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Partie 7


L’adulte face à l’aménagement de temporalités inconciliables

RUPTURE OU HARMONISATION DANS LES TEMPORALITÉS DES FEMMES À TRAVERS LEUR DOUBLE ENGAGEMENT FAMILIAL ET PROFESSIONNEL ?

 

Laurence COCANDEAU


auteur

résumé/abstract

La présente communication entend mettre en valeur les carrières plurielles des femmes et notamment la conciliation des temps qu’elles s’efforcent de réaliser entre leurs engagements professionnel et familial. Elle cherche par là à prendre une meilleure compréhension de la façon par laquelle s’organise la double activité professionnelle et maternelle des femmes au cours de leur vie adulte. Une centaine de femmes françaises de 25 à 45 ans ont été interrogées par questionnaire et six d’entre elles furent invitées par la suite à participer à un entretien : ces femmes interrogées étaient des actives professionnellement et travaillant au moins à trois quarts de temps de façon continue, vivant en couple avec un conjoint en activité professionnelle, ayant au moins un enfant, dont le dernier devait être en bas âge (5 ans révolus au plus). De nos résultats tant qualitatifs que quantitatifs, trois modèles de conciliation se dégagent, les simultanéités hâtives et continues, les simultanées tardives, les mères tardives. Une telle typologie à valeur heuristique donne consistance au concept de conciliation travail/vie familiale ; elle mérite d’être affinée et confirmée par des résultats ultérieurs.

contenu

Introduction : une problématique autour de la conciliation des temps chez les femmes
1. Le double engagement des femmes adultes dans le temps professionnel et le temps familial
2. En guise d'élucidation théorique : les carrières plurielles des femmes
3. De la méthodologie à l'analyse des résultats : vers un aménagement harmonieux des temps ?
Conclusion : de la simultanéité à l'alternance dans les activités professionnelle et maternelle des femmes


INTRODUCTION : UNE PROBLÉMATIQUE AUTOUR DE LA CONCILIATION DES TEMPS CHEZ LES FEMMES

Dans le contexte actuel, les temporalités féminines sont un objet d’étude attractif pour les chercheurs en sciences humaines et sociales. Les femmes s’engagent aujourd’hui dans diverses activités de la vie qu’elle soit professionnelle, familiale, de loisirs ou publique. Cet investissement varié entraîne de fait un partage entre différents temps. Mais comment ces femmes des années 2000 appréhendent-elles ces temporalités ? Comment organisent-elles le déroulement de leurs journées ? Comment élaborent-elles un itinéraire de vie englobant ces différentes activités ?

C’est ce que nous avons voulu comprendre grâce à une recherche menée auprès de femmes dans le cadre d’une thèse Ph. D. Cette dernière concerne plus largement la construction d’un modèle théorique féminin de développement de carrière articulant activités professionnelles et familiales. Pour ce faire, nous avons interrogé des femmes âgées de 25 à 45 ans, travaillant au moins à trois quarts temps, mères de famille d’au moins un enfant et dont le dernier à moins de cinq ans et vivant avec un conjoint qui travaille. Cette recherche non terminée à ce jour, nous permet d’appréhender d’une part la façon dont ces femmes décrivent leurs activités professionnelles, leurs activités maternelles et la conciliation entre les deux et d’autre part les événements significatifs de leur vie familiale et professionnelle. Dans cet écrit, nous n’abordons que la partie relative aux temporalités féminines constitutives de ce modèle théorique en construction.

L’objectif visé est une meilleure compréhension de la double activité professionnelle et maternelle des femmes au cours de leur vie adulte. Si l’on s’intéresse à cette question de la relation entre le travail et la famille chez les femmes, on se confronte rapidement à une multitude de donnés et de modèles théoriques différents. En effet, cette relation demeure complexe et nécessite d’avoir des connaissances sociologiques, historiques, économiques et psychologiques sur l’évolution de la famille d’une part et celle du travail des femmes d’autre part. Ayant choisi comme approche disciplinaire la psychologie sociale, précisons maintenant notre objet d’étude, car les femmes représentent la moitié de la population.

La question empirique porte sur les comportements des femmes liés aux activités professionnelle et maternelle tout au long de leur vie. Dans cette étude, nous cherchons à répondre à la question suivante : Quelles sont les temporalités mises en avant par les femmes d’aujourd’hui dans la construction de leur carrière intégrant des activités professionnelle et maternelle ? Afin d’expliciter notre problématique, nous établirons dans un premier temps la pertinence sociale de notre questionnement à l’aide notamment de données sociologiques sur la place des femmes vis-à-vis de l’emploi, de la famille et de la conciliation entre le travail et la famille. Dans un second temps, nous présenterons nos appuis théoriques avec des apports sur les caractéristiques psychosociales de la carrière des femmes, sur le concept de carrière et sur les modèles théoriques de développement de carrière des femmes. Enfin, dans un dernier temps, nous présenterons la méthodologie de notre recherche et les résultats obtenus que nous commenterons au regard de l’analyse menée.

1. LE DOUBLE ENGAGEMENT DES FEMMES ADULTES DANS LE TEMPS PROFESSIONNEL ET LE TEMPS FAMILIAL

Traditionnellement, les femmes se sont construites une identité à travers la famille (mariage et maternité) et les hommes à travers leur travail. Mais depuis les années 1960, avec leur investissement massif dans le monde du travail salarié hors du domicile, tout en maintenant leurs activités au sein de la famille, la plupart des femmes se sont élaborées une identité plurielle. Il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que la grande majorité d’entre elles développent leur vie à travers cette double activité simultanée. Présentons dans cette première partie la transformation du travail des femmes, l’évolution de la famille et enfin les résultats de quelques recherches sur la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale des femmes.

1.1 Les femmes et le temps de travail

Autrefois, les femmes travaillaient plutôt au domicile familial ou dans les champs, c’est pourquoi leur activité est longtemps restée associée au foyer : bien que le travail féminin ait toujours existé, il n’est reconnu comme tel que depuis peu en France, puisque jusqu’en 1965, le code Napoléonien imposait à toutes les femmes l’obligation d’une autorisation de leur époux pour travailler, ce qui les plaçait, d’un point de vue civil, au rang des mineurs. C’est à partir des années 1960 qu’elles sont, en France et dans de nombreux pays développés, de plus en plus nombreuses à travailler hors de chez elles et à être rémunérées pour leur emploi. Ce phénomène est lié notamment à la scolarisation des filles de plus en plus importante.

Nous remarquons que les trajectoires professionnelles des femmes, comme celle des hommes, sont caractérisées par une discontinuité à partir des années 1970. Les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 mettent fin au modèle de carrière vu uniquement comme une progression continue dans un emploi. La crise économique amorce un modèle de travail plus flexible, avec la précarité, le chômage de longue durée, le travail intérimaire, le temps partiel, les contrats à durée déterminée… Les femmes traversent alors des périodes d’inactivité professionnelle avec des parcours interrompus. Ces femmes inactives momentanément sur le plan professionnel sont à distinguer des femmes inactives totales (celles qui n’ont jamais travaillé) qui restent actuellement minoritaires. Aujourd’hui, parmi les salariées, ce sont les femmes cadres qui sont les plus nombreuses à exercer une activité continue.

Ce temps de travail des femmes a une spécificité bien féminine ; il est pour bon nombre d’entre elles un temps partiel puisqu’il concerne 23 % des actives (contre 3.5 % des actifs) en 1990 et qu’il passe à plus de 27 % de la population active féminine occupée en 2002. Ce travail à temps partiel s’est développé régulièrement depuis une vingtaine d’années, puisqu’il touchait une femme sur cinq en 1982 et une femme sur quatre en 1990 (Andrian, 1994, INSEE, enquête emploi 1990 et 2002).

En ce qui concerne la durée de vie au travail, les évolutions sont aussi significatives. Les femmes d’aujourd’hui travaillent plus longtemps qu’autrefois. Les raisons en sont multiples. La première cause est la forte progression de la scolarisation des jeunes et plus particulièrement des jeunes femmes, apparue dès les années 1980 en lien avec la crise économique où l’emploi est alors perçu comme accessible grâce à une meilleure qualification par le diplôme. Ceci est d’autant plus vrai chez les femmes, pour qui le diplôme est encore plus nécessaire pour s’insérer professionnellement. Ainsi, le taux de scolarité des femmes est soit supérieur aux hommes avant 23 ans, soit égal après 23 ans (Marchand, 1993). Par des études de plus en plus longues (souvent jusqu’à 25 voire 30 ans), les femmes préparent un investissement massif dans le travail, car plus elles sont instruites, plus elles ont tendance à vouloir travailler professionnellement ; l’augmentation de la scolarité des jeunes filles a donc un impact immédiat sur le travail des femmes de plus de 25 ans.

Une autre cause explicative de la hausse de l’activité féminine est la poursuite du travail des femmes après 55 ans. Depuis 1980, nombreuses sont celles qui poursuivent leur activité après 55 et même 60 ans. Le choix de la préretraite n’a pas pu être fait par toutes, souvent obligées de poursuivre pour des raisons économiques (femmes veuves, divorcées, conjoint au chômage) ou pour avoir suffisamment d’années d’activité et donc de cotisations pour la retraite (parcours professionnel trop court ou interrompu) (Andrian, 1994).

En ce qui concerne les femmes âgées de 30 à 55 ans, l’explication de la continuité de leur activité professionnelle est soit économique, notamment pour les familles monoparentales, soit psychologique : c’est un choix de travailler, de sortir de chez elles, de tisser du lien social par le travail, d’avoir une place socialement reconnue et de s’épanouir grâce à ce type d’activité. Mais que la nécessité soit économique ou psychologique, la vie de ces femmes rencontrent une forme d’alternance : passant de l’activité travail à d’autres activités, notamment familiales.

1.2 Les femmes et le temps familial

Du côté de la famille, la métamorphose a été révélatrice. Les adultes se marient de moins en moins, cohabitent le plus souvent avant de se marier ou de se « pacser1 », ont des enfants hors mariage sans pour autant qu’ils soient illégitimes. Les couples divorcent de plus en plus, d’où l’apparition de nombreuses familles monoparentales ou recomposées. Malgré cela, le nombre de naissances s’est toujours maintenu juste en deçà de deux enfants par famille depuis ces cinquante dernières années.

Depuis quelques années, les jeunes quittent le foyer parental de plus en plus tard, soit parce qu’ils s’engagent dans de longues études, soit parce que des difficultés d’insertion professionnelle apparaissent. Parfois, lorsque les jeunes sont en couple, ils ne vivent pas sous le même toit, soit parce qu’ils souhaitent garder leur indépendance, soit parce qu’ils ne travaillent pas dans la même ville et chacun dispose de son logement, parfois à des centaines de kilomètres de distance. De fait, la constitution de la famille avec la première naissance est souvent retardée. Ils entrent ainsi plus tardivement dans la vie de famille, et les grands-parents interviennent également, notamment dans la gestion de la garde de leurs petits-enfants.

De même que nous parlions plus haut de trajectoires discontinues au niveau professionnel, la vie de famille est aussi discontinue pour les femmes. De nos jours, elles investissent davantage à certains moments de leur vie dans les activités familiales et maternelles. Autour de la naissance de l’enfant, le congé maternité permet de rompre la simultanéité entre activités professionnelles et activités maternelles. Les femmes alternent alors entre les deux. Par ailleurs, l’Allocation Parentale d’Éducation (APE) est une aide qui a permis à de nombreuses femmes de faire le choix de s’investir dans l’éducation de leurs enfants pendant un certain temps. Cette allocation incite les femmes à prendre en charge si besoin de façon exclusive l’activité maternelle, et ainsi rompre avec le travail. Ce congé est aussi ouvert aux pères, mais rares sont ceux qui le prennent. Ce travail éducatif et au-delà le travail domestique serait-il réservé aux femmes ? Mêmes si les hommes participent de plus en plus aux tâches domestiques, le temps dédié aux soins des enfants, et plus largement à la gestion de la famille est marqué par un déséquilibre entre les hommes et les femmes. Le temps consacré à la famille est important puisque 80 % des tâches concernant les enfants et le domestique sont prises en charge par les femmes (Méda, 2001) ; c’est pourquoi, lorsque ce temps éducatif et domestique (évalué à 33 heures semaine par les enquêtes « Emploi du Temps » de l’INSEE en 1998) s’ajoute à un plein temps de travail rémunéré (soit 35 heures semaine), la conciliation devient plus difficile pour les femmes (Méda, 2001), aussi parle t-on de la double journée de travail.

Mais comment se construit une vie de mère ? L’âge des femmes lors de la première naissance n’a cessé de reculer depuis cinquante ans, passant de 21 ans en 1965 à 29 ans en 2000 (Ségalen, 2001). Depuis les années 1970, la médecine progresse continuellement et en particulier par rapport au corps féminin. Ces progrès ont permis de médicaliser l’accouchement, de diminuer la mortalité des enfants et les naissances à risques, ou encore de permettre aux femmes d’accéder à la contraception chimique et à l’avortement. Les femmes ont donc moins d’enfant qu’autrefois au cours d’une vie, mais les naissances sont plus espacées et la durée des activités maternelles auprès d’enfants en bas âge reste longue : pour une moyenne de 3 ans d’écart entre deux enfants, une femme s’occupera de ses enfants en bas âge (moins de 6 ans) pendant 12 années si elle a trois enfants.

1.3 La conciliation des temps de travail et de famille

Une des spécificités de la carrière féminine est le lien entre le travail et la famille. Les trajectoires professionnelles des femmes sont rythmées par les événements familiaux : mariage, naissance et éducation des enfants. Et réciproquement, la vie familiale est influencée par les événements professionnels : mutation, mobilité professionnelle, promotion, licenciement… La discontinuité professionnelle exposée ci-dessus est la conséquence directe des événements familiaux : la naissance d’un enfant, le mariage ou les déplacements du conjoint (Andrian, 1994). Ces interruptions, même momentanées, sont souvent défavorables aux femmes puisqu’elles sont deux fois moins promues que celles qui n’interrompent jamais leur activité professionnelle. Mais, progressivement à partir des années 1970, les événements familiaux ne sont plus l’obstacle premier à la poursuite du travail professionnel des femmes, ces dernières parvenant à investir à la fois du temps pour l’activité professionnelle et pour l’activité familiale (Andrian, 1994). Mais qu’en est-il réellement de cette conciliation aujourd’hui ?

Certaines études ont montré que les femmes avaient plus de difficultés que les hommes à concilier les obligations professionnelles et familiales, car elles semblent assumer la responsabilité de la vie familiale (Lachance et Tétreau, 1997). Lorsqu’elles doivent faire des choix entre travail et famille, la priorité est souvent accordée au domaine familial.

Ce qui a le plus changé en France par rapport aux années 1960, c’est la poursuite du travail professionnel des femmes ayant deux enfants, et cela devient le modèle type de notre société actuelle. Alors qu’elles s’arrêtaient autrefois de travailler dès le mariage, c’est-à-dire que les deux activités se succédaient, elles ont progressivement poursuivi leur travail après la naissance du premier enfant puis du second, c’est-à-dire que les deux activités sont devenues simultanées. Aujourd’hui, ce sont très majoritairement les femmes qui ont un troisième enfant qui choisissent de diminuer leur temps de travail ou d’arrêter de travailler pour ne consacrer leur temps qu’à la vie de famille.

En 1993, 80% des femmes âgées de 20 à 49 ans ayant un enfant travaillaient, près de 70 % de celles ayant deux enfants et seulement un tiers de celles ayant trois enfants ou plus (Burke, 1988). Par ailleurs, selon le travail de leur conjoint, la conciliation ne se fait pas de la même façon pour les femmes. Plus les hommes sont investis dans leur activité professionnelle (rythme et horaires), moins ils participent à la vie familiale, et plus les femmes doivent choisir entre leur propre travail professionnel et le travail domestique et éducatif. Par ailleurs, lorsque la femme est autant impliquée dans son activité professionnelle que son mari, les conflits semblent moins importants (Holahan et Gilbert, 1979). Mais l’investissement dépend aussi de la qualification. Ce sont les femmes les moins qualifiées qui se retirent le plus du marché de l’emploi quand elles ont des enfants. L’écart entre les taux d’activité de ces femmes peu qualifiées d’une part et qualifiées d’autre part augmente d’autant plus que ces femmes ont plus d’enfants (Bonnet et Labbé, 1999).

D’autre part, le travail professionnel ne prend pas la même importance pour les femmes, selon le moment où il se situe au cours de leur carrière. Il prend souvent plus de place au début de la vie adulte, alors que la famille devient significative plus tard (Lachance et Tétreau, 1997) à partir de 25 / 30 ans, au moment où elle se constitue par la naissance du premier enfant (passage du couple vers la famille2).

Le nombre d’heures travaillées par semaine joue également un rôle important dans la conciliation travail-famille. Lorsqu’une femme doit faire fréquemment des heures supplémentaires, la vie professionnelle peut vite entrer en conflit avec la vie familiale (Lachance et Tétreau, 1997). En France, rares sont les entreprises qui adaptent leur organisation pour prendre en compte la vie privée de leurs salariées et les conséquences qui en découlent sur leur travail (Merelli, Nava et Grazia-Ruggerini, 2000).

Actuellement, la durée légale du travail salarié est de 35 heures par semaine en France. Au-delà de la législation qui a visé à diminuer le temps de travail (de 39 heures à 35 heures), il existe un certain nombre de modes d’organisation du temps et de l’espace du travail, tel que le télétravail, le travail à domicile, les horaires flexibles ou concentrés, le temps partiel choisi et irréversible… (Merelli et al., 2000). Mais la garde des enfants reste un problème important dans la conciliation travail-famille. Les heures d’ouverture et de fermeture des services publics et privés sont des éléments de notre environnement social qui influencent l’organisation de la vie professionnelle et familiale des femmes. Ces services vont des écoles, aux administrations, en passant par les magasins, les transports, les structures de garde d’enfants, les services médicaux ou de soins… Ils peuvent considérablement faciliter ou compliquer l’équilibre recherché entre les horaires de travail et les temps familiaux (Merelli et al., 2000).

Voici donc un tour d’horizon sur les principales évolutions du travail et de la famille depuis un demi-siècle. Notre recherche nous permet de mieux comprendre comment les femmes s’y prennent pour construire leur carrière à partir de la conciliation entre les temps consacrés à la vie de famille d’une part et à la vie professionnelle d’autre part. Dans cet exposé, il nous faut à présent préciser nos appuis théoriques relatifs à ces concepts de carrière et de développement de carrière.

2. EN GUISE D’ÉLUCIDATION THÉORIQUE : LES CARRIÈRES PLURIELLES DES FEMMES

La recherche se situe à la fois dans le champ de la psychologie sociale et de la psychologie du développement de carrière des femmes. L’intérêt de ce croisement réside dans la nécessité d’une part d’appréhender la construction des parcours féminins au regard de la double activité professionnelle et maternelle, et d’autre part de se situer dans une approche évolutive de la carrière des femmes tout au long de leur vie.

Le concept de carrière est utilisé dans cet écrit dans un sens précis que lui donnent de plus en plus d’auteurs, pour qui elle est constituée de divers rôles qu’une personne peut être amenée à assumer dans sa vie, tels que les rôles de travailleur, d’étudiant, de citoyen, de parent… (Super, 1985 ; Bujold, 1994 ; Gysbers, Heppner et Johnston, 2000 ; Gingras, Spain et Cocandeau-Bellanger, 2006). À travers notre recherche, seuls deux rôles au cours d’une carrière sont étudiés, ceux exercés par les femmes au travers de leurs activités professionnelle et maternelle.

En ce qui concerne le premier domaine d’activité investigué, le travail, le terme est abordé dans son sens classique. Il s’agit d’une activité nécessitant un effort, orienté vers un but, avec la présence de contraintes extérieures pour l’individu qui travaille et impliquant une rémunération (Lévy-Leboyer, 1987). Précisons que seul le travail salarié des femmes est questionné dans notre recherche.

Par ailleurs, sans retracer l’histoire de la famille, soulignons ses nombreuses figures possibles : nucléaire, élargie ou recomposée, biparentale ou monoparentale, bisexuée ou homosexuée… Notre choix pour cette recherche se limite à la famille dite « classique », composée d’un couple d’adultes homme et femme, marié ou vivant ensemble sous le même toit et parent d’au moins un enfant en bas âge (cinq ans au plus). Les comportements au sein de la famille restent encore très diversifiés, c’est donc ceux rattachés à la maternité que nous avons choisis d’observer. Cependant, nous préférons utiliser le terme d’activité maternelle à celui de maternité pour désigner à la fois les actes réalisés par une mère au cours de sa grossesse, mais également ceux posés en amont de celle-ci (préparation de la venue de l’enfant, projection…) et en aval de celle-ci (éducation au cours des premières années de l’enfant).

Enfin, nous utilisons ici le concept de carrière dans le sens d’un cheminement qui se construit tout au long de la vie, durant lequel l’adulte compose à sa manière avec les événements et combine un certain nombre d’activités (professionnelle, citoyenne, parentale, estudiantine…) plutôt que de rôles. Le concept de rôle nous semble ici trop statique pour désigner la mobilité des femmes en ce qui concerne leur vie professionnelle et maternelle, concept qui marque davantage la conduite sociale de quelqu’un qui joue un certain personnage dans la société et donc qui renvoie à une certaine acception fonctionnaliste qui nous semble inappropriée ici. Aussi, nous préférons utiliser le terme activité (professionnelle et maternelle), plus dynamique, pour signifier l’ensemble des phénomènes psychiques et sociaux correspondant aux actes d’une personne, c’est-à-dire à la possibilité que les femmes ont d’agir et de produire des effets sur elles-mêmes et leur environnement.

Afin d’approfondir ce qu’est la carrière, nous nous appuierons ici sur les propos de Boutinet (1993) qui considère la carrière comme une des dimensions du travail, à côté de l’emploi et de la profession. Elle renvoie à la dimension temporelle du travail. Il n’est plus question ici d’implication de la personne (emploi) ou du contenu du travail (profession), mais de la composante dynamique du travail, celle qui correspond au mouvement, à la mobilité. La carrière oscille alors de la mobilité à la non mobilité de la personne dans son travail. Dans ce sens, la carrière revêt deux aspects. Sous le premier, l’aspect objectif,

« La carrière concrétise les différentes étapes et séquences par lesquelles l’individu passe ou peut escompter passer grâce à une éventuelle nomination ou promotion. Sous son aspect subjectif [le second] la carrière exprime le désir de continuité ou de mobilité par rapport à une activité promotionnelle ; elle traduit le niveau d’aspiration ou de résignation de l’individu. » (Boutinet, 1993, p. 16-17).

La non mobilité est le plus souvent considérée comme de la stabilité dans le travail. Or, elle peut être voulue ou forcée par l’environnement, personnel ou professionnel de l’individu, tout autant que la mobilité d’ailleurs. On retrouve cette idée de mobilité dans la définition de Tolbert (1980), pour qui « la carrière est la séquence des professions dans lesquelles une personne s’engage » (p. 31).

Nous avons choisi dans la présente recherche de retenir, avec d’autres auteurs (Super, 1985 ; Spain, Hamel et Bédard, 1994a ; Gysbers, Heppner et Johnston, 2000 ; Gingras, Spain et Cocandeau-Bellanger, 2006), une approche globalisante de la carrière. Elle est alors définie comme l’adjonction de différentes activités réalisées par les personnes au cours de leur vie. Ces activités peuvent être liées au travail (activité professionnelle, de chômage, de formation…), mais aussi à la famille (activité parentale, éducative, de couple…) ou encore aux activités sociales ou de loisirs (activité amicale, sportive…).

Le développement de carrière concerne aujourd’hui toute la durée de vie d’une personne. Gysbers, Heppner et Johnston (2000) proposent en 1998 un schéma de développement humain défini comme « développement de carrière tout au long de la vie » qui sert de base au conseil en carrière. La personne y est bien sûr considérée dans sa globalité. Tout au long de sa vie, une interaction dynamique se produit entre « les rôles au cours de la vie », tels que celui de parent, de conjoint ou de salarié ; entre « les cadres de vie », tels que la maison, l’école ou le travail ; et entre « les événements de la vie », tels que le mariage, la retraite, la naissance, l’emploi initial ou le divorce. Par ailleurs, il semble nécessaire de prendre en compte le contexte socioculturel de l’individu, c’est-à-dire les variables de sexe, d’origine ethnique, de religion, et de statut socioéconomique qui influencent le processus d’interaction des rôles, cadres et événements de la vie de cette personne.

Afin d’aider l’individu à saisir la dynamique de son développement de carrière, Gysbers et ses collaborateurs (2000) proposent à travers leur démarche, de faire émerger ce qu’ils appellent une « conscience de carrière », autrement dit « la capacité [chez l’individu] à visualiser et à planifier sa carrière tout au long de sa vie (…) à se projeter dans ses éventuels futurs rôles, cadres et événements de vie. » (p. 97).

Présentons maintenant les modèles théoriques du développement de carrière et en particulier ceux construits pour les femmes. Les premiers modèles datent des années 1950-1960, avec Super (1957), Psathas (1968) et Zytowski (1969). Évoquons ici celui de Super, appelé modèle de l’arc-en-ciel du développement de carrière (Life Career Rainbow) qui illustre les deux aspects d’une carrière : le premier est le temps dans la mesure où une carrière commence à la naissance et se termine à la mort ; le second est l’espace puisqu’une carrière est composée des différents rôles occupés par la personne in situ, de celui d’enfant à celui de retraité (Super, 1980 et 1985). Il énumère les différents stades et sous-stades de la vie comme des moments importants de la carrière (la croissance, l’exploration, l’établissement, le maintien et le déclin). Super a identifié plusieurs variétés de trajectoires que les femmes des années 1950 pouvaient alors emprunter. Sa classification comporte sept patrons selon l’articulation faite par les femmes entre le travail et la famille :

- familial stable (« stable homemaking ») : pour les femmes qui se marient très vite et investissent la sphère domestique,
- de travail stable (« stable working ») : pour celles qui travaillent toute leur vie, dès la fin de leurs études et jusqu’à leur retraite,
- de carrière conventionnelle (« conventional career ») : pour celles qui travaillent quelques temps puis se marient et restent au foyer,
- de carrière à double voie (« double-track career ») : pour celles qui concilient travail et vie de famille,
- de carrière interrompue (« interrupted career ») : pour celles qui travaillent puis s’arrêtent pour éduquer leur(s) enfant(s) puis reprennent leur travail après le départ des enfants de la maison,
- de carrière instable (« unstable career ») : pour celles qui travaillent irrégulièrement alors qu’elles souhaitent ne pas travailler,
- et de carrière à essais multiples (« multiple-trial career ») : pour celles qui occupent une succession d’emplois sans lien entre eux.

D’autres modèles plus récents ont été construits par Hackett et Betz (1981), Astin (1984) ou encore Farmer (1984). Toutes ces auteures mettent en évidence certaines variables qui agissent sur le développement de carrière, telles que les aspirations professionnelles, les modèles de carrière existants dans l’environnement ou la persuasion de cet environnement vis-à-vis de leur choix professionnel, la structure des possibles, les attentes, les variables psychologiques, les variables contextuelles et sociologiques et la socialisation.

Mais ces modèles s’adressent autant aux hommes qu’aux femmes, il faut attendre les années 1990 pour voir l’élaboration de modèles féminins dans le développement de carrière. Ces modèles, tel celui de Betz et Fitzgerald (1987), revu par Fassinger (1990), celui de Walsh et Osipow (1994) ou enfin celui de Farmer (1997) intègrent les spécificités des parcours féminins.

Le premier modèle a été élaboré en 1987 à partir d’une étude menée auprès de jeunes adolescentes particulièrement douées. Afin de prédire les choix professionnels des femmes, les auteurs mettent l’accent sur quatre types de facteurs : des variables individuelles (le concept de soi, les capacités personnelles et les valeurs reliées aux sexes), les variables antécédentes (le soutien des parents, le niveau d’éducation et le statut professionnel des parents ou encore l’expérience professionnelle), les variables éducatives (le niveau d’éducation ou la poursuite dans les mathématiques) et le style de vie adulte (le moment du mariage ou le nombre d’enfants). Ces quatre variables influent à leur tour les comportements des femmes quant à leur projet de vie et notamment leur projet professionnel.

Le second modèle, celui de Walsh et Osipow (1994), insiste sur les éléments qui freinent ou qui stimulent le développement de carrière des femmes. Ces freins peuvent être au niveau environnemental ; ce peut être alors les stéréotypes liés au rôle sexuel ou professionnel, l’absence de modèle, un environnement non stimulant. Les stimuli au niveau environnemental peuvent être une mère qui travaille, un père qui appuie des choix, des parents hautement scolarisés ou une éducation visant l’acquisition de qualités masculines. Par ailleurs, les freins peuvent aussi être présents au niveau personnel, par exemple un conflit entre la carrière et la famille, une faible estime de soi ou de faibles attentes quant à l’efficacité personnelle. Les stimuli au niveau personnel peuvent être le célibat ou un mariage tardif, ne pas avoir ou avoir peu d’enfant, une haute estime de soi, et notamment sur le plan scolaire ou un engagement personnel.

Enfin, Farmer apporte en 1997 des modifications à son premier modèle, insistant alors sur la personnalité et les aptitudes intellectuelles (caractéristiques psychologiques personnelles) comme élément comptant particulièrement dans la persistance des choix professionnels faits par les femmes. Les facteurs antécédents deviennent alors plus importants dans l’investissement dans la carrière des femmes en raison du soutien de l’environnement. Enfin l’auteure aborde les interactions entre les rôles professionnels et familiaux des femmes.

Par ailleurs, certains auteurs ont mis en avant des spécificités féminines dans leur modèle théorique du développement de carrière des femmes. Spain, Hamel et Bédard (1994a, 1994b) ont proposé un modèle qui possède trois éléments constitutifs : la dimension relationnelle des femmes, la perception globale de leur avenir et l’imprévisibilité et la singularité de leur trajectoire professionnelle, que de nombreux autres travaux ont mis en évidence (Gilligan, 1982 ; Boutinet, 1993 ; Spain, Hamel et Bédard, 1994a ; Spain, Hamel et Bédard, 1997). Par ailleurs, au cours de leur vie d’adulte, les femmes vont structurer leur expérience à travers leurs apprentissages liés à leur socialisation (Bujold et Gingras, 2000 ; Fahmy, 1982 ; Hackett et Betz, 1981).

Quelques autres caractéristiques des femmes évoquées plus récemment par des auteurs mettent l’accent sur une forme singulière de développement de carrière féminin. Il s’agit de la dualité « passivité activité » relative au statut de la femme (Molinier, 2003). Il semble qu’à travers ces différents engagements dans la vie privée et la vie professionnelle, les critères qui définissaient traditionnellement l’identité féminine soient en train de se déplacer. C’est l’apparition « d’une nouvelle norme sociale de la féminité. (…) c’est ce qu’il est convenu de désigner, comme si cela allait de soi, sous le terme de « la femme active ». L’image de la femme active est aujourd’hui hautement valorisée » (p. 21). Et c’est là un autre changement significatif des cinquante dernières années, les femmes représentent près de la moitié de la population active aujourd’hui, l’opposition classique selon laquelle les hommes sont actifs et les femmes passives n’a plus aucun sens alors.

Par ailleurs, Le Quentrec et Rieu (2003), pour expliciter le caractère pluriel des femmes, ont montré que celles qui sont engagées dans une vie politique ou syndicale, développaient des alternatives qui intégraient les interactions du public et du privé. Contrairement aux hommes qui se vouent entièrement à leur engagement politique ou syndical, les femmes mettent en place une rupture « organisationnelle », donc temporelle, afin de pouvoir articuler l’accomplissement des tâches domestiques et familiales qui leur incombent encore avec leur engagement public. Ce modèle d’engagement veut avant tout rompre avec le modèle antérieur masculin : les femmes s’organisent alors pour dégager un maximum de temps pour la sphère familiale, sans pour autant se vouer exclusivement à cette partie de leur vie. Dans le même ordre d’idées, les formes d’appartenance aux groupes se sont modifiées.

« Elles ne relèvent plus de l’adhésion totale. (…) Ces femmes responsables ont aussi la volonté de ne pas confondre vie publique et vie privée. (…) Les élues et syndicalistes instaurent une autre forme de régulation entre vie privée et vie publique. Elles se présentent sous une identité plurielle constituée à partir de plusieurs groupes d’appartenance (parmi lesquels la sphère privée occupe une place prépondérante) et de plusieurs types d’activités assumées dans la simultanéité. Par comparaison, l’identité masculine, apparaît relativement unidimensionnelle et cantonnée dans l’ordre du public » (Le Quentrec et Rieu, 2003, p. 47-49).

Déjà en 1997, Mossuz-Lavau et de Kervasdoué évoquaient le fait que les femmes soient plurielles, voulant s’accomplir dans différents rôles, familial et professionnel, alors que les hommes s’identifient préférentiellement à leur travail qui est pour eux source financière pour assurer la survie de leur famille.

L’incidence de ces caractéristiques est évidente sur les temporalités féminines. Toujours selon Le Quentrec et Rieu (2003), ce qui caractérise le rapport au temps des femmes élues ou syndicalistes, c’est la concurrence des différents temps, syndical ou politique, professionnel, familial et domestique, conjugal, temps à soi… Selon eux, il est indispensable pour les femmes de prévoir, d’anticiper et de planifier ce que sera demain. Les auteurs ajoutent que « si l’enchevêtrement des temps n’est pas un phénomène spécifique aux femmes, il se distingue pour elles par sa densité, son ubiquité et sa permanence » (p.55). Ce phénomène explique par exemple que beaucoup de femmes attendent que leurs enfants soient grands pour pouvoir s’engager dans la vie publique. Si elles investissent la politique ou le syndicalisme alors qu’elles ont des enfants en bas âge, elles s’organiseront pour éviter des réunions à certaines heures cruciales, liées à l’éducation ou au rythme scolaire des enfants. Lorsqu’elles doivent s’absenter plusieurs jours ou tard le soir, elles anticipent l’organisation de ces temps avec plus ou moins d’autonomie selon la participation du conjoint. Mais elles ne manquent pas de s’autolimiter, dans le temps et dans l’espace, et aussi dans les responsabilités, préférant refuser une activité plutôt que de ne pouvoir la faire qu’à moitié. Tout nouvel engagement public est donc évalué en fonction des activités des autres sphères (professionnelle, familiale, associative…). L’effort mental permanent qu’elles réalisent pour concilier au mieux toutes ces activités publiques et privées simultanément, induit du stress, parfois mobilisateur, mais souvent angoissant, car l’équilibre est sans cesse menacé par un imprévu. Certaines temporalités de la postmodernité, comme l’alternance et les transitions au caractère plus ou moins fluctuant et imprévisible semblent d’ailleurs davantage convenir aux femmes que les temporalités de la modernité plus séquentielles et ordonnées comme la linéarité ou la planification anticipatoire.

3. DE LA MÉTHODOLOGIE À L’ANALYSE DES RÉSULTATS : VERS UN AMÉNAGEMENT HARMONIEUX DES TEMPS ?

Au regard de ces différents modèles théoriques du développement de carrière des femmes et des spécificités féminines mises en avant ici, nous pouvons à présent formuler notre problématique comme suit : comment, dans le contexte actuel, les femmes décrivent-elles leur développement de carrière à partir de la conciliation entre les activités professionnelles et maternelles. Cette question de recherche nous permet notamment de mieux comprendre les temporalités féminines plurielles.

En ce qui concerne la méthodologie, notre recherche s’inscrit dans une démarche globale qualitative. Nous avons choisi de rencontrer des femmes âgées de 25 à 45 ans correspondant à un modèle type de carrière : une femme active professionnellement qui travaille au moins à trois quarts temps et de façon continue, qui vit en couple avec un conjoint en activité professionnelle, qui a au moins un enfant, et dont le dernier est en bas âge (5 ans révolus au plus). Ces caractéristiques de notre population font de ces femmes des personnes investies tout autant dans les activités professionnelles que maternelles. Pour ce faire, nous avons interrogé plus de 100 femmes par questionnaires avec de nombreuses questions ouvertes et rencontré six d’entre elles par entretien. Les données recueillies jusqu’à ce jour ont été traitées de façon qualitative puis analysées pour tendre vers une théorisation du développement de carrière des femmes. Cette théorisation encore en construction porte notamment sur les temporalités féminines. Voici les principaux résultats obtenus.

En ce qui concerne les activités professionnelles et conformément à notre population cible, toutes les femmes interrogées appartiennent à deux catégories de l’INSEE : profession intermédiaire ou employée. Elles occupent pour la moitié d’entre elles un poste dans l’enseignement, la santé ou la fonction publique ou comme employée administrative d’entreprise. Au regard de ces professions investies, elles ont principalement suivi une formation dans le secteur de la gestion et de l’administratif ou du sanitaire et social. La plupart d’entre elles ont fait deux ans d’études après le baccalauréat. Une sur trois possède au moins un niveau licence bien qu’aucune d’entre elles ne soit cadre (conformément à notre choix d’échantillon) et deux sur trois travaillent dans le secteur privé.

Plus spécifiquement sur le temps de travail, elles ont quasiment toutes commencé à travailler avant l’âge de 25 ans. La moitié travaille à temps plein et l’autre moitié à temps partiel d’au moins trois-quarts temps.

En ce qui concerne leur profil maternel, elles ont toutes au moins un enfant. La moitié d’entre elles en a deux, un quart en a un seul enfant et le dernier quart a trois enfants ou plus. Le dernier enfant devait avoir moins de cinq ans révolus, mais plus il y a d’enfants, plus il y a de chance d’avoir un aîné âgé. Ainsi, nous avons autant de femmes qui ont un premier enfant âgé entre 5 et 10 ans que de femmes avec un enfant de moins de 5 ans.

Conformément à notre échantillon visé, toutes les femmes interrogées ont entre 25 et 44 ans : la majorité a entre 30 et 35 ans (près d’une femme sur deux) ou entre 35 et 39 ans (une sur trois). L’âge moyen de ces femmes à la naissance de leur premier enfant correspond à la moyenne française, puisqu’elles avaient pour 8 femmes sur 10 entre 25 et 34 ans (moyenne nationale : 29 ans en 2000).

Enfin, toutes les femmes interrogées devaient vivre en couple au moment ou nous les avons interrogées. Parmi ces femmes, la grande majorité est mariée (8 femmes sur 10). Leur vie de couple est très stable, puisque toutes ont au moins 3 ans de vie commune avec leur conjoint et la très grande majorité (9 femmes sur 10) a plus de cinq ans de vie commune. Quant à la profession de leur conjoint, et selon les huit catégories de l’INSEE, ils appartiennent aux deux mêmes catégories que leur femme questionnée, soit deux sur trois sont employés ou ont une profession intermédiaire. Très peu sont artisans, commerçants ou chefs d’entreprise.

Au regard de ce profil professionnel et maternel des femmes interrogées, nous présenterons ci-dessous une analyse des données relative à la conciliation des temps professionnels et maternels de ces femmes.

Le premier constat est relatif aux périodes d’inactivité professionnelle de ces femmes. Elles ont toutes connu au moins une fois une période d’inactivité de plus d’un mois, car elles ont toutes pris un congé maternité. Mais la fréquence des périodes d’inactivité se situe entre deux et cinq interruptions depuis le début de leurs activités professionnelles pour plus des trois quarts d’entre elles. Même si la principale raison à cet arrêt d’activité professionnelle (en dehors de la maternité) est le chômage, elles sont nombreuses à cesser leur travail pour élever (même momentanément) leur(s) enfant(s), puisqu’une femme sur quatre a pris un congé parental. Par ailleurs, elles sont près d’une sur trois à avoir changé au moins une fois de domaine d’activité (réorientation voulue ou non). Même si les explications qu’elles donnent à ces réorientations professionnelles peuvent être d’ordre professionnel, les raisons de ces changements sont fréquemment personnelles et, dans une moindre mesure, familiales.

Par ailleurs, nous avons demandé à ces femmes de nous citer des événements moteurs ou contraignants significatifs de leur parcours professionnel et de leur parcours maternel. Les réponses apportées à ces questions nous permettent d’identifier une influence réciproque entre les activités professionnelles et maternelles des femmes. Les ruptures dans la conciliation entre les temps professionnel et maternel sont plutôt identifiées comme des freins à leur vie professionnelle mais comme un stimulus pour leur vie familiale ; le congé de maternité ou congé parental qui permet aux femmes de consacrer temporairement et exclusivement leur temps à leurs activités maternelles et donc de rompre avec cette alternance joue un rôle négatif sur leur activité professionnelle. Les événements cités qui permettent d’améliorer autant la vie professionnelle que la vie familiale sont liés à la diminution du temps consacré à l’activité professionnelle : journées de R.T.T. (Réduction du Temps de Travail), passage à temps partiel, temps de travail aménagé…

Par ailleurs, la gestion des différents temps de la vie est parfois complexe. La simultanéité des temps professionnel et maternel implique par exemple pour les femmes de se préoccuper du mode de garde des enfants alors qu’elles seront au travail, ce qui est vécu comme un frein. De fait, elles sont nombreuses à évoquer le manque de temps, dont le manque de temps pour soi ou pour le couple, le manque de disponibilité psychologique.

CONCLUSION : DE LA SIMULTANÉITÉ À L’ALTERNANCE DANS LES ACTIVITÉS PROFESSIONNELLE ET MATERNELLE DES FEMMES

Ce qui a changé depuis quarante ans, c’est que les femmes ne s’arrêtent plus de travailler lorsque les enfants naissent. Les femmes d’aujourd’hui construisent leur carrière au travers de cette double activité professionnelle et maternelle. Elles ne veulent plus choisir entre avoir des enfants et avoir un métier : elles veulent les deux et vont simultanément investir les deux, c’est la pluriactivité postmoderne. Mais à certains moments elles choisiront l’alternance : passant de l’une à l’autre. Plus rarement elles choisissent de rompre avec leur activité professionnelle et de ne s’investir que dans l’activité maternelle, soit pour un court moment (congé de maternité), soit pour plus longtemps (congé parental), mais jamais elles ne souhaitent rompre définitivement l’alternance.

La carrière n’est plus seulement la vie au travail, mais la vie d’adulte tout simplement avec toutes ses composantes. Grâce à l’analyse menée jusqu’à présent, nous avons pu construire une typologie de parcours de ces femmes interrogées, il en ressort les éléments suivants : trois parcours types ont été extraits des analyses des questionnaires et entretiens correspondant à trois catégories de femmes.

1. Les simultanées hâtives et continues

Cette première catégorie se présente sous deux types :

D’une part, ce sont celles qui commencent à travailler et qui sont mères jeunes (avant 20 ans) et qui vont de fait simultanément investir doublement dans les activités professionnelle et maternelle. Par ailleurs, elles le feront de façon continue, ayant ensuite un deuxième puis un troisième enfant tout en continuant à travailler.

D'autre part, ce sont celles qui ont très tôt investi dans l'activité professionnelle (avant 20 ans ou entre 20 et 24 ans) puis elles ont eu un premier enfant entre 20 et 24 ans et vont ainsi alterner ensuite entre famille et emploi tout au long de leur vie.

2. Les simultanées tardives

La seconde catégorie englobe des femmes simultanées tardives. Elles commencent leur activité professionnelle plus tardivement que les précédentes (entre 20 et 24 ans) et vont avoir des enfants plus tard (à partir de 25 ans) mais de façon rapprochée tout en continuant à travailler.

3. Les mères tardives

La troisième catégorie identifiée est celle des mères tardives. Elles vont investir d’abord dans l’activité professionnelle dès 20 ans puis plus tard dans l’activité maternelle puisqu’elles n’auront leur premier enfant qu’après 30 ans. La simultanéité entre les deux activités est donc tardive.

Ces différents modèles ont pu être construits à partir de l’analyse d’une variable descriptive, celle de l’âge au moment de la naissance du premier enfant. Bien que les questionnaires nous permettent peu de donner du sens à ces modèles, les entretiens menés jusqu’à ce jour nous ont conduit à identifier le pourquoi de tels parcours.

Il semblerait que certaines femmes investissaient peu l’école et elles ont préféré rapidement s’engager dans la sphère familiale en ayant un enfant jeune, ce qui implique pour elles de travailler afin de subvenir à leur besoin financier. Elles continueront à se mobiliser pour l’activité maternelle tout au long de leur parcours, ayant un deuxième puis un troisième enfant tout en continuant à travailler ; ce sont les femmes simultanées hâtives et continues.

Une seconde catégorie de femmes réalise peu d’études et commence à investir l’activité professionnelle vers 20 ans puis attend 25 ans avant d’avoir un premier enfant puis a très vite un deuxième ou un troisième enfant. Cet investissement plus tardif dans l’activité maternelle s’explique de deux façons : soit elle trouve son conjoint tardivement, soit elle a volontairement investi l’activité professionnelle en premier puis l’activité maternelle ensuite : ces femmes sont appelées les simultanées tardives.

Enfin, les dernières identifiées sont celles qui veulent d’abord investir exclusivement l’activité professionnelle pendant plusieurs années : elles commencent à travailler dès 20 ans et attendront d’avoir passé 30 ans pour avoir leur premier puis leur second enfant. Elles ont rarement un troisième enfant. Il est à noter que ces femmes, mères tardives le sont parfois parce qu’elles n’ont pas réussi à avoir d’enfant plus tôt (problème de constitution du couple tardif ou de fécondité).

Au regard de ces premières analyses de la typologie proposée ici, il nous semble indispensable d’approfondir encore, afin de mieux saisir la façon dont les femmes d’aujourd’hui construisent leur parcours de vie adulte. Pour cela, nous devrons recueillir à nouveau des données sur le terrain par entretien puis analyser les données afin de mieux rendre compte du développement de carrière des femmes qui concilient activités professionnelle et maternelle.

auteur

Laurence Cocandeau : Psychologue sociale, enseignante et responsable pédagogique en psychologie sociale à l’Université Catholique de l’Ouest à Angers (U.C.O.). Elle est aussi chercheure au laboratoire C.E.R.I.P.S.A. (Centre de Recherche de l’Institut de Psychologie et de Sociologie Appliquées) à l’U.C.O. Elle est doctorante à l’Université de Sherbrooke (Ph.D. en Éducation) (Québec) et mène ses travaux de recherche sur le développement de carrière des femmes, et plus particulièrement sur la conciliation entre les activités professionnelles et maternelles et les conduites à projet.
Courriel : Laurence.cocandeau@uco.fr

Université Catholique de l’Ouest – I.P.S.A.
3, place André Leroy
BP 10808 – 49008 ANGERS Cedex 01

notes

  1. Se dit des personnes qui se sont engagées par le PACS (Pacte Civil de Solidarité), qui à travers la loi du 15 novembre 1999 permet à deux personnes (de même sexe ou de sexe différent) de conclure un accord civil.
  2. Rappelons que l’âge moyen des femmes françaises actuellement à la première naissance est de 29 ans.

abstract

The goal of this paper is to examine the many parallel careers of women and in particular the way women reconcile their work and family time commitments. This should provide a better understanding of the way that women’s work and parental activities are organized throughout their adult lives. A hundred French women aged 25–45 completed a questionnaire, and six of them were then invited to participate in an interview. The women interviewed had jobs, constantly worked at least three quarters of the time, and had working spouses and at least one young child (aged 5 or under). From both the qualitative and quantitative findings, three models for reconciling time were identified: early constant simultaneity, late simultaneity and late motherhood. This kind of heuristic typology fleshes out the concept of reconciling work and family life, and should be refined and confirmed by later findings.

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