de son contraire, le maintien. Dans ce décor disparate, on peut s'interroger sur le sens que prend le parcours de la vie adulte, à un moment justement où les théoriciens de l'orientation désolidarisent cette dernière de la seule jeunesse pour l'étendre aux différents âges de la vie et postulent à son propos la figure du chaos vocationnel (Riverin- Simard, 1996). De leur côté bon nombre d'adultes interrogés sur le sens qu'ils donnent à leur itinéraire disent en écho qu'ils ont eu jusqu'ici un parcours atypique. Cette atypicité de parcours constatée, voire revendiquée comme expression du chaos vocationnel4 peut être mise en lien avec le désordre des temporalités de la mobilité : un désordre polychronique qui tantôt fragilise la vie adulte aux prises avec un ordonnancement capricieux de son trajet existentiel, tantôt l'exemplarise en lui conférant une singularité pourvoyeuse de reconnaissance. Ainsi, comme nous l'avons signalé déjà, la figure emblématique du projet reflète-t-elle un tel désordre : hier outil d'anticipation de l'avenir, elle en est venue aujourd'hui à n'être plus que la réplique à l'une ou l'autre injonction paradoxale, voire à une relecture de nos histoires de vie ou encore à un aménagement bricolé de notre moment présent. Mais dans le meilleur des cas, elle peut aider une expérience à se dire dans son originalité d'un projet de vie inédit, saisi rétrospectivement. Ces parcours adultes atypiques ne sont plus guidés par une perspective d'avenir bien identifiable comme l'étaient les trajectoires de la modernité précédente ; cet avenir en voie d'effacement pour reprendre l'expression de Taguieff (2000) ne remplit plus sa dimension d'espérance, ce que soulignait déjà de son côté dès 1993 Besnier lorsqu'il constatait notre incapacité actuelle à assumer l'idée d'avenir. Cette idée dans son extrême discrétion n'apparaît plus comme régulatrice dans l'orientation d'un parcours de vie : il semble donc qu'il soit arrivé quelque chose à l'avenir qui jadis ouvert paraît désormais clos. Seul le passé va constituer ce régulateur à travers l'importance donnée à la mémoire contre l'histoire en guise d'exploration du passé (Bedarida, 2003), cette mémoire entrevue comme relation d'intériorité avec le passé (Traverso, 1980) et outil d'une possible anticipation.

L'atypicité du parcours adulte saisie par un retour sur son expérience passée reste tributaire des vicissitudes du moment présent et de son hypertrophie qui fait passer l'adulte au gré des évènements et des mobilités, de transition en transition. Elle prend acte de ce qui la constitue à travers des temporalités paradoxales, intégrées à l'un ou l'autre des deux dispositifs suivants :
- D'une part un dispositif sous-jacent au parcours, pas toujours visible mais résistant et durable, constitué d'une trajectoire singulière imprimant au parcours une certaine force et une direction ; cette trajectoire singulière, comme l'a montré Bourdieu (1997) intériorise à sa façon chez l'adulte et d'abord l'enfant qu'il a été les trajectoires sociales ambiantes, notamment familiale et scolaire ; ce dispositif dans ses caractéristiques propres génère de la prévisibilité et intègre des éléments typiques familiers.
- D'autre part un second dispositif plus conjoncturel, plus aléatoire, mixant le volontaire des projets et l'involontaire des situations, un dispositif associé aux mobilités et opportunités ambiantes ; il s'agit du parcours biographique proprement dit qui va accentuer, effacer, corriger, réorienter la dite trajectoire singulière ; ce parcours fait de maintes atypicités devient aujourd'hui de plus en plus imprévisible dans ses étapes, ses orientations et ses réorientations5.

Parler d'atypicité des parcours adultes, c'est donc évoquer deux réalités paradoxales : sur fond de régularité associée à une trajectoire singulière, réplique de trajectoires sociales, se déploie l'entrecroisement capricieux de temporalités disparates qui vont organiser le parcours biographique de l'adulte.

6. Vers une polychromie des temporalités adultes

Ce sont ces nouvelles temporalités dominantes que nous avons appréhendées plus haut, qui vont constituer la trame des textes qui vont suivre. De telles temporalités, foisonnantes dans leur désordre et largement tributaires de nos environnements communicationnels postmodernes seront mises en scène dans les contributions subséquentes qui chercheront à les éclairer à partir de tel ou tel point de vue spécifique. Tout en admettant que d'autres découpages auraient été possibles, la mise en ordre suivante témoigne de cette polychronie des temporalités postmodernes à travers des points de vue que nous avons regroupés en sept entrées différentes dont chacune nous semble caractéristique des dynamiques temporelles actuelles. C'est ainsi que successivement seront passés en revue :
- Les temporalités que les jeunes projettent sur leur vie adulte à venir (Carole Dimpre, Claude Savinaud) ;
- Les temporalités qui mettent en scène le retour sur l'expérience (Corinne Beillouin, Gilles Pinte) ;
- Les temporalités organisées autour du projet de vie (Michèle Cléach, Francis Danvers) ;
- Les temporalités qui favorisent une immersion dans le moment présent (Jacques Aubret et Fabienne Meunier, Christian Heslon) ;
- Les temporalités du parcours de vie dans ses différents états de continuité, de rupture et d'éphémère (Jacqueline Monbaron, Mireille Prestini-Christophe) ;
- Les situations de vie où se rencontrent des temporalités inconciliables (Catherine Négroni, Pascal Roquet) ;
- Les temporalités associées à la formation (Laurence Cocandeau, Francine d'Ortun, Jacques Limoges).

A la lecture des textes qui appréhendent ces différentes temporalités, nous redécouvrons la pertinence du propos d'Aristote lorsqu'il affirmait que le temps était le nombre du mouvement. Une telle affirmation peut nous aider à comprendre comment notre actuelle société de la mobilité est génératrice de temporalités foisonnantes hier inédites, aujourd'hui devenues banales mais brouillées, associées à l'accélération du temps vécu. Dans un tel contexte au sein duquel nous évoluons nous constatons en effet que nous accordons de plus en plus d'importance au temps, saisi dans sa rareté, notre temps disponible comme nos contraintes de temps, à un moment où les temporalités qui encadrent nos activités quotidiennes nous font passer incessamment d'une mobilité à l'autre. Ce temps gagné ou perdu par les adultes à travers l'évènementiel, l'instantanéité ou une certaine durée, ce temps gagné ou perdu par les organisations qui les emploient dans les flux tendus, le temps réel ou l'ingénierie simultanée est devenu un véritable budget temps à forte charge symbolique, une nouvelle richesse ou la nouvelle pauvreté des individus comme des organisations.

Ce temps vécu simultanément comme perte, ressource, contrainte, impasse ou opportunité, ce temps que nous n'avons pas ou plus, pour accomplir telle ou telle tâche, faute de nous le donner, constitue donc un véritable enjeu. Un tel temps est à approcher au travers de ces temporalités désordonnées, saccadées, plurielles qui représentent certainement l'une des marques les plus caractéristiques de nos cultures postmodernes. Selon les circonstances, de telles temporalités peuvent conforter ou fragiliser une vie adulte aux prises avec l'ordonnancement de son trajet existentiel déprogrammé. Elles marquent pour le moins une métamorphose par rapport aux temporalités linéaires encore en filigrane dans certains parcours.

Toujours est-il que de telles temporalités, tantôt en concurrence les unes avec les autres, tantôt en cohabitation plus ou moins tacite ou en simultanéité signent bien ce que Bujold et Gingras (2000) avaient pressentis, la fin de la carrière, ce qu'en d'autres termes, de son côté Cardinal évoque en parlant de carrière éclatée face aux exigences d'une société de la mobilité qui impose une carrière protéiforme. C'est donc ces nouvelles temporalités hier encore inédites voire insolites que ce numéro thématique se propose de repérer et d'éclairer empiriquement à partir d'un recueil de données portant sur la perception qu'en ont les adultes eux-mêmes, jeunes adultes, adultes du mitan de la vie, ou encore adultes accomplis, adultes femmes ou adultes hommes.

auteur

Enseignant-chercheur en Psycho-sociologie, Jean-Pierre Boutinet est Professeur à l'Université Catholique de l'Ouest (U.C.O.) à Angers et Directeur de l'Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées (I.P.S.A.). Il est par ailleurs Professeur associé à l'Université de Sherbrooke et Chercheur associé à l'Université Paris X-Nanterre. Courriel : jean-pierre.boutinet@wanadoo.fr
Site internet : http://www.jeanpierreboutinet.fr

Université Catholique de l'Ouest - I.P.S.A.
3 place André Leroy
BP 10808 - 49008 ANGERS Cedex 01

notes

  1. Cf. à ce sujet notre étude Vers une société des agendas (2004).
  2. C'est au moment où la Modernité tardive bascule insensiblement vers la postmodernité
    qu'Yves Barel attire notre attention sur la place à accorder au paradoxe dans la fantastique
    sociale. Cf. Yves Barel, Le paradoxe et le système, 1989.
  3. Sur cette question de l'immaturité actuelle de la vie adulte, cf. notre travail L'immaturité de la
    vie adulte, 1998.
  4. Les adultes en formation interrogés sur le sens qu'ils donnent à leur parcours de vie parlent
    spontanément de parcours atypique de préférence à parcours chaotique ; c'est que le premier
    sous-entend une idée de valorisation quand le second véhicule une idée de dépréciation.
  5. Sur cette notion de parcours biographique et son opposition à celle de trajectoire, Cf. L'espace
    contradictoire des conduites à projet : entre le projet d'orientation du jeune et le parcours
    atypique de l'adulte, L'orientation scolaire et professionnelle (à paraître).

abstract

While experienced time is specific to each individual, we nonetheless all have to face the same temporalities. In communicational civilization, conspicuous temporalities mainly concern the present time of urgency, immediateness, ephemerality and transition. Indeed, we neglect monochromatic temporalities, such as the circular temporalities of rural societies and the linear temporalities of industrial societies, and focus on new colourful temporalities with fuzzy outlines: temporalities that tend to hypertrophy the present moment. In such a novel cultural context, how can we situate the lives of adults who are used to working and orienting themselves in long-lasting temporalities? This requires acknowledging adult careers that are becoming less typical under pressure from the new dominant temporalities, which have not yet been inventoried. We also need to study the way postmodern adults use such polychromatic temporalities: how do they think about the future and plan career paths that take advantage of emancipating forms of temporality and distance from those that are considered to be enslaving? These are some of the questions that the contributions to this thematic number attempt to address.

références

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BEDARIDA, F. (2003). Histoire, critique et responsabilité. Bruxelles : Éditions Complexe.

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BOLTANSKI, L. ; CHAPELLO, E. (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Galllimard.

BOURDIEU, P. (1997). Méditations pascaliennes. Paris : Le Seuil.

BOUTINET, J.P. (1998). L'immaturité de la vie adulte. Paris : Presses Universitaires de France.

BOUTINET, J.P. (2005). Vers une société des agendas, une mutation de temporalités. Paris : Presses Universitaires de France.

BOUTINET, J.P. (à paraître). L'espace contradictoire des conduites à projet : entre le projet d'orientation du jeune et le parcours atypique de l'adulte, L'orientation scolaire et professionnelle.

BUJOLD, C., GINGRAS, M. (2000). Choix professionnel et développement de carrière. Montréal : Gaëtan Morin.

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CASTELLS, M. (1996). La société en réseau. Paris : Fayard trad.

DROIT, R.P. (1995). Le clos et l'ouvert de l'avenir in L'avenir aujourd'hui dépend-il de nous ? Le Monde Éditions 1995

HARTOG, F. (2003). Régimes d'historicité, présentisme et expérience du temps. Paris : Le Seuil.

OST, F., (1999). Le temps du droit. Paris : Odile Jacob.

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SENNETT, R. (2000). Le travail sans qualités. Paris : Albin Michel trad.

TAGUIEFF, P.A. (2000). L'effacement de l'avenir. Paris : Galilée.

TRAVERSO, E. (2005). Le passé, mode d'emploi. Paris : La Fabrique

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