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Partie 6


Temporalités professionnelles de la continuité, de la rupture et de l’éphémère

RUPTURES PROFESSIONNELLES VOLONTAIRES AU RISQUE DE TEMPORALITÉS INSOLITES

 

Catherine NÉGRONI


auteur

résumé/abstract

Cet article traite des reconversions professionnelles volontaires, il s’appuie sur des données empiriques : des récits de vie de personnes en situation de reconversion professionnelle volontaire interrogées dans les différentes temporalités de leur reconversion. L’essentiel du propos consiste à montrer que la reconversion professionnelle volontaire est une démarche qui témoigne d’un souci de maîtriser les temporalités de sa biographie ; il s’agit en quelque sorte pour l’individu de se réapproprier les différents temps sociaux professionnels, familiaux et privés qui organisent sa trajectoire. La reconversion professionnelle volontaire est présentée comme un processus séquentiel qui se construit dans des temporalités successives qui sont orchestrées et actées. La personne en reconversion professionnelle volontaire se trouve au coeur du désir de maîtrise de son temps biographique.

contenu

Introduction : la linéarité du parcours de vie en question
1. L'individualisation des parcours de vie
2. De la vocation de soi
3. Les détournements du temps
4. La reconversion professionnelle volontaire : se réapproprier sa biographie
Conclusion : maîtriser les temporalités insolites de sa biographie


INTRODUCTION : LA LINÉARITÉ DU PARCOURS DE VIE EN QUESTION

Nous traiterons ici des reconversions professionnelles volontaires, c’est-à-dire des personnes qui changent d’activité professionnelle sans y être contraintes. En effet, la quête d’un autre emploi n’est plus une entreprise aussi marginale que par le passé. Les tentatives de reconversion se multiplient et la reconversion professionnelle volontaire prend de plus en plus de place dans l’espace social.

La reconversion professionnelle volontaire questionne la temporalité biographique de deux manières au moins : d’abord, elle interroge le cours de vie. La reconversion professionnelle volontaire permet de repenser les trajectoires linéaires. Elle renvoie au fait que l’on exerce de plus en plus d’emplois différents au cours d’une même vie. On peut parler d’une désinstitutionalisation du cours de vie, ce qui conduit à constater une désynchronisation des temps sociaux et des temps biographiques.

Mais aussi, l’expérience de la reconversion professionnelle volontaire réexamine une valeur : le souci de soi. De nombreux travaux ont montré que le travail se veut plus proche de la notion de plaisir et d’épanouissement (Baudelot et Gollac, 2003). Ainsi derrière la reconversion professionnelle volontaire, se profile un modèle diffus de la vocation, scénario de l’anticipation de soi et du projet personnel où « chacun doit vouloir devenir ce qu’il est en lui d’être » (Schlanger, 1997).

De plus, située ici au mi-temps de la carrière, la reconversion professionnelle volontaire qui offre une perspective privilégiée sur la carrière de l’individu, questionne les différents temps sociaux :

- Premièrement, les reconversions professionnelles volontaires participent et s’inscrivent dans un mouvement d’appropriation de la biographie.
- Deuxièmement, les différentes temporalités de la reconversion professionnelle volontaire, témoignent de la volonté des acteurs de concilier des sphères différentes professionnelles, familiales et privées, et amènent à repenser l’appartenance à la classe ou au groupe social.

1. L’INDIVIDUALISATION DES PARCOURS DE VIE

Si les parcours de vie étaient jusqu’à présent inféodés aux institutions professionnelles, désormais les cours de vie débordent le cadre normatif de l’appartenance de classes ou du groupe social pour suivre le cours tumultueux des biographies individuelles.

1.1 La désinstitutionalisation des cours de vie

Il nous a semblé intéressant de convoquer ici la thèse de la désinstitutionalisation des cours de vie et de la mettre en perspective avec la recherche d’épanouissement de soi présente dans les réorientations professionnelles observées.

La thèse de Brose (1988) sur la désinstitutionalisation du cours de vie est la suivante : depuis 10 à 15 ans, une prise de conscience s’est faite ; on constate que le développement social et économique n’est plus synonyme de progrès. Le développement social et économique ne mène plus à un avenir obligatoirement ouvert. Les rapports entre temps social et temps biographiques sont remis en question. Le temps est dès lors réapproprié, la conscience sociale du temps est désormais orientée vers la flexibilité, afin d’autoriser et d’entretenir une variabilité des structures. Le système de l’emploi subit les mêmes effets ; le système culturel se centre, lui, dans le présent, le temps y est comme décéléré.

Simultanément se construit un nouveau « mode d’être » autour de l’ère de la communication sidérale, des exigences de flexibilité de la mondialisation, une société éclatée où temps et espace sont démultipliés. Le monde du travail s’est parcellisé répondant à des incitations de performances économiques : la flexibilité imprime sa marque dans la conception même du travail, modifiant les relations sociales au travail et les rapports de l’individu au travail.

D’après Offe (1995), cette configuration particulière qui conjugue crise de l’emploi et perte de sens du travail, montre que le travail occupe de moins en moins une position centrale. À plus ou moins long terme, « Discontinuité dans la biographie de travail et part de temps de travail diminuée sur l’ensemble de la vie auront probablement pour effet de transformer le travail en fait parmi d’autres, et de relativiser sa fonction comme point de repère pour l’identité personnelle et sociale.» (Offe, 1995, p. 2078). Pour l’heure, on ne peut affirmer que la valeur travail n’est plus un repère fort dans la construction de l’individu.

1.2 Des parcours de vie « auto-réflexifs »

Les parcours de vie deviennent « auto-réflexifs »; ce qui était le produit de déterminations sociales devient l’objet de choix et d’élaboration personnels. Beck (2001) s’attache à montrer que les existences individualisées qui sont rattachées à l’autoconstitution de soi sont presque ouvertes à l’infini. « Tous les éléments qui semblent distincts lorsqu’on les aborde sous l’angle d’une théorie du système font partie intégrante de l’existence individuelle : la famille et le travail, la formation et l’activité professionnelle, l’administration et les problèmes de circulation, la consommation, la médecine, la pédagogie, etc. Les limites entre les différentes parties du système sont théoriquement valables, mais elles n’existent pas pour les hommes dans les situations individuelles dépendantes des institutions » (Beck, 2001, p. 292). Plus loin il poursuit : « Les existences individuelles abolissent la distinction entre système et existence », les situations individuelles seraient en quelque sorte la face biographique de l’institutionnel. Beck défend l’idée que « vivre sa vie, cela équivaut à résoudre sur le plan biographique les contradictions du système » (Beck, 2001, p. 293). Il définit l’individuation comme un processus par lequel l’existence des hommes se démarque de ses aspects établis, prédéterminés, elle relève de décisions personnelles et constitue une mission pour l’action de chaque individu.

Tout contribue à l’apparition d’un modèle pratique de gestion du quotidien dont l’individu est le principal acteur. Beck insiste : « Les déterminations sociales qui interviennent dans la vie des individus doivent être appréhendées comme des « variables contextuelles » qu’on peut minimiser […] Tout cela encourage l’apparition d’un modèle pratique actif de gestion du quotidien dont le moi est le centre […], il faut développer pour les besoins de sa propre survie, une image du monde centrée sur le moi qui renverse en quelque sorte le rapport entre le moi et la société, et l’adapte aux objectifs de l’organisation individuelle de l’existence » (Beck , 2001, p. 291).

2. DE LA VOCATION DE SOI

Dans les reconversions professionnelles volontaires, il est question de « réalisation de soi », « de quête de l’identité », où il s’agit de développer ses « capacités personnelles », de toujours rester en mouvement. Sennett (2000) démontre que paradoxalement c’est le risque potentiel du chômage qui parfois va amener l’individu à prendre le risque d’être mobile et de quitter un emploi pour en trouver un autre plus satisfaisant.

Ainsi, il semble que le travail soit revenu en force comme référence identitaire prégnante. Le travail est cependant toujours une valeur centrale puisque de plus en plus d’individus attendent qu’il couvre d’une part l’ensemble de leurs besoins économiques et d’autre part l’ensemble de leurs besoins symboliques. Auparavant seules les personnes qui occupaient des fonctions importantes et à responsabilités dans certains secteurs pouvaient prétendre s’épanouir dans leur travail. L’ensemble de la population revendique le droit à l’épanouissement personnel. Des refus manifestes d’insertion sont préférés à une insertion dans un secteur ou un emploi dévalorisant. La possibilité de se former et d’avoir du temps pour le faire s’accroît dans tous les secteurs économiques avec le développement de l’offre de formation.

L’expérience de la reconversion professionnelle volontaire montre la notion de travail plus proche de la notion de plaisir et d’épanouissement (Baudelot et Gollac, 2003). En effet, la reconversion professionnelle volontaire apparaît comme une seconde chance ; elle offre la possibilité de concilier travail et épanouissement personnel en permettant de s’insérer dans un univers professionnel plus adapté aux attentes et aux désirs de la personne. Ainsi, l’individu peut revenir sur une première insertion peu satisfaisante.

Ce modèle diffus de la vocation, scénario de l’anticipation de soi et du projet personnel introduit le « souci de soi » (Foucault, 2001), l’épanouissement au travail, le temps pour soi dans la sphère professionnelle.

Cette transformation est un produit des dernières générations qui ont bénéficié d’une formation plus longue et plus poussée (Dubar, 2003). Les symboles traditionnels du succès -revenus, carrière, statut social- ne suffisent désormais plus à satisfaire les besoins nouveaux, comme ceux de trouver sa voie ou de s’affirmer. La conséquence en est que les individus s’enfoncent dans un labyrinthe de doutes et de remises en cause personnelles, ils ne cessent de ressentir le besoin de se réassurer.

À propos de la catégorie de l’individualisme (Foucault, 2001), qui mêle très souvent des réalités tout à fait différentes, il convient de distinguer trois choses : l’attitude individualiste caractérisée par la valeur qu’on attribue à l’individu dans sa singularité et par le degré d’indépendance qui lui est accordé par rapport au groupe auquel il appartient et aux institutions dont il relève ; la valorisation de la vie privée, c’est-à-dire l’importance reconnue aux relations familiales, aux formes de l’activité domestique et au domaine des intérêts patrimoniaux ; enfin l’intensité des rapports à soi, c’est-à-dire les formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action, afin de se transformer, de se corriger, de faire son salut.

Ces attitudes peuvent être liées entre elles. Ainsi il peut arriver que l’attitude individualiste appelle l’intensification des valeurs de la vie privée, ou encore que l’importance accordée au rapport à soi soit associée à l’exaltation de la singularité individuelle. Mais ces liens ne sont ni constants ni nécessaires. Dans la reconversion professionnelle volontaire, l’individu est amené à redéfinir ses ordres de réalité.

3. LES DÉTOURNEMENTS DU TEMPS

Le chômage dans une première période se résume à un temps actif, orienté vers un but : la recherche d’emploi. Lors de la deuxième période, l’activité devient plus flottante.

Alain, commercial à France Télécom, tient des propos éclairants à cet égard. Il refuse de signer les conditions qui sont imposées par la nouvelle organisation de son entreprise de télécommunication. Placé en convention de conversion, il se met en quête d’un autre emploi. Si ses premiers mois sans travail sont d’autant plus actifs qu’il craint de ne pas retrouver d’emploi ; pourtant, au bout de quelques mois, son temps n’est plus organisé autour de la recherche d’emploi.

« Je suis moins actif maintenant que les 4 premiers mois, c’est vrai, j’ai gardé la tête dans le guidon en quittant EGT au mois d’août. Je me suis trouvé un peu perdu au premier septembre, pour garder ce rythme de travail j’ai fait des démarches pour passer le maximum d’entretiens et ne pas perdre trop de temps et puis j’ai relevé la tête comme on dit, il y a deux mois, parce que je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment ce qui me correspondait.» (Alain, 41 ans cadre commercial dans une filiale de France Télécom, cherche à prendre un magasin en franchise.) »

Alain constate s’être peu à peu désengagé de la sphère professionnelle au profit de la sphère privée. Sa journée était jusqu’à présent calquée sur le modèle d’une journée de travail, or l’expérience de chômage l’amène à transformer son temps de chômage et à apprécier le temps libre, il n’y parvient qu’au bout de quelques mois. Le chômage introduit un rapport au temps différent.

La question du temps est un lieu de tensions certain dans les reconversions professionnelles. Mais, plus encore dans les reconversions féminines. En effet, le temps consacré au travail, l’investissement professionnel sont perçus par les femmes comme du temps volé à la sphère familiale, du temps qu’elles ne passent pas avec leur enfant, déléguant leur rôle de mère à des nourrices agréées ou à des institutions spécialisées. Aussi de multiples manoeuvres sont mises en place par les femmes pour tenter de préserver un équilibre fragile entre les deux sphères. Le maintien d’une stabilité occasionne des tensions constantes. Une des stratégies féminines consiste à éviter des situations conflictuelles dans ces deux espaces.

Jenny est une jeune femme qui a occupé un poste de gestionnaire de collection pendant 10 ans ; très attirée par les Beaux Arts et les métiers de création de la mode, elle fait un choix d’études qu’elle qualifie de rationnel en se tournant vers un cursus commercial. Elle raconte ici comment sa réorientation professionnelle va s’engager lors de son congé formation.

« Non je suis tombée enceinte pendant la formation, j’ai accouché après ma formation, ça n’a pénalisé personne. Je ne suis pas revenue et repartie, tout s’est bien enchaîné. Oui je suis quelqu’un de très organisée qui prévoit, qui blinde tout, j’ai tout fait pour que ça se passe bien et ça se passe bien, la formation, le bébé, les chances de mon côté, je les aie mises. » (Jenny, 30 ans, gestionnaire de collection deviendra styliste.)

Les temps de maternités se glissent entre temps de travail et temps de formation, Jenny optimise son temps de maternité, elle est enceinte dans la période de formation et accouche dans le même temps, elle n’a été absente qu’une fois de l’entreprise ; ainsi l’entreprise n’a subit aucun dommage lié à sa maternité comme des absences répétées ou une efficacité plus réduite.

Le congé parental est un temps qui est utilisé par les femmes comme une respiration professionnelle et comme un temps de formation. Il est aussi l’occasion de prendre de la distance avec son travail. Il apparaît comme un moyen de s’offrir un temps de latence « institutionnel », c’est-à-dire de dégager du temps en dehors de l’entreprise, du temps hors-travail. Il introduit une distance amenant souvent à une évaluation, un bilan dans sa trajectoire professionnelle. Lors de son deuxième accouchement, elle a des jumeaux, Jenny fait le point sur sa trajectoire professionnelle :

« J’étais peut-être moins accaparée par mon travail psychologiquement, parce que j’avais déjà un enfant et que je ne me voyais pas faire des 10 heures par jour, tous les jours. Avec la vie familiale, il y a des tas de choses qui arrivent quand on a des enfants. (…) Et à un moment donné de faire un point, et là le point, ça a été le fait de changer de job, ça peut redonner une certaine motivation dans le travail.» (Jenny, 30 ans, gestionnaire de collection, deviendra styliste.) »

Lorsque le désir d’investissement professionnel n’est pas soutenu par l’entreprise ; le choix du congé parental devient pour le salarié une occasion de pression sur l’entreprise. Miranda fait des études de styliste et occupe un poste de décoratrice-étalagiste en hypermarché. Elle se met en congé parental à temps partiel lors de la naissance de son deuxième enfant, ce choix d’être auprès de son enfant est aussi lié à la non reconnaissance de son travail au sein de l’entreprise ; elle estime qu’elle aurait dû « passer cadre ». Écoutons-là :

« J’ai mis le deuxième en route et j’ai dit : « Je veux bien revenir à 39 heures, mais il faut que je sois agent de maîtrise et que j’ai le salaire en conséquence ». Ils m’ont dit non, donc j’ai repris un congé parental à mi-temps, et de là ils ont mis un responsable déco qui est le garçon que moi j’ai embauché… » (Miranda, 36 ans, employée décoration en hypermarché.) »

Le temps partiel est aussi un temps qui permet aux femmes de dégager du temps pour se repositionner professionnellement. Elles repensent leur vie professionnelle. Le temps partiel est aussi une autre manière de libérer du temps. Isabelle après avoir passé 10 ans comme assistante de production à la Redoute, va présenter un concours pour devenir professeur de vente en lycée professionnel. Elle ne supporte plus la pression et l’ambiance, selon elle, peu humaine des entreprises privées. Sa réorientation survient au moment de la naissance d’un deuxième enfant. Elle prend d’abord un temps partiel avec pour objectif la préparation de son concours. Son choix est alors celui de concilier temps professionnel et temps de formation. Mais une dispute avec son chef de service, qui révèle la difficulté pour l’entreprise d’intégrer « les temps partiels », va l’inciter à demander un congé parental. Ainsi le désinvestissement professionnel va permettre un surinvestissement dans la formation. Il prend la forme d’une rupture annoncée avec l’entreprise par laquelle elle subissait de fortes pressions sans reconnaissance professionnelle et financière.

« Oui j’ai demandé un temps partiel en me disant : « je préparerais le concours par correspondance ». Donc j’ai repris pendant l’été, c’était pas folichon franchement. Après mon accouchement, j’ai accouché en avril, j’ai repris juillet et août, l’ambiance s’est détériorée. Je me suis rendu compte que ça allait être vachement dur de préparer le concours, une copine m’a dit : « tu peux encore t’inscrire à la préparation à la fac même si c’est un peu tard. » Et, sur ce, je me suis disputée avec mon chef, c’était mi-novembre et j’ai dit : « Je veux un parental temps plein et au plus vite ». Et un mois après, j’ai pu partir et j’ai préparé le concours comme ça quoi.» (Isabelle, 33 ans, assistante de production à la Redoute, deviendra professeur de vente en Lycée d’enseignement professionnel.) »

Parfois les femmes parviennent à instrumentaliser les temps de parentalité, ces mêmes temps qui les mettent à l’écart, hors course, hors compétition et les placent doucement sur la touche pour l’entreprise, ces temps sont réinvestis pour devenir des temps de formation et c’est dans cette distance avec l’entreprise qu’elles conduisent leur démarche de reconversion et leur insertion future dans un autre secteur professionnel.

Dans ces différentes situations, la rupture avec l’organisation temporelle antérieure introduit un rapport au temps moins inscrit « dans le faire », dans l’occupation concrète. La journée n’est plus rythmée par l’organisation qu’imposent des temps de travail réguliers.

4. LA RECONVERSION PROFESSIONNELLE VOLONTAIRE : SE RÉAPPROPRIER SA BIOGRAPHIE

La tentative de réappropriation du temps est centrale dans la démarche de reconversion professionnelle volontaire entreprise. Dans la mise en perspective de soi, l’acteur va mobiliser à un moment donné un regard sur sa capacité à synthétiser le produit d’un passé, somme des expériences professionnelles antérieures afin de construire un autre avenir professionnel. C’est dans la prise de décision de la réorientation professionnelle, expérience à la fois sociale et éminemment intime que l’individu remet en cause l’ensemble de sa trajectoire et éprouve l’expérience du temps dans ce projet de réalisation de soi. Dans la rupture professionnelle, il expérimente un autre temps, celui du doute de l’indécision, et construit un processus de mise en action pour mener au bout sa démarche de reconversion.

La démarche de reconversion professionnelle volontaire est une intervention sur la trajectoire biographique, ce que l’on repère dans les récits des personnes en reconversion qui disent leur désir d’appropriation du temps. La démarche, elle-même de reconversion professionnelle volontaire procède de temporalités différentes qui se succèdent.

On a pu repérer trois temps différents dans la démarche de reconversion. (Bloch, 1959). Nous proposons de rapprocher ces trois moments identifiés empiriquement du travail de Bloch sur la conscience anticipante. Nous expliciterons les trois moments centraux de cette démarche : premier moment arrêter le temps : la rupture avec le temps professionnel, deuxième moment : vivre dans le temps arrêté, troisième moment : la mise en action.

4.1 Premier moment arrêter le temps : le décrochage avec le temps professionnel

Le premier moment que relatent les interviewés est un temps de rupture avec le temps précédent, avec l’organisation chronologique du temps. Cette désorganisation du temps trouve sa source dans une insatisfaction au travail : il n’y a pas ou plus de « commitment » (Hughes, 1996), le travail est désinvesti soit par ce qu’il n’y a pas de travail, soit parce qu’il y a trop de travail et donc trop de pressions pour investir sa tâche, soit parce qu’il n’est pas intéressant.

Pour Florent, ingénieur, le désengagement d’avec son univers professionnel est présent dès la première année. Il trouve sa source dans une charge de travail restreinte.

« Le travail ne m’intéressait pas vraiment parce qu’il n’y en avait pas. Je vais dire des choses qui vont te paraître incroyables. Quand j’étais ingénieur mon travail devait être mal organisé, puisqu’il se trouve que je ne faisais absolument rien. Il y avait une demi-heure, à une heure de travail effectif par jour, le reste du temps, j’en profitais pour soit jouer au billard, soit lire des bouquins, soit écrire un roman, soit lire le journal, bien sûr discuter avec les copains, mais comme je n’en n’avais pas, c’était assez complexe. Et ça a duré très longtemps : pendant un an je ne faisais quasiment rien de mon temps. » (Florent, 31 ans, ingénieur, deviendra comédien.) »

Le temps est alors investi autrement ; le temps de travail se parcellise en une multitude de petites tâches plus satisfaisantes « jouer au billard, lire des bouquins, écrire un roman » qui viennent prendre la place du temps de travail. Une désorganisation du temps qui crée des espaces, des souffles, des ouvertures. Le temps désorganisé ouvre sur d’autres configurations du temps, d’autres manières d’occuper le temps.

Le cas de Marc, en contrepoint de celui de Florent, montre des décrochages successifs par rapport à son métier d’origine. Ceux-ci prennent leur source dans un excès de travail qui impose un rythme « stressant » à sa vie. Entré en apprentissage comme pâtissier à 15 ans, il exerce son métier jusqu’à 17 ans et demi.

Le premier décrochage se concrétise par un travail saisonnier comme vendeur de beignets sur la côte :

« Je voulais faire pâtissier et je me suis rapidement retrouvé à faire saisonnier pâtissier, 3 mois par an sur la Côte d’Azur, 10000 francs par mois. Je ne me suis pas posé la question longtemps, et j’ai fait chômeur et saisonnier le reste de l’année. » (Marc, 31 ans, pâtissier, deviendra plasticien.) »


Ses conditions de travail antérieures changent. Il s’aperçoit qu’il peut travailler moins longtemps et gagner plus d’argent. Le fait de libérer du temps non travaillé introduit un rapport au travail différent. On n’est plus là dans un rapport de production taylorien du temps contraint où la productivité codifie le rapport au travail induisant une vision dichotomique du travail, divisé en temps de travail productif et temps de loisirs. Cette vision dichotomique éclate à partir du moment où le temps quotidien n’est plus organisé, paramétré en deux temps : le travail et la détente. Dès lors que son activité professionnelle ne l’occupe plus à temps plein, Marc peut s’envisager autrement. Le temps libéré crée un espace, le repos ne suffit plus à remplir son temps libre (Dumazedier, 1962 ; Sue, 1994) : il peut jouir différemment de son temps et s’imaginer faire autre chose.

Le deuxième décrochage
est caractérisé par un événement familial douloureux. À sa majorité, il perçoit l’héritage de son père décédé qui s’élève à 100 000 francs, et trois ans plus tard, celui de son frère, de 100 000 francs également. Il décide alors d’arrêter de travailler.

« Je devais dépenser une brique par mois et ne pas payer de loyer, j’étais toujours chez ma mère, je passais mon temps à consommer des livres, des disques et j’allais en concert partout. Une fois que j’ai eu dépensé tous mes sous, vu que j’étais saturé de consommation, la société de consommation m’intéressait moyennement : finalement j’ai fait le bilan d’avoir consommé comme ça sans avoir à suer trop pour pouvoir en profiter.» (Marc, 31 ans, pâtissier, deviendra plasticien.) »

Le troisième décrochage s’amorce lorsque sa trajectoire se trouve de nouveau bouleversée lors d’un voyage en Australie où il rejoint un ami boulanger. Le rapport à l’argent qu’il observe dans ce pays et les relations qu’il qualifie « d’esclavagistes » des Australiens à l’égard des Asiatiques contribuent à modifier sa vision du monde, ses valeurs. De retour en France, il souhaite vivre du RMI.

Pour Marc, la distance au travail s’accroît au fil du temps et au fur et à mesure de l’irruption d’un certain nombre d’événements. De pâtissier, il devient pâtissier saisonnier, puis « rmiste ». Les décrochages successifs d’un emploi salarié stable l’amènent à une situation de désengagement, qui le place en situation d’attente : il est en désaffiliation au sens de Castel (1995), définie sous la forme d’une absence de participation à toute activité productive et d’un isolement relationnel (Castel, 1995).

Dans les deux cas précédemment cités, on voit comment le temps de travail est investi par du temps privé.

4.2 Le deuxième moment : s’installer dans un temps désorganisé

Les effets de la rupture avec un temps organisé conduisent au temps vide. Ce temps vide introduit un rapport plus extérieur au temps, il ouvre sur la possibilité de maîtriser le temps. Cette séquence d’attente présente dans toutes les ruptures professionnelles est assimilée à un temps de gestation, une période d’incubation ce que Fuch Ebaugh (1988) nomme « the vacum ». Dans ce temps, la prise de décision immédiate est différée. L’individu est dans un état latent au sens de « en attente ». Le temps de l’action est comme suspendu, figé en retrait, le mouvement et le temps sont ici arrêtés. L’individu s’il n’est pas dans le temps actif n’en est pas moins en recherche, une recherche erratique où se combinent des actes désordonnés, des tentatives souvent ébauchées.

Pendant deux ans, Marc vit chez sa mère avec les héritages qu’il a perçus et le RMI, ses contacts sur l’extérieur sont limités à des échanges postaux vers des personnes qu’il ne connaît pas. Il crée de petits ouvrages photocopiés à 50 ou 100 exemplaires. Il initie des situations sans autre but précis que celui de « provoquer les choses », « c’était comme des bouteilles lancées à la mer » dira-t-il. Il s’inscrit dans une dynamique du don.

Marc qualifie rétrospectivement cette « période d’incubatoire ». Il dit : « ma carrière artistique a débutée comme ça ! » Ainsi, dans ce temps de l’attente, il s’explore sur un autre registre à travers les échanges qu’il suscite et qui sont autant de tentatives de quête de soi (Négroni, 2005), dans le regard « d’autruis significatifs » (Mead, 1963). Ce temps de recherche sur soi, interroge la place de la vie professionnelle et de la vie personnelle. Certains interviewés se revendiquent d’un système de croyances et d’un plan de sens2 (Zarifian, 1995) qui définit un engagement dans le monde. Le récit de Numa en rend compte :

« En fait ce que j’ai vécu dans le cadre de mon boulot s’est bien passé. Je n’avais pas de problème. Mais j’ai eu l’impression de m’ouvrir sur d’autres choses plus essentielles et d’avoir plus de profondeur, et ça correspondait à une période affective, ça correspondait à une rupture avec la fille avec qui j’étais depuis sept ans, une transition avec ça et une ouverture sur d’autres choses qui a provoqué un déclic et qui a aussi versé dans la photographie. » (Numa, 33 ans, commercial, deviendra photographe) »

La phase d’incubation est aussi la prise en considération des doutes qui s’ancrent dans les manques et les insuffisances inhérentes à la situation de travail. Cette phase constitue la mise à jour d’un vécu dont l’incomplétude impose une prise de décision qui jusqu’alors avait été différée. Cette phase d’introspection est un moment de retour sur soi où la dimension expressive occupe une position centrale. L’expressivité est placée au coeur du récit. L’individu fait alors le bilan de sa trajectoire professionnelle.

– « Comment vous qualifieriez votre démarche ? »
– « Je pense que c’est vraiment se rendre compte de la situation actuelle, c’était une évaluation sur mon métier. Comme si je me réveillais et je me disais : « ben voilà, tu as quand même un bac D qu’est ce que tu fais là ? », et c’était une mise au point et me dire, tu peux plus continuer c’est vraiment du gâchis ! » (Alice, 33 ans, opératrice de saisie en VPC, deviendra secrétaire médicale)

Dans ce moment que l’on pourrait assimiler à un temps de retour sur soi, le passé est convoqué. Les interviewés l’expriment très clairement. L’individu s’envisage sous différentes facettes, il introduit son passé, investit ses désirs passés, les rêves d’enfants tombés en sommeil réapparaissent. C’est le temps de la levée de tous les interdits, où l’on tente de revenir sur les regrets passés. Sont convoqués tous les projets avortés ou qui n’ont jamais vu le jour comme autant de possibilités à prendre en compte : « Je me suis demandé ce que je voulais être ». La trajectoire est revisitée. On peut véritablement parler d’immersion dans le passé, c’est le temps des « utopies abstraites faites de mystifications et de conditionnement » (Bloch, 1959). Dans ce moment de temps non contraint que nous avons identifié comme un temps d’attente, les individus reviennent sur les blocages passés, les refus, les noeuds de leur trajectoire.

4.3 Troisième moment : la mise en action

Ce troisième moment marque une rupture avec le temps linéaire du « chronos » pour s’ouvrir au kaïros (Trédé, 1992), le temps soudain, simultané. C’est l’émergence du kaïros qui apparaît comme un point de jonction dialectique de deux durées : la longue maturation du passé et le surgissement de la crise qui exige rapidement l’acuité d’un coup d’oeil tendu vers l’avenir. Le kaïros cristallise en son sein des dispositions passées dans l’espace du présent. C’est comme si la situation objective, l’espace social dans lequel s’ancre l’individu à un moment donné faisait conjonction, cohérence avec quelque chose de profondément intime et que les individus nomment successivement destin, chance ou personnalité. Là, le destin n’est pas une entité autonome qui agit le sujet. L’acteur a donc le pouvoir d’agir sur le destin, de le bousculer et si ce n’est de le changer, du moins de l’infléchir. Le destin inclut une dimension de l’irrémédiable de l’inévitable « ça devait se faire » et une dimension temporelle « c’est ici et maintenant » (Négroni, 2003).

Convoquons ici le concept d’évolution créatrice de Bergson que l’on peut définir comme une dimension particulière du prévoir : « Prévoir consiste à projeter dans l’avenir ce que l’on a perçu dans le passé, où à se représenter pour plus tard un nouvel assemblage, dans un autre ordre, des éléments déjà perçus. Mais ce qui n’a jamais été perçu, et ce qui est en même temps simple est nécessairement imprévisible.» (Bergson, 1938). Ce concept rend bien compte de la situation de projet qui consiste à investir son futur d’une configuration d’éléments passés-présents. Dans les reconversions professionnelles volontaires, le moment présent est vécu par les interviewés sur le mode questionnant : c’est parce qu’il est insatisfaisant que cette première rupture pourra se faire ; elle vise à esquisser un temps et un espace meilleurs. La seconde rupture s’efforce d’interrompre le travail d’anticipation pour lui donner un début de concrétisation dans le réel. Elle traduit un refus de se laisser entraîner dans une fuite en avant vers le monde des rêves. Il s’agit, dans un mouvement inverse au premier, de construire « son avenir désiré » en tentant de le réaliser. Ces deux ruptures s’apparentent à un échange dialectique, dans le sens où toute anticipation appelle une validation et où toute concrétisation va modifier l’anticipation première. Il « s’instaure une interaction continuelle entre le dessein et le dessin » 3(Boutinet, 1990).

Ce dernier temps de la démarche de reconversion est le temps de l’ébauche de la formalisation. L’individu envisage globalement toutes les modalités de changement qui lui semblent possibles : la promotion interne, le changement de poste sont avancés mais rarement retenus parce que souvent impossibles. Tous les souhaits sont réexaminés. C’est la confrontation d’un passé, de désirs contrés à un présent-futur où les possibilités sont encore ouvertes.

Chez certaines personnes, ce temps latent se transforme très vite en un temps de recherche active. Cette phase devient un temps tourné vers le projet lorsque l’individu prend conscience des possibilités et des impossibilités. Il résout le conflit interne qui se noue entre ses aspirations et ses possibilités de réinsertion. La situation ne se débloque que lorsqu’il prend la mesure de la situation et l’accepte. Il peut alors imaginer une solution de sortie.

« Euh… Donc, j’ai beaucoup réfléchi personnellement et j’ai cherché d’un côté et de l’autre et j’ai lu des articles partout, et je me suis rapprochée de la Chambre de commerce et d’industrie à Armentières et j’y ai pris des petits livrets et je me suis rendu compte qu’il y avait le Fongecif (Organisme financier pour la prise en charge des congés individuels de formation) qui était là et que j’avais peut-être des possibilités de trouver quelque chose. » (Marie-Anne, 40 ans, laborantine, deviendra représentante médicale)

En ce sens, on peut parler de seconde chance liée à l’opportunité d’intervenir sur son passé, de revisiter sa biographie. Pour certains, il s’agit d’une quasi « quête du Graal » comme si, au-delà de cette entreprise de réconciliation, la porte s’ouvrait vers un possible incommensurable, vers la quête d’un autre soi, la recherche d’une autre identité.

J.P. Boutinet (1993) fait état d’une « fonction d’anticipation4 » nécessaire à la conception du projet. Les entretiens montrent que l’anticipation existe parfois depuis très longtemps, sous la forme d’un projet larvé qui ne s’est jamais réalisé et qui était un désir de jeunesse présent lors de l’orientation scolaire. Cette anticipation s’exprime très tôt chez certaines adolescentes «J’avais mis maître-chien sur la fiche de voeu »5.Cette attirance première est présentée a posteriori comme un désir qui n’a pas été agi6. Dans cette phase de la démarche de reconversion, l’individu explore ses projets de jeunesse à partir d’un ici et maintenant. Ce temps de retour sur soi est aussi une tentative d’anticipation de son devenir, de sa biographie. Selon E. Bloch (1959), l’anticipation se place au coeur du non encore conscient, dans « cet obscur du moment vécu » : état préliminaire du rêve éveillé où l’on décèle les traces du futur.

CONCLUSION : MAÎTRISER LES TEMPORALITÉS INSOLITES DE SA BIOGRAPHIE

J.P. Boutinet fait le constat d’une déritualisation du cours de vie au travers des rites qui, s’ils sanctionnaient le passage des âges, labellisaient l’accession à l’âge adulte. Ils n’ont désormais plus cours ou ne sont effectivement plus reconnus dans nos sociétés comme des marqueurs d’identité. Les fossoyeurs des rites ont fait recette. Les rites, vestiges d’une civilisation perdue, étaient garants d’un modèle de vie. Il n’y a plus de modèles, il faut en inventer. L’élaboration des projets vient occuper l’espace vacant laissé par les rites. Le projet ultime devient la construction de soi. Elle passe donc d’abord par le réagencement des temporalités de sa biographie, et plus particulièrement par le contrôle de temporalités insolites. Ainsi, le congé individuel de formation, le chômage, le congé parental, le temps partiel sont autant de dispositifs qui introduisent une distance temporelle et spatiale et qui offrent l’opportunité à l’acteur d’une prise de distance avec son vécu professionnel. De plus, l’acteur, lorsque sa charge de travail n’est pas lourde, peut se saisir du temps dégagé pour l’investir alors dans des activités choisies. Ainsi, la désorganisation du temps professionnel quotidien par l’introduction de nouvelles temporalités libère un espace dont la vacuité ouvre la possibilité de se réapproprier le temps et donc de l’inscrire dans la visée du projet.

En outre, la reconversion professionnelle volontaire est un analyseur des temps de la biographie. Elle agit comme un compresseur et un décompresseur : les différents temps ne sont plus juxtaposés, mais ils s’imbriquent les uns dans les autres, le temps démultiplié, est réaffecté en des temporalités et en des espaces différents. La reconversion professionnelle volontaire rend visible le processus de mise en action. La succession de séquences montre des instants synchrones d’une proposition de mise en ordre des temps biographiques. Ils prennent place alors dans l’histoire particulière, celle de l’acteur qui construit et s’approprie sa biographie.

Là, l’acteur est « l’individu incertain » (Ehrenberg, 1996), dépourvu d’un dehors lui dictant une ligne de conduite, qu’il doit désormais trouver lui-même, et lui seul. La responsabilité, l’injonction d’être soi-même, de s’assumer ou d’être toujours au meilleur de sa forme, constitue le nouveau noyau de l’éthique moderne. La responsabilisation de l’individu émerge comme une figure de la domination. Celle-ci, dans sa réalité ultime est à placer du côté de l’affaissement de toute matrice hégémonique de la condition moderne. Si la maîtrise de ses temporalités biographiques, celle de disposer de soi, est une gageure, le projet peut prendre alors le relais d’une matrice structurante pour l’individu. Construire son parcours de vie prend la forme d’un projet et constitue une étaie, au sens défini par Danilo Martuccelli (2003), pour continuer à tenir dans le monde.

auteur

Catherine Négroni est maître de conférences à l’université de Lille 3. Elle a soutenu une thèse de sociologie en 2003, intitulée « La vocation de soi : une sociologie de la reconversion professionnelle volontaire ». Elle poursuit ses recherches sur les bifurcations professionnelles et la question de la formation professionnelle en entreprise.
Courriel : catherine.negroni@univ-lille3.fr

Université Charles-de-Gaulle - Lille 3
Domaine universitaire du « Pont de Bois »
rue du Barreau - BP 60149
59653 Villeneuve d’Ascq Cedex


notes

  1. D. Demazière et C. Dubar concernant la galère des jeunes montrent que si les récits font état de la construction de la galère comme une accumulation d’échecs, cependant pour rendre compte de leur situation au moment de l’entretien et des perspectives d’avenir, aucun d’eux ne déclare « galérer », ils disent : « ne pas savoir, et attendre ». Ainsi à propos de l’introduction de l’argument de l’attente, Demazière et Dubar constatent que c’est une manière de rompre avec le temps de la galère. « Dire j’attends et pas seulement « je galère » est la marque d’un tournant du cycle de vie et de l’existence : ce qui quelques années plus tôt pouvait être vécu sur le mode de l’insouciance et de l’indifférence, traits sociaux de la jeunesse, doit être réapproprié selon d’autres normes sociales.(Demazière et Dubar, 1997, p. 265)
  2. La notion de plan de sens fait référence à la « contre-effectuation » du sens, il s’agit de donner un sens aux événements, et d’imprimer un cadre au réel pour l’inscrire dans un plan de sens.
  3. C’est lorsque qu’il y a un décalage entre dessin et dessein que peut se créer de la dissonance.
  4. Notion qu’il emprunte à Bloch.
  5. Tiré de l’entretien de Vanessa 24 ans, vendeuse qui créera une entreprise de toilettage canin.
  6. On pourrait lire cette anticipation inconsciente comme une disposition n’attendant qu’un déclic pour être agi, ce que Lahire lirait comme un schème d’action incorporé (Lahire, 1998).

abstract

This article examines the voluntary professional reconversion based on a corpus of about sixty life stories of people undergoing professional reorientation and met during various times on this period of professional change. The main idea here, is to consider professional reconversion as a will to control the temporalities of the biography, the fact is for individual to appropriate different times of biography: social times, professional times, family times, and private times. The volontary professional reconversion is regarded as a sequential process, this process is built in successive temporalities. The person engaged in a voluntary professional reconversion takes up the control of his biographical times.

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