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L’ÉVÉNEMENT BIOGRAPHIQUE, UN INDICATEUR DE CHANGEMENT DE TEMPORALITÉS

 

Mireille PRESTINI-CHRISTOPHE


auteur

résumé/abstract

La période de vie adulte dans la société hypermoderne amène la personne à vivre sa vie avec des ruptures subies et/ou voulues, concernant sa vie personnelle, familiale ou de travail, l’amenant à ré-interpréter, modifier ses points de vue, ses valeurs. Pour faire face à ces changements, l’individu est sans cesse amené à décider. Les concepts-clés pour comprendre des phases de changements chez la personne adulte, apparaissent être dans la littérature du développement tout au long de la vie, les notions de crise, de transition et de transformation. Une recherche menée à partir de 48 entretiens d’adultes à l’entrée en formation qualifiante dans le champ sanitaire ou social met en évidence un autre concept : celui de fait-déclencheur. Il est une ressource de mouvement et de combinaisons nouvelles, qui légitime la décision et à partir duquel, de nouveaux types de repères peuvent se construire et permettre de s’orienter. Ce n’est plus « là où je suis » qui importe vraiment, que « là où je souhaite aller de là où je suis ». Le fait-déclencheur a donc valeur d’indicateur. Si ce fait donne à l’individu à penser une autre compréhension du monde, s’il est une nouvelle source d’interprétation de son contexte et de sa place dans le monde, le fait prend valeur d’événement et permet de passer d’une position de contrainte, «objet de ce qui m’arrive», à une position d’acteur, «faire quelque chose» de ce qui m’arrive.

L’homme a toujours et de tout temps été amené à s’adapter, à progresser, à évoluer en quête d’un bonheur existentiel. Les recherches sur le développement adulte mettent en évidence ce mouvement constant de développement et de recherche d’équilibre dans l’évolution individuelle. Comme l’écrivait Lapassade « Bref la leçon des recherches dont nous avons effectué l’inventaire critique est que l’homme n’entre pas une fois et définitivement, à tel moment de son histoire, dans un statut fixé et stabilisé qui serait celui d’un adulte. Au contraire : son existence est faite d’entrées successives qui jalonnent le chemin de sa vie. » (Lapassade, 1978, p. 244).

contenu

1. La personne adulte dans la société hypermoderne
2. Présentation de l'étude : ce qui va déclencher chez l'adulte son entrée en formation
3. L'événement : une nouvelle grille de lecture de la vie adulte ?
Conclusion : de l'événement au fait-déclencheur de la décision


1. LA PERSONNE ADULTE DANS LA SOCIÉTÉ HYPERMODERNE

1.1 Une période de vie : La vie adulte

Le terme « adulte » est désigné par deux bornes1 d’âge de la vie définies par la société, relatives à la vie professionnelle, cadrées elles-mêmes par le processus existentiel de la naissance et de la mort. La vie adulte est celle du travail assumé dans la société, celui-ci reste, malgré les remises en cause, un pilier essentiel de la construction identitaire de la personne et de ce qui fait société.

La période2 adulte est celle des grandes orientations et décisions de vie (style de vie, de travail, conjoint, enfant etc.) qui relèvent de la décision de l’individu lui-même. Ce qui peut être influencé dans le cours d’une vie, ce qui peut être décidé par la personne, notamment à son propos, le sera par l’individu lui-même et non plus par ses tuteurs (parents, enseignants,..) qui jusque-là avaient donné leur point de vue et leur accord dans les grandes décisions le concernant (notion de mineur). Mais de plus, la personne devra assumer la responsabilité d’autres : enfants, collègues, etc. Aussi le terme adulte a-t-il une résonance forte en termes de responsabilité et renvoie-t-il pour la très grande majorité des personnes à cette notion de responsabilités.

L’environnement et le contexte social, affectif et psychosocial fournissent à l’individu des valeurs, des normes, des représentations qui vont d’une part lui délimiter les différentes périodes de sa vie : l’entrée à l’école, l’entrée dans la vie active, le départ à la retraite, mais également lui assigner des responsabilités en tant qu’élève, en tant que salariés, en tant que parents et conjoint, lui fournir les normes individuelles et sociales, c’est-à-dire les cadres de référence à partir desquels il se déterminera3, il choisira librement, il décidera.

L’enjeu pour la personne adulte dans la société hypermoderne est donc une injonction à être soi (Ehrenberg, 1998 ; Boutinet, 1998), une réalisation de soi dans un cadre défini par la société4. Cette liberté d’être soi n’est pas un choix mais une exigence de la société, et cette liberté reporte sur l’individu toutes les responsabilités des conséquences ou des effets de son choix.

La personne, au cours de l’âge adulte, continue à évoluer par une alternance fondamentale de périodes de remises en question et de transitions, l’amenant à ré-interpréter, modifier ses points de vue, ses valeurs. « Les transitions sont les périodes de passage fondamentales et normales dans l’empan de tout individu » (Baubion-Broye 1998, p. 47), des espaces-temps dans et par lesquels la personne resignifie son propre rapport à l’avenir, aux projets, aux incertitudes qui la caractérisent.

Cette évolution ne paraît pas se faire sous forme de stades pré-établis, mais davantage par l’action conjointe des influences normatives liées à l’âge et à l’histoire ainsi que les événements marquants de la vie qui l’amènent, la poussent à construire une réflexion et une recherche de sens à partir de son expérience.

Entre les deux bornes de la jeunesse et de la vieillesse, l’individu va ainsi vivre sa vie avec des ruptures subies et/ou voulues, concernant sa vie personnelle, familiale ou de travail, donnant le sentiment d’une vie avec « ses hauts et ses bas », « ses pleins et ses vides », des moments heureux, d’autres malheureux mais dont le rythme, la scansion est laissé à la liberté de chacun. L’individu hypermoderne (Aubert, 2004), se caractérise donc à la fois par des assignations, des injonctions, signifiées par un certain cadre, et par une totale liberté pour faire face à ses obligations, sans repères pour les assumer ou les dépasser. Il est ainsi amené à se déterminer, à poser un choix souvent difficile entre différentes options, il est sans cesse amené à décider. Cette trajectoire, repérée par nombre d’auteurs comme plus chaotique et incertaine dans la société postmoderne, est cependant considérée comme période de vie où l’on pourra/devra donner la pleine mesure de soi, montrer ce que l’on vaut, se réaliser. Cette dernière injonction se fait de plus en plus insistante et presse l’individu de réussir au moins à ses propres yeux, mais cela ne pourra se faire que dans un rapport à la reconnaissance de l’autre.

1.2 La société hypermoderne

Sans cesse la personne, par les événements multiples auxquels elle doit faire face, est amenée à se ré-interroger. L’hypermodernité est comprise comme cette période contemporaine où chaque aspect de l’existence présente un versant d’excès et une dualité, où, plus que jamais, la frivolité masque une profonde anxiété. De là naît un nouveau rapport (crispé) au présent, où triomphe le règne de l’émotivité angoissée, où l’effondrement des traditions est vécu sur le mode de l’inquiétude et non sur celui de la conquête de libertés5. Cette société hypermoderne amène à vivre des changements de plus en plus nombreux, plus ou moins prévisibles, conduisant à des situations d’instabilité, de turbulences. On parle ainsi de société des agendas (Boutinet, 2004), de sociologie de l’imprévisible (Grossetti, 2004). De plus, ces évolutions ne peuvent plus se faire en référence ou à partir de cadres stables et de repères donnés par la société. Elles nécessitent et exigent de l’individu une implication réflexive sans cesse stimulée et parfois épuisante (Ehrenberg, 1998).

Or l’individu, face aux nombreuses incertitudes qui se présentent à lui, ne peut plus décider a priori des conséquences de ses choix. C’est au cours de l’action, au fur et à mesure du déroulement du processus et de l’évolution du contexte dans lequel celui-ci se déroule, qu’il lui faudra réajuster, reconsidérer, modifier ses choix. De plus, l’aboutissement du processus ne peut plus être compris comme nécessairement positif. Ainsi l’incertitude apparaît de plus en plus être une norme (Palmade, 2003), dont l’éducation et la formation doivent nécessairement tenir compte (Beillerot, 1998)6. Par contre, selon la perception que la personne prend de sa situation, la compréhension qu’elle a du monde, mais aussi selon les soutiens, l’accompagnement et la place sociale dont elle peut bénéficier, cette incertitude aura des effets plus ou moins assujettissants ou libérateurs. En tout état de cause, nous assistons, dans la société actuelle mouvante, incertaine, à la création de « nouvelles manières de faire » pour s’inscrire et s’impliquer comme acteur ou actrice, s’engager et poser des choix, utiliser finalement son individualisme, et son individualité pour faire lien social (de Singly, 2003). L’hypermodernité représente également une chance à saisir, celle d’une responsabilisation renouvelée du sujet7.

1.3 Vie adulte et phases de changements

Les concepts clés pour comprendre des phases de changements chez la personne adulte, apparaissent être dans la littérature du développement tout au long de la vie, les notions de crise, de transition et de transformation se produisant à partir de l’évolution dans laquelle se situe la personne, en référence au cadre et au temps historique dans lesquels elle se situe, mais également à des événements marquants de sa vie. Les changements de perspective suscités par ces événements peuvent survenir à chaque étape (et non pas stade) du développement. Ils n’ont donc pas un effet destructeur, mais peuvent être une occasion de développement personnel. Les notions de stabilité et de crise ne doivent pas être considérées comme des aspects positifs et négatifs du développement, mais comme en interdépendance l’une avec l’autre. C’est leur conjonction dialectique qui rend le développement possible.

L’individu est amené à changer de point de vue, à entamer une transition, un passage vers la recherche d’un nouvel équilibre, opérer une transformation de perspectives (Mezirow, 2003) pour un mieux-être. La décision tient dans ce cadre une place particulière. Elle apparaît comme le processus par lequel l’individu va poser des choix, se projeter dans l’avenir. La décision peut se définir comme le point d’articulation, le pont entre le présent et la réalité du moment par rapport auquel s’ancre la décision (dans « cette réalité du moment » agissent les souvenirs et les traces des décisions et des expériences passées), et les possibles imaginés et espérés. Quels peuvent en être les indicateurs?

2. PRÉSENTATION DE L’ÉTUDE: CE QUI VA DÉCLENCHER CHEZ L’ADULTE SON ENTRÉE EN FORMATION

Il est donc apparu intéressant de mener une recherche à propos de la personne adulte au moment d’une période de transition, ou une décision est prise, celle de l’entrée dans une formation. Ce choix s’est effectué car la formation, notamment auprès d’adultes, a été analysée comme un processus de construction identitaire, comme moyen de dépasser certaines crises identitaires (Barbier et Galatanu, 1998 ; Bourgeois, 1996 ; Dubar, 2001 ; Palmade, 2003 ; Kaddouri, 1994, 2001) en tout état de cause une période de transition voire de transformation. La recherche a été menée à propos de formation qualifiante de niveau 3 dans le secteur sanitaire et social.

Le deuxième choix essentiel de cette étude a été de porter l’observation sur la question de la décision puisque une des spécificités de l’individu dans la société hypermoderne est d’être amené sans cesse à décider à propos de ses différents domaines de vie. Souvent ce sont les motifs de l’engagement qui sont analysés dans le cadre de la formation. Focaliser son attention sur la décision, c’est se donner la possibilité d’analyser à partir de quoi, la personne va poser l’acte de s’engager dans une nouvelle phase de vie, vivre un tournant de son existence, s’engager dans un changement de temporalités.

Le troisième choix posé a été de mener l’étude à partir de personnes adultes se présentant aux formations sanitaires et/ou sociales de niveau 3 (entrée en formation de travailleurs sociaux tels qu’assistant social, éducateur spécialisé, animateur ou cadre de santé). Ce choix permettait de contextualiser la recherche en se focalisant sur une population finalement peu étudiée car ne relevant pas de préoccupations politiques essentielles telles que celles portées aux populations en situation d’illettrisme, ou de préoccupations économiques comme peuvent l’être des secteurs à forte évolution technologique. De plus, c’est un domaine professionnel créateur de nombreux emplois. Il attire un public de formation initiale classique, mais aussi un public plus âgé en reconversion professionnelle ou de promotion sociale. C’est un secteur où la place des professions intermédiaires est centrale et représente un véritable enjeu dans la structuration du champ professionnel. Il permet également d’approcher la condition des femmes dans le cadre de l’orientation et la formation tout au long de la vie car ces secteurs sont très largement féminins (plus de 90%) et attirent des femmes qui ont un niveau supérieur ou égal au bac et qui sont pourtant confrontées à des difficultés d’emplois8.

48 personnes adultes9 ont ainsi été rencontrées en amont de l’entrée en formation qualifiante (au moment de la sélection orale ou dans les deux premières semaines de la formation) pendant une à deux heures et ont répondu à la question « Comment avez-vous pris la décision d’entrer en formation ? ».

Il est à noter que la population est très largement féminine. Elle représente les tendances générales de la population dans le secteur social et sanitaire (81,25%)10. Les individus se répartissent sur le marché du travail en trois groupes : précaire (Contrat Emploi Solidarité, emploi jeune, vacataire) ; sans emploi (chômeur, mère de famille) ; salariés en Contrat à Durée Indéterminée (CDI)11.

Ces personnes décident de s’engager dans une formation :

Pour mieux promouvoir leur engagement professionnel et l’approfondir (cas des infirmiers se présentant à la formation de cadre de santé), pour en quelque sorte renouveler leur « maintien » et leur implication professionnelle initiale.

Pour trouver une autre voie, une autre orientation professionnelle répondant mieux au sens qu’ils donnent à leur vie.

Pour avoir accès à un emploi stable et pérenne mais également de qualité et qui corresponde à leurs attentes.

Le fait-déclencheur

A partir des entretiens menés, il a pu être repéré que le discours des personnes se référait à un « fait-déclencheur ». Celui-ci pouvait être :

Soit en lien avec la sphère familiale comme la naissance d’un enfant,

Au bout d’un moment, le bébé ne venant pas, j’ai décidé d’arrêter pour moi ça me pesait trop, ça devenait pénible donc je me suis dit il faut que tu fasses quelque chose de ta vie parce que j’avais l’impression d’être devenue rien d’autre que l’éventuel nid d’un bébé en fait, j’avais besoin pour moi de recommencer quelque chose. (Femme, mariée, 28 ans, sans emploi).

Et puis en fait, c’est pas que j’ai été déçue par la profession, mais on ne passe pas beaucoup de temps avec les patients, au fur et à mesure j’ai pris un chemin différent, je me suis intéressée à toutes les professions qu’il y avait autour, en fait. Et puis j’ai eu Luc mon fils et puis là ça était un changement définitif. Ca a fait vraiment un gros boum ! En revenant de ma grossesse j’ai vraiment pris la décision de manière définitive. (Femme, mariée, un enfant, 29 ans, auxiliaire puéricultrice).

Soit dans la sphère professionnelle tel un licenciement, ou l’échec à un concours :

Le métier de prof, non, ce n’est vraiment pas mon truc, le statut précaire, j’en avais aussi marre. Marre d’être ballotté, d’être toujours « bon vous allez aller là », de faire des kilomètres et des kilomètres, d’arriver, de rester là ajuste un peu quoi, pas avoir le temps de vraiment s’intégrer ou de pouvoir faire quelque chose, ça c’était vraiment pas intéressant. Je l’ai fait (le bilan de compétence) avec une psychologue du travail et ça m’a complètement…, je ne sais pas ça a été comme une espèce de lumière pour moi, elle m’a vraiment débloqué la situation quoi. Oui parce que j’ai vraiment eu le temps de réfléchir, de prendre le temps, d’être sur quoi. (femme, célibataire, 31 ans, vacataire à l’éducation nationale)

Mais au bout d’un moment, la vie fait que, on ne peut pas attendre une année un résultat de concours sachant que on est beaucoup, enfin la dernière fois que j’ai passé le CAPES (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré), je l’ai tenté 4 fois, et 3 fois où j’attendais un résultat parce que la première fois on y va comme ça, sans avoir rien préparé. C’est vrai qu’en allant jusqu’à la maîtrise, je ne m’étais pas posé du tout la question ça va être dur d’entrer dans la vie active, pour moi c’était, pour l’instant tout roule, donc il n’y a pas de souci, et finalement c’est pas si simple que ça. Et c’est vrai que le CAPES, le plus dur ça été un échec, la vie … enfin c’est normal qu’on ait des échecs dans sa vie, ça fait rebondir, on grandit et puis on élargit ses compétences, mais il y a eu une période où après les échecs au CAPES, je n’ai plus ouvert un bouquin, parce que … j’adorais lire (femme, mariée, 29 ans, emploi-jeune au conseil général).

Soit dans la sphère personnelle par exemple avoir un métier après avoir élevé les enfants ou encore avoir plus de responsabilité professionnelle :

Donc maintenant je me dis, la dernière est bien lancée au collège, je vais avoir 39 ans cette année, donc je me dis j’ai quand même encore 20 ou 25 ans de « bon » entre guillemets, je peux me lancer dans une carrière professionnelle, c’est pas complètement aberrant …j’ai pas mal réfléchi à ce que je voulais faire, je ne voulais pas retourner dans mon ancien métier qui est l’informatique de gestion, parce que il faut suivre, ça a beaucoup évolué … ça ne me tentait pas tellement, et puis vu tout ce que j’ai fait en étant disponible pour les enfants, ça m’a quand même incité à me tourner vers les métiers du social. (femme, mariée, 3 enfants, 39 ans, mère de famille).

Ma motivation en fait c’est, je dirai que j’avais l’impression d’avoir fait le tour, c’est-à-dire que l’on avait installé des nouvelles choses, donc j’étais vraiment contente de pouvoir instaurer des nouveautés, dans les ateliers l’après-midi. Et je me suis aperçue que je commençais à m’ennuyer dans ces ateliers là, que j’avais fait le tour de la question et que j’avais envie de passer à autre chose. Et puis, il y a cette notion d’apprendre, apprendre plus. J’étais infirmière donc j’ai voulu apprendre plus. Et après j’ai voulu apprendre. Donc je suis rentrée en formation parce que j’avais vraiment l’impression d’avoir fait le tour de la question. D’aller plus loin, de monter dans la hiérarchie, c’est cela l’ambition. Et puis, l’ambition c’est une grande question. [..] Mais essayer de monter dans les échelons, essayer de se dire tiens, je vais pouvoir enseigner, encadrer une équipe, c’est autre chose. (femme, mariée, 3 enfants, 38 ans, kinésithérapeute).

Alors je pense que pour ma part, c’est un cheminement qui s’est fait très progressivement puisque de toute façon, tout au long de mon cursus professionnel, j’ai évolué très progressivement, à mon rythme, en sachant que je suis divorcée depuis longtemps avec deux enfants à charge, et j’ai décidé de faire la formation, à l’époque quand j’ai décidé de faire la formation, je ne savais pas encore si j’allais aller en IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers) en tant que faisant fonction ou si j’allais faire fonction de cadre sur le terrain, néanmoins j’avais envie de m’inscrire dans une dynamique d’établissement, de mettre des choses en place, de pouvoir faire évoluer, et de pouvoir faire passer je pense ma conception du soin et mes valeurs. Plus de responsabilités aussi. […]Je pense que justement en faisant la formation cadre, je vais pouvoir davantage m’inscrire dans une dynamique et amener les gens progressivement vers un changement …. (femme, divorcée, 2 enfants, 39 ans, infirmière).

La question qui se pose avec insistance, aujourd’hui, à chacun des individus, est « comment puis-je connaître quoi que ce soit puisque je n’ai que mon expérience ? ». Celle-ci va ainsi tenir la place de source de connaissances. C’est par la connaissance donnée ou accessible par l’expérience, c’est-à-dire par la réflexion, le travail, les actions possibles et les réponses apportées par cette expérience, que je peux avoir quelque chance de tirer mon épingle du jeu.

Dans ce contexte, certains faits vont interpeller la personne et vont prendre une place particulière car ils vont représenter l’expression d’un moment particulier où un fait extérieur entre en résonance avec ce qu’est la personne dans sa globalité, où le rapport au temps chronologique se vit aussi sur le mode des temporalités (temps vécu de l’épanouissement), un fait qui n’a pas asphyxié ou tétanisé la personne mais est au contraire une ressource de mouvement et de combinaisons nouvelles. A partir de ce fait, la personne pose un choix, un acte, prend une décision.

Ainsi le fait-déclencheur, par son caractère visible, par la dynamique de réflexion, de pensée qu’il peut provoquer, par son ancrage dans l’expérience, apparaît-il comme le moyen privilégié et légitime de l’homme hypermoderne pour s’adapter au monde: homo adaptabilis12. Le fait-déclencheur, exprimé sous le mode de l’événement reste dans la biographie de chacun, le marqueur, le repère à partir duquel la réflexion peut se construire, à partir duquel une unité et une cohérence de soi peut s’affirmer, des actions et des choix peuvent être légitimés et partagés avec d’autres. Pour se re-situer dans sa dimension profondément humaine, l’homme a besoin de l’événement à partir duquel le récit ou son récit peut se construire. L’événement est dans ce monde, le nouveau type de repère auquel l’homme hypermoderne peut se référer. On voit alors que le repère ne s’apparente plus à une marque ou un objet extérieur, permettant de se situer spatialement, mais une marque mettant en rapport intérieur et extérieur et permettant de s’orienter. Il représente la recherche d’une nouvelle réalisation de soi. Ce n’est plus « là où je suis » qui importe vraiment, que « là où je souhaite aller de là où je suis ». L’événement a donc valeur d’indicateur.

3. L’ÉVÉNEMENT: UNE NOUVELLE GRILLE DE LECTURE DE LA VIE ADULTE ?

Dans la littérature concernant la carrière ou le développement, il est souvent fait référence à la notion d’événement. Dans le cadre de ces entretiens, une première lecture pouvait effectivement considérer chacun des faits-déclencheurs comme un événement c’est-à-dire comme un fait remarquable, d’une certaine importance, qui émerge, de par son caractère exceptionnel, d’une surface plane.

Il est intéressant de noter que certains de ces faits-déclencheurs sont vécus sur le mode de l’occasion, une chance à ne pas laisser passer ou sur le mode de l’opportunité. Dans ce cas le fait-déclencheur amène à mettre en oeuvre de nouvelles formes d’implication au travail mais ne conduit pas la personne à modifier son cadre de référence et sa compréhension du monde. C’est le cas par exemple des personnes sous statut emploi-jeune qui ont saisi l’occasion de formation posée dans le cadre de leur statut pour mener une formation qualifiante ou des infirmières qui ont saisi l’opportunité d’une promotion professionnelle (devenir cadre de santé) pour investir leur métier de façon renouvelée.

Par contre d’autres faits-déclencheurs ont été vécus sur le mode de l’événement. Plus qu’un fait remarquable à partir duquel une histoire peut se dire, qui rompt le cours des choses, l’événement est un fait qui donne à l’individu à penser une autre compréhension du monde, une autre vision du monde, qui a une puissance d’arrachement, qui provoque, qui défait. L’événement est donc une nouvelle source d’interprétation de son contexte et de sa place dans le monde.

Dans notre étude 19 situations relèvent de ce type de fait-déclencheur. L’événement touche très généralement la sphère personnelle et est chargé émotionnellement. Il peut s’agir de la naissance d’un enfant (4 personnes), l’échec à un concours (6 personnes), la maladie (4 personnes), le refus de promotion ou un licenciement (3 personnes), le divorce (2 personnes). Si l’on ne peut pas, pour chacun de ces événements, les qualifier d’imprévisibles par exemple dans le cas d’échec au concours, il n’en est pas moins vrai que pour la personne cet échec a représenté une remise en cause très profonde de sa valeur, de son estime de soi.

Pour les personnes rencontrées et dans le contexte de cette étude, la nouvelle interprétation de sa place dans le monde a provoqué le choix et la décision d’une nouvelle voie professionnelle, la formation qualifiante dans le secteur sanitaire et social.

Pour 8 personnes cela représente une reconversion : alors qu’elles se situaient en Contrat à Durée Indéterminée et avaient une position statutaire, financière et hiérarchique favorable, elles s’engagent en formation en sachant que le diplôme qu’elles obtiendront à l’issue de la formation ne leur permettra pas d’avoir une meilleure position si ce n’est au niveau de la nature du travail (aide et accompagnement aux autres).

Pour 10 personnes, la formation leur permet d’accéder à une place stable sur le marché du travail et de trouver un sens à la trajectoire chaotique, souvent universitaire, qu’elles ont connue jusque-là. Il est à noter cependant que le choix de la formation ne peut pas être compris comme un repli mais comme la découverte enfin d’un métier qui corresponde à ses attentes, à sa « vocation » (Schlanger, 1997).

Pour une seule personne, ce choix marque une promotion sociale en termes de statut.

Dans cette situation, différents temps sont repérés :

Temps initial du choc qui permet la reconnaissance du bouleversement opéré.

Prise en compte de ce bouleversement dans ce qu’il remet en cause et ce qu’il laisse percevoir de nouvelles reliances (temps du déplacement).

Cette phase est caractérisée selon Bloch (1976) par la tension que la prise de conscience va transformer en streben.

Prise en compte de ce bouleversement dans ce qu’il permet comme nouveaux possibles, (Temps de la découverte, de nouvelles potentialités). Bloch définit ce temps comme celui de l’aspiration, elle-même orientée en visée en sehen.

Étapes où ces nouvelles reliances et ces nouvelles potentialités sont « mises en oeuvre » et où la décision est prise (Temps de la disponibilité). C’est la recherche d’un but, suchen.

La posture est radicalement opposée à celle du risque ou de la crise. Ce n’est pas dans la prise en compte des effets produits dans ce même monde et la protection ou la prévention par rapport à ses effets qui est mis en avant13. C’est considérer l’événement non pas comme une anomalie passagère et la recherche du même ordre et de la même compréhension. C’est la prise en compte de l’évolution du monde qui va être produite (ou plus précisément qui va être perçue) et par ce fait qui semble essentielle : la mise en perspectives de transformations, de nouvelles relations, de nouvelles compréhensions. C’est donc la réception de l’événement dans toute sa force et sa singularité qui est travaillée.

Dans son travail de recherche « La vocation de soi : Une sociologie de reconversion professionnelle volontaire » mené auprès de 86 personnes, Négroni recoupe notre proposition puisqu’elle repère une période de latence où encore rien n’est dit, et qui participe à la construction de la décision. Cette période est structurée en trois moments et « la sortie de la phase de latence se caractérise par une prise de décision » (Négroni, 2003, p. 239).

Le premier moment est celui du désengagement actif avec ses insertions passées. Il se manifeste dans le discours des personnes par l’énonciation de son vécu au travail et à travers la réappropriation de son temps.

Le deuxième moment est celui du retour vers soi : plongée dans le monde du rêve et de l’enfance, l’individu se place en posture de réflexivité, il s’envisage autrement.

Troisième moment : recentrage sur la réalité, mise en cohérence avec le réel, préfiguration d’une mise en action vers le temps du projet.

Pour Négroni, la fin de la phase de latence est amorcée par un événement qui aide à rompre avec cet état. Elle précise qu’un certain nombre d’événements vont être identifiés par l’individu comme « déclencheurs » et l’amener dans un processus de sortie de latence pour aller vers le temps de la construction du projet (Négroni, 2003, p. 239).

Dans notre étude, le processus est constitué également d’une période « silencieuse », qui se joue en trois temps : le temps du déplacement, de la découverte et de la disponibilité.

A partir ou plus précisément à l’issue de la décision (zone de décision sur le schéma) s’ouvre alors le temps du projet (Boutinet, 1990). L’individu n’est plus dans le temps de l’attente, dans une posture de retrait, il devient acteur.

Mais dans notre étude, nous situons le « fait-déclencheur » en amont du processus : c’est le temps de la coupure. C’est l’événement qui amène à vivre l’ensemble du processus ; Il n’intervient pas seulement à l’issue de la phase de latence. Comme Négroni l’indique, c’est bien la décision qui permet à l’individu de se situer dans une dynamique de projet. Mais cette décision a été construite à partir d’un fait qui a interpellé l’individu sur sa place et son rôle dans la société ou d’une façon plus générale dans le monde et qui l’a amené à vivre tout un processus de remise en question.

Ce processus se situe ainsi dans la durée:

- C’est un ras-le-bol complet. Je pense enfin de compte, c’est quelque chose qui est latent depuis quelques années. Je suis en train de régler certain compte, donc je pense que je suis en train de me mettre face à moi-même et à régler des situations qui me dérangent depuis un certain nombre d’années et que j’ai décidé de me reprendre complètement.

- C’était il y a deux ans et demi trois ans, je veux dire c’est là que j’ai dit ...qu’il faut que je… partant d’où je pars j’ai l’impression de me sauver sans vraiment savoir ce que je vais… enfin je savais ce que je voulais faire.


Un tel processus nécessite dans la dernière phase l’appui et le soutien des « Autres » afin de renforcer son sentiment d’efficacité personnelle et de s’engager. Cet appui et ce soutien diffèreront selon le statut de la personne : Ils seront institutionnalisés pour les personnes en situation d’insertion (participation aux formations préparatoires en présentiel ou par correspondance par exemple) ;

Ils exigeront une posture autonome voire solitaire pour les personnes en Contrat à Durée Indéterminée et pour les mères de famille puisque ne bénéficiant pas du soutien de l’employeur, ni de possibilités de financement institutionnel14. Le contexte et le milieu amical ou professionnel joue dans ce cas un rôle important.

CONCLUSION: DE L’ÉVÉNEMENT AU FAIT-DÉCLENCHEUR DE LA DÉCISION

Le fait-déclencheur ne peut être reconnu comme événement biographique qu’à partir du discours de la personne. C’est l’importance que les acteurs donnent à l’événement qui compte : l’événement est un construit social.

Celui-ci cependant est de l’ordre de la reconnaissance et non du choix. La personne ne « choisit » pas dans la masse des faits qui lui arrivent, ce qui fait événement. On peut dire en référence à «la notion de grand événement» proposée par Sarkis (1999), qu’un fait s’impose en quelque sorte à la personne, comme événement par sa primauté (c’est-à-dire son importance et sa valeur au regard des choix de vie de la personne) et son unité. La personne nomme dans son discours cet événement qui représente pour elle, un fait total et représente un repère, celui d’un avant et d’un après dans la compréhension du monde et le sens qu’elle lui accorde.

Il sera possible, à l’instar des travaux de M. Winock (2002) à propos de l’événement en histoire, de considérer un fait en tant qu’événement biographique, si c’est un fait nouveau et singulier de l’histoire de la personne et d’une certaine intensité. Mais tout fait répondant à ce seul critère n’est pas nécessairement événement ; à partir de ce fait, nouveau et singulier, la personne doit être amenée à modifier l’interprétation de son contexte, c’est-à-dire qu’elle l’interroge et mette en question son cadre de référence et son action (retentissement). Ce travail l’amenant à transformer un ensemble de possibilités, voir la totalité des possibles (conséquence). L’événement se définit ainsi par quatre caractéristiques : l’intensité, l’interprétation, le retentissement, la conséquence sur lesquelles nous reviendrons plus bas.

On peut dire d’un événement qu’il a toujours deux faces, qu’il est lui-même au point de rencontre entre deux ordres de réalité. Ces ordres ne se succèdent pas nécessairement : ils peuvent coïncider temporellement mais ils se distinguent logiquement.

- D’un côté, une face objective : un événement est ce qui surgit, ce qui arrive, ce qui survient de manière singulière aux choses. Il survient de manière singulière dans une situation donnée, au sein du monde objectif, en entendant par monde objectif, le monde de l’état des choses, monde auquel on se rapporte comme déjà socialement et matériellement établi, le monde de ce qui est en dehors de soi.

- D’un autre côté, une face subjective : l’événement est ce qui subsiste et insiste dans le monde intersubjectif et subjectif, précisément en tant qu’il fait sens pour des acteurs. C’est parce qu’il provoque du sens que l’événement provoque aussi de l’action humaine pour y faire face.

Il importe en effet, que l’événement ne soit pas rabattu comme explication causale, bien que celle-ci reste possible, mais comme source d’interprétation de son propre contexte. L’événement permet à la personne de com-prendre c’est-à-dire de donner sens à sa vie, lui permet également en référence à cet événement, d’apporter des explications à ses choix et ses décisions et donne une certaine forme d’intelligibilité ou plus exactement d’unité et de cohérence de soi.

L’événement, s’il est datable comme un fait, se révèle dans ce qu’il a provoqué comme changement. Il ne se donne à comprendre et à interpréter que dans l’après-coup. La production de sens par les acteurs concernés consiste en une contre-effectuation de l’événement. Face à l’effectuation de l’événement, face à l’accident, l’individu humain double ce qui s’est passé d’une autre effectuation, qui ne garde, de l’événement, que le sens qu’il privilégie, face à différentes options possibles d’orientation de son action (Deleuze, 1997).

Que le fait soit prévisible ou pas ne nous paraît pas discriminant du point de vue de l’événement biographique. Un fait prévisible, c’est-à-dire que la personne a pu anticiper, peut se révéler événement si l’anticipation du fait a amené la personne à modifier son cadre de référence et à transformer l’ensemble des possibilités.

L’événement, sur le plan individuel se caractérise donc essentiellement par son caractère révélateur : révélateur des plis constitutifs de la personne et de la délibération que cet événement a produit. La décision, en référence au concept proposé par Deleuze (1988), peut alors être considérée comme point-pli. Elle n’est que le point final du processus de décision et point premier d’un nouveau processus, devenant à son tour potentiellement événement.

Ainsi l’événement est le fait qui va prendre sens et donner sens au monde simultanément. Le fait est événement parce qu’il construit et participe à une nouvelle vision du monde, une nouvelle signification de sa place dans le monde.

Dans le cadre de ce travail concernant les faits-déclencheurs de la décision à entrer en formation, il est possible de qualifier certains faits-déclencheurs, tels que nous avons pu les relever dans les entretiens réalisés, comme événement biographique, s’ils répondent aux caractéristiques suivantes :

- Intensité : Être un fait nouveau et singulier15 d’une certaine intensité
- Interprétation: Source d’une nouvelle interprétation du contexte
- Retentissement : produisant des effets sur son environnement social, familial, professionnel.
- Conséquence : Révélateur des plis de la personne et créant de nouveaux possibles

Au niveau de l’intensité, il est à préciser que si un événement biographique est souvent reconnu par l’intensité émotionnelle qu’il crée, notamment quand cet événement se réfère à une catastrophe ou à un accident, (pouvant aller jusqu’à créer un traumatisme), certains événements biographiques sont plus silencieux et agissent dans la durée. La notion d’intensité ne peut donc pas être prise en compte du seul point de vue émotionnel, mais doit être évaluée en tant que porteuse d’un réel changement de cadre de référence et de compréhension du monde.

L’événement va inciter la personne, par des étapes et des phases successives, à passer d’une position de contrainte, «objet de ce qui m’arrive», à une position d’initiative, «faire quelque chose» de ce qui m’arrive ». Face à l’événement, l’homme hypermoderne peut donc choisir de le subir, de le vivre sous la forme de la passivité imposée et de la contrainte subie ou au contraire d’agir et de vivre un changement intrinsèquement motivé. Le dénouement, du processus ne se traduit pas toujours dans une dimension d’évolution ou de progrès. Ce processus peut s’avérer trop lourd, insuffisamment accompagné, l’événement trop peu reconnu, pour être mené à son terme et/ou ouvert sur une issue favorable pour la personne. Il est des accidents qui restent accident et des accidents qui se transmuent en événement. L’événement est aussi ce qui peut ouvrir à de nouvelles perspectives, de nouveaux possibles et de nouvelles formes de liberté, car il peut permettre de ne pas se retrouver dans des impasses.

Dans la société hypermoderne, l’événement est donc un indicateur de changements de temporalités et peut permettre soit d’insister sur les puissances du déterminisme social soit sur la capacité et la liberté de l’individu à s’adapter activement à la situation.

C’est donc bien en référence à son expérience, qui tient la place de source de connaissances et à la nature de celle-ci, que l’individu construit sa compréhension du monde et se situe dans le monde. C’est par la connaissance donnée ou accessible par l’expérience et les retentissements de celle-ci, c’est-à-dire par l’événement que la personne va chercher et s’engager dans de nouvelles voies et va vivre différentes phases dans sa période de vie d’adulte. C’est bien à partir de faits extérieurs qui créent une forme d’intériorité en soi que la personne pourra comprendre et légitimer ses choix, poser des cadres de référence et se construire des repères nécessairement personnels dans ce monde incertain, repères qui lui indiqueront et lui feront reconnaître les changements à vivre.

auteur

Mireille Prestini-Christophe est assistante sociale, Directrice générale adjointe de l’Institut social Lille-Vauban associé à la Fédération universitaire polytechnique de Lille. Elle a mené des recherches sur l’accompagnement des jeunes en situation de dépendance et sur les motivations des adultes partant en formation.

Fédération Universitaire et Polytechnique de Lille
60, bd Vauban
BP 109 - 59800 LILLE Cedex

notes

  1. Voir à ce propos également l’article d’Annette Langevin, La construction des bornes d’âges in Revue Française des affaires sociales, n° hors série, octobre 1997 p. 37-54.
  2. Nous pouvons appeler période ce temps entre l’entrée et la sortie de la vie de travail telle que définie par la société. La période se définit comme un ensemble constituant l’espace de temps caractérisé par une certaine homogénéité et une cohérence, à laquelle correspond un mode de régulation dominant (Idée de révolution en astronomie). Or cet espace-temps correspond à un mode de régulation dominant : s’assumer et faire face aux responsabilités d’une vie professionnelle et d’une vie familiale. Par opposition la « phase » est un stade, un épisode, à l’intérieur de la période et manifeste des aspects transitoires du changement. La phase révèle des changements partiels, les aménagements ou glissements – sans remise en cause des modalités dominantes de la période. L’analyse des phases se révèle ainsi utile pour approcher le problème de la transition, en tant qu’étape dans le processus de transformation.
  3. « Les rythmes de vie marqués par l’appartenance familiale à un état, une culture de classe ou à une famille sont recouverts ou remplacés par des modèles institutionnels d’existence : entrée ou sortie du système de formation, entrée ou sortie de la vie professionnelle, décision sociopolitique de l’âge de la retraite, et ce tout au long de l’existence »… Ce phénomène de recouvrement est particulièrement net dans le « cas de biographie féminine type. Tandis que les hommes continuent à être très largement préservés des événements familiaux, les femmes mènent une double vie contradictoire marquée par le poids de la famille et des institutions ». Cf. U. Beck, La société du risque, 2001, p. 283. Sur la question des normes, voir également l’ouvrage sous la direction de J. Palmade, L’incertitude comme norme, 2003.
  4. Comme le précise Schlanger «Par vocation, nous entendons choix et désir, adhésion volontaire, voire même identification enthousiaste, adéquation intime entre un désir et une nature, épanouissement et réalisation active d’un moi. Nous nous soucions avant tout de savoir si notre occupation présente ou future est bien la nôtre, celle qui nous permettra d’être pleinement nous-mêmes, et si elle répond bien à ce qui nous importe. La vocation moderne se présente comme la tâche éthique d’une vie et cette vie est son champ, son enjeu et le critère de sa réussite. C’est parce que la grande priorité est de réussir sa vie à ses propres yeux qu’il est si important que chacun puisse se reconnaître dans ce qu’il fait» (Schlanger, 1997, p.26).
  5. J. Barus-Michel décrit l’hypermodernité de la façon suivante : «le politique a cédé le champ à l’économique, le sens à la sensation, la pensée à l’image. On peut en parler comme d’un ensemble de représentations et de comportements qui découleraient d’une exaspération et d’un emballement de la modernité, rabattue sur la recherche de la jouissance à travers la technologie, la productivité et la spéculation, et adonnée à une réalité fictive. C’est non seulement un emballement de la modernité mais une inversion des idéaux et des moyens. » (Barus- Michel, 2000, p. 240)
  6. Dans ce cadre, la formation peut apparaître comme un moyen privilégié et choisi par la personne pour vivre certaines transformations, faire face à certains changements, voir à certaines périodes de « crises identitaires » (Dubar, 2001) et ceci influencera nécessairement son apprentissage en formation. (Bourgeois, Nizet, 1999). Comme l’indique Josso (2000) : « Apprendre n’est plus apprendre ceci ou cela, c’est découvrir de nouveaux moyens de penser et de faire autrement, c’est partir à la recherche de ce que pourrait être cet autrement ».
  7. Un quatrième terme est également utilisé pour qualifier la modernité celui de « surmodernité ». « La modalité essentielle de la surmodernité, c’est l’excès et la surabondance événementielle du monde contemporain. C’est cette surabondance, et non pas l’effondrement de l’idée de progrès qui serait à l’origine de la difficulté de penser le temps parce que celui-ci est surchargé d’événements qui encombrent aussi bien le présent que le passé proche (Auge, 1992, p. 43 cité par Aubert, 2004, p. 15)
  8. En avril 2004, dans la région Nord-Pas de Calais, les femmes au chômage sont plus diplômées que les hommes : 30% des femmes inscrites à l’Agence Nationale Pour l’Emploi (ANPE) dans la région ont un niveau supérieur ou égal au bac contre 23% des hommes. En 1999, le taux de chômage des femmes était de 17% contre 14% pour les hommes. Source : Plaquette septembre 2004 « Égalité des chances – Femmes-Hommes dans l’enseignement supérieur » coproduite par l’Université Lille 3, le Ministère de l’éducation nationale et la Région Nord-Pas de Calais à partir des données INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques) Nord-Pas de Calais « les femmes et l’emploi », les données de l’Observatoire Régional des Études Supérieures, et les fiches statistiques de la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité du Nord-Pas de Calais.
  9. Les critères précis de vie adulte sont construits à partir de la définition donnée par Boutinet (1998) : avoir 25 ans, vivre de façon autonome c’est-à-dire vivre de ses propres revenus et dans un logement indépendant.
  10. Si cette enquête a pour postulat de travailler à partir du volontariat des personnes, il paraissait important avant de donner quelques valeurs représentatives à l’étude, de veiller et respecter les données générales de la formation d’adulte. C’est pour cela qu’il est apparu intéressant de compléter le premier recueil de données, effectué en 2001 et 2002 par des entretiens concernant des cadres de santé (entretiens effectuées en 2004). La différence du nombre de sujets par groupe est due aux personnes qui se sont présentées pour participer à la recherche.
  11. La définition de ces 3 groupes recouvre les différents pôles à partir desquels le système de formation français s’articule (Cf. Premières synthèse, DARES, Avril 2004, n° 16.1). Les 3 pôles sont : 1) L’État et plus largement les pouvoirs publics (collectivités locales) : cela concernera notamment le groupe précaire constitué pour une grande part de personne en insertion de moins de 29 ans; 2) L’entreprise et/ou les organisations paritaires. Ce pôle concerne les personnes en Contrat à Durée Indéterminée (CDI) 3) l’initiative individuelle : qui concerne les personnes du groupe reconversion pour lequel aucun financement n’a été possible (pas accepté au titre du plan de formation ou au titre du CIF) et les « oubliés de la formation » représentées par les cinq individus inactifs non retraités dans la population enquêtée (mères de famille).
  12. Terme utilisé par le LASAR Laboratoire d’Analyse Socio-anthropologique du Risque, Université de Caen consultable sur http://www.unicaen.fr/mrsh/lasar
  13. De plus, cette anticipation des effets a peu de chances de s’avérer juste puisque selon la définition de l’événement, celui-ci est quelque chose de nouveau que l’on avait pu prévoir, donc pour lequel on n’avait pu anticiper la survenue.
  14. Il est à noter qu’une fois la phase de découverte de nouvelles potentialités, la personne ne souhaite pas différer sa décision et n’attend pas par exemple d’avoir l’accord d’un éventuel CIF (Congé Individuel de Formation) qui de toute façon leur paraît peu probable.
  15. Le caractère de singulier se réfère à la particularité et à l’intensité que représente ce fait. Son sens est donc très différent d’individualité même si ce dernier terme peut englober un rapport avec une forme de singularité.

abstract

In adulthood in hypermodern society, people experience voluntary and/or involuntary ruptures in personal, family and work life, which force them to re-interpret and change their points of view and values. In order to deal with such change, individuals are constantly required to make decisions. The key concepts for understanding phases of change with respect to adults seem to be in research on life-long learning, and crisis, transition and change management. Research based on 48 interviews with adults beginning diplomas in the health or social services fields reveals another concept: the trigger fact. Such facts create movement and new combinations, legitimize decisions, and provide a foundation on which new principles can be constructed and used to orient one’s life. The “where I am” no longer really matters; what counts is the “where I want to go from where I am.” The trigger fact is thus an indicator. When the fact allows the individual to understand the world in a new way and re-interpret his or her context and place in the world, it becomes an event and makes it possible to go from a constrained position as “the object of what has happened” to the role of an actor able to “do something” with what has happened.

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