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Recensions

Étienne Klein, Les tactiques de Chronos

Jean-Pierre Boutinet, Vers une société des agendas, une mutation de temporalités

 


 

chronos  
   

Étienne Klein
Les tactiques de Chronos
Paris : Flammarion, 2003
220 pages, ISBN : 2-0821-0091- X, 18 Euros

Éditions Flammarion : editions.flammarion.com

En ouvrant le livre d’Étienne Klein, je me suis souvenu de cette anecdote amusante rapportée par Jean Pucelle (Le Temps, PUF, 1967, p.31). Lors de la réforme du calendrier, adoptée seulement en 1752 par l’Angleterre et la Suède, des manifestants descendirent dans la rue en criant : « Rendez-nous nos onze jours ». En effet, on était passé du 4 au 14 septembre en une nuit ! C’est dire combien toute réforme du calendrier peut soulever des passions. Car le temps paraît toujours en rapport avec les activités quotidiennes et avec la vie. Réformer le calendrier n’est-ce pas aussi raccourcir la vie ? Le temps sert essentiellement aux hommes de moyen d’orientation dans l’univers social et de mode de régulation de leur (co)existence, car le temps et eux sont en conformité avec les événements terrestres. Galilée, en étudiant la chute des corps, comprend que le temps est la variable à retenir plutôt que l’espace parcourue. Lors de la chute d’un corps dans le vide, la vitesse acquise est proportionnelle à la durée de la chute et indépendante de la masse et de la nature du corps.

Étienne Klein se livre « à de petits exercices de déconstruction » du temps en disant ce qu’il n’est pas. Ensuite, il nous donne l’état des dernières recherches sur le sujet. En quoi consiste ce temps qui s’écoule alors qu’il est toujours là, ce temps qui ne change pas mais qui fait tout changer ? Le temps est-il apparu « en même temps » que l’Univers ou l’a-t-il précédé ?

Et ces questions, qui appartenaient pour certaines à la métaphysique, se trouvent posées aujourd’hui dans le champ de la physique. Si bien que se pose la question des convergences entre temps physique et temps vécu, car ce qui se déroule dans le temps, n’est pas la même chose que le temps lui-même. En effet, que montre une horloge ? Du temps ?

Non, elle montre le mouvement des aiguilles. En donnant l’heure l’horloge dissimule plutôt le temps derrière cette mobilité parfaite de ses aiguilles. Mais lorsque l’horloge tombe en panne et que ses aiguilles s’arrêtent, le temps, lui, continue à s’écouler. L’arrêt du mouvement des aiguilles n’équivaut pas à l’arrêt du temps, nous le savons ; mais avons-nous intégré que mesurer une durée n’équivaut pas à mesurer du temps ?

« Le temps est seulement ce qui permet qu’il y ait des durées. Il crée de la continuité dans l’ensemble des instants. Or la mesure d’une durée ne fait nullement apparaître le temps qui l’a fabriquée. Elle ne dévoile rien du mécanisme mystérieux par lequel, sitôt apparu, tout instant présent disparaît pour laisser place à un autre instant présent, qui lui-même se retirera pour faire advenir l’instant suivant. Le temps est précisément ce mécanisme-là, cette machine à produire en permanence de nouveaux instants » (p.21). Ce temps, qui fabrique la succession des instants, reste invisible, inaudible, intouchable. Pourtant nous ne cessons de l’évoquer comme un être familier, alors que nul ne l’a vu face à face. Nous ne percevons que ses effets, qui peuvent nous tromper sur sa nature. Le temps est d’abord un mot. Et ce mot englobe confusément trois concepts distincts : la simultanéité (« il fait toujours deux choses en même temps »), la succession (« le temps viendra où cette recension sera terminée »), et la durée (« l’auteur a manqué d’un peu de temps pour terminer son ouvrage »). Ainsi ce mot, où se retrouvent les expériences les plus différentes, ne dit rien de la nature du temps. L’expression la plus stéréotypée consiste à dire que le temps « passe ». Mais n’est-ce pas un abus de langage ?

« Pour les hommes, c’est le temps qui passe ; pour le temps, ce sont les hommes qui passent » (proverbe chinois). Nous sommes imprégnés de l’idée que le temps est en quelque sorte un fleuve qui « s’écoule » et nous nous écoulons aussi, propulsés à chaque seconde dans un monde nouveau et un moi inédit, si bien que « la seule chose qui ne change pas, c’est la propriété qu’ont les choses et les êtres de changer, de sorte que rien ne peut rester identique à soi-même » (p.36). Dans cette perspective, le changement exprime paradoxalement une loi intemporelle et manifeste l’éternité. Si le temps s’écoule comme un fleuve, quel serait son lit, ses berges ?

Là aussi cette métaphore postule l’existence de quelque réalité intemporelle. Et affirmer que le temps s’écoule à la manière d’un fleuve, suppose aussi une certaine vitesse ! Dans le langage courant ne dit-on pas que le temps passe de plus en plus vite ?

Et cette métaphore fluviale du baigneur continue à nous accompagner depuis l’époque où Héraclite disait que nous n’entrons jamais deux fois dans le même fleuve. Les mythes les plus anciens racontent que le temps ne serait entré en scène qu’au bout d’un « certain temps » pour engager un processus, provoquer une évolution. Il est assimilé au devenir, non à ce qui maintient le monde dans la continuité d’un présent. Platon met « en scène un démiurge qui installe le temps pour permettre au devenir de participer à l’éternel » (p.41). Cette façon de voir oublie que « le temps affecte l’être dans son immobilité autant que dans son devenir, qu’il agit aussi lorsque nul changement ne se produit : le devenir présuppose le temps, mais le temps n’implique pas le devenir » (p.42).

Il nous arrive de parler du temps comme s’il pouvait s’arrêter, ne plus exister, suspendre son vol et rendre éternelle une belle journée ou un moment de bonheur. Schrödinger explique que pour cela il suffit d’être amoureux et d’embrasser sur la bouche la fille qu’on aime. Alors, dit-il, « le temps s’arrêtera et l’espace cessera d’exister » (p.46). C’est du moins l’impression ou l’illusion que nous avons, car le temps ne cesse jamais de s’écouler. Il ne stagne pas. Il n’est pas une mare.

Parménide rejette les concepts de changement ou de mouvement au motif qu’ils contredisent la tendance spontanée de la raison à privilégier l’identité et la permanence, alors qu’Héraclite prend le parti exactement inverse : matière et mouvement se confondent. Tout est mobile et tellement mobile qu’on ne peut même pas imaginer de point fixe pour évaluer les changements qui se produisent dans le monde. Ainsi l’être et le devenir se sont fait une guerre sans merci. Dans l’opinion commune, c’est Héraclite qui l’a gagnée : « avec le temps, tout passe et rien ne demeure » (Héraclite, Fragment 95). Mais la physique, elle, s’est rangée dans l’autre camp, celui de Parménide. Elle cherche, en effet, des relations invariables dans les phénomènes. Elle semble fascinée par l’idée d’invariance ou d’immobilité. Et « les lois qu’elle utilise sont a priori posées comme intemporelles, comme extérieures à l’Univers, comme planant très haut au-dessus du temps (p.52) ». Si la force de la pesanteur variait de façon périodique dans le temps, qu’elle serait par exemple très faible chaque jour à midi et très forte à minuit, on pourrait monter quotidiennement une charge au sommet d’un immeuble à midi et la projeter dans le vide à minuit. L’énergie ainsi gagnée serait plus élevée que l’énergie dépensée. Il n’y aurait plus conservation de l’énergie. Les conditions physiques peuvent changer, non les lois. L’Univers conserve ainsi la mémoire de ce qu’il a été et la possibilité d’y rejouer le scénario des premiers instants. Lorsque les physiciens provoquent de violentes collisions de particules dans leurs accélérateurs, ils obtiennent des indications sur ce que fut le passé très lointain de l’Univers. On suppose que ce qui a pu varier au cours du temps, ce ne sont pas les lois elles-mêmes, mais les constantes qu’elles font intervenir. Dans la pratique quotidienne, des lois éphémères, c’est-à-dire non permanentes, conduisent à des situations invivables, où personne ne sait plus ce qui est autorisé et ce qui est interdit. Ainsi cette histoire qui se passe à Kaboul en 2001 : « la police religieuse arrivait avec ses fouets et l’on apprenait alors que telle ou telle chose était impie » (Le Figaro, 29 et 30 décembre 2001). Lorsque le lien entre loi et permanence est détruit, ce sont toutes les références et les points de repères qui s’évanouissent. On comprend mieux alors ce que la physique a d’idéal et de rassurant. Pour elle, le temps avance en maintenant fixement la forme des lois du monde. Le temps physique n’est donc pas une abstraction. Il existe une expérience du temps physique qui est celle de l’ennui. C’est lorsque rien ne se passe, rien n’arrive, qu’on n’a rien à faire, qu’on est condamné à attendre ou quand on n’attend plus rien. L’ennui nous met en contact avec un temps réduit à la succession des instants. Ne restent que le tic-tac. L’ennui nous donne l’occasion de « déguster » un temps « pur », très proche du temps physique. Mais l’ennui ne suffit pas à construire l’idée du temps, car les horloges ne montrent pas explicitement le temps, mais seulement l’effet de son passage. De plus, jamais nous ne pouvons nous extraire du temps pour observer sa continuité dans le passé ou le futur. « Comment puis-je à la fois être dans le présent et prendre suffisamment de recul pour m’apercevoir que le temps passe ? », disait Saint Augustin dans ses Confessions ?

Cette question reste d’actualité ! Puisque les planètes tournent autour du soleil, que les saisons se suivent et se ressemblent, nous déduisons de ce constat que le temps fait se répéter certains événements que le temps est cyclique. De fait pendant des siècles c’est la forme du cercle qui a trôné sur le temps. Le cercle n’était-il pas la forme géométrique la plus achevée, celle qui n’a ni début, ni fin ?

Incarnant ainsi la figure de la perfection, il apporte plus de sérénité qu’un temps dramatique ayant un début et une fin. Mais que reste-t-il de la notion du temps dans la doctrine du temps cyclique ?

Pratiquement rien, car elle implique la négation du cours du temps dans le sens où elle nie ce qui est son fondement : la mutuelle exclusion du passé, du présent et du futur. « En allant vers le futur, on retourne au passé puis on revient au présent. On a vécu et on vivra le présent que l'on vit. On vit et on vivra le passé que l'on a vécu. On vit et on a vécu le futur que l'on vivra » (p.81). L'éternel retour déploie un non-temps. Tout est toujours déjà là, tout est toujours encore là. L'idée de l'éternel retour s'appuie sur le fait que certains événements se répètent et que cette répétition des phénomènes impliquerait que le temps lui-même se répète. Mais l'existence de cycles dans le temps ne signifie pas que le temps est lui-même cyclique. Cependant, pendant des siècles la magie du cercle a fait prévaloir l'idée d'un temps cyclique. En fait pour la « forme » du temps, il ne reste que deux configurations possibles. Soit la ligne qui le représente est ouverte, soit elle est fermée sur elle-même. Dans le premier cas elle se ramène à une droite, dans le second cas elle équivaut à un cercle. Les physiciens ont adopté le temps linéaire plutôt que le temps cyclique parce que le temps ne saurait tourner en rond en vertu du principe de causalité. Tout fait a une cause et la cause d'un phénomène est nécessairement antérieure au phénomène lui-même. Dans un temps circulaire, la cause pourrait bien être l'effet et vice versa. Mais le principe de causalité, aujourd'hui, ne fait plus directement référence à l'idée de cause, « mais se contente de mentionner un ordre obligatoire et absolu entre divers types de phénomènes, sans que l'un puisse être présenté comme la cause de l'autre » (p.89). Le temps s'écoule dans un ordre bien déterminé. Il ne connaît pas la marche arrière. Il n'est pas cyclique mais il garantit que des événements peuvent se répéter au cours du temps. Répétition des phénomènes, mais pas du temps. Pourtant, certains ressentent le temps comme une prison sans barreaux et rêvent de « voyager dans le temps », changer d'époque, sans changer d'âge ou remonter dans le passé pour transformer la réalité historique, changer ce qui a été écrit ou vécu. Les auteurs de science-fiction ont mis en scène ces différentes possibilités pour notre distraction et notre plaisir ! Mais « voyager dans le temps » rencontre l'hostilité des physiciens. Le principe de causalité, par son énoncé même, vient immédiatement empêcher les voyages dans le temps. Dans le cas contraire ceux-ci permettraient de rétroagir sur une cause qui a déjà produit ses effets. Heureusement, le monde est un endroit sûr pour les historiens : il ne peut y avoir qu'une seule chronologie et le fait qu'un événement se soit déroulé réellement n'est pas susceptible d'être remis en question. Le passé est une forteresse imprenable !

De notre éducation scolaire nous avons gardé à l’esprit, dès qu’il est question de temps physique, l’idée d’un temps absolu universel, partout le même, qui s’écoule identiquement en tout point de l’univers. Ce temps là, indépendant de l’espace, indifférent au mouvement, nous l’appelons le temps newtonien. Ce qui se passe maintenant pour moi se passe également maintenant pour tous les observateurs de l’univers. Le concept de simultanéité est absolu : à tout instant deux observateurs peuvent synchroniser leurs montres. Mais voilà qu’Einstein démontre en 1905 que le temps physique n’est pas newtonien. En couplant le temps à l’espace de façon quasi conjugale, il brise l’autonomie de l’un et de l’autre et modifie leurs propriétés : ils deviennent partenaires. Il faut donc parler d’espace-temps plutôt que d’espace et de temps. Ce qui ne veut pas dire que longueurs et durées soient des entités semblables, mais qu’elles deviennent l’une et l’autre relatives au référentiel dans lequel elles sont mesurées.

En se couplant à l’espace, le temps perd de son autonomie et son idéalité newtonienne. En conséquence toute horloge ralentira le rythme de ses battements aux yeux de tout observateur qui ne l’accompagnera pas dans son mouvement. La notion de simultanéité, clairement garantie en physique newtonienne cesse d’être absolue. Il n’est plus possible de « définir un instant présent où se manifesteraient tous les phénomènes qui se produisent au même moment dans tout l’Univers » En effet, « regarder loin dans l’espace, c’est donc regarder loin dans le passé et observer des tranches d’Univers d’autant plus anciennes qu’elles sont éloignées » (p.117). Toutefois, le principe de causalité continue d’être respecté. Un signal lumineux a le temps de partir de A pour atteindre B, ce qui signifie que A et B se trouvent dans un rapport de causalité. Les durées deviennent relatives, mais les notions de passé et de futur gardent un caractère absolu.

Quant à l’avenir il n’existe pas, mais nous en parlons comme s’il allait advenir avec certitude. L’avenir n’existant pas en soi, c’est parce que nous l’attendons qu’il existe. Il ne peut être présent, dès lors, que dans la conscience qui seule est capable de se représenter ce qui n’est pas encore. Mais affirmer que l’avenir est seulement présent dans la conscience et non dans le monde, n’est-ce pas lui accorder une ontologie spéciale ?

L’avenir ne serait finalement que « le corrélat imaginaire d’une conscience en attente » selon André Comte-Sponville (p.123). Cependant, inspirés par la relativité einsteinienne, certains voient les choses autrement : le passé, le présent et l’avenir ont toujours été « déjà là », reliés en une réalité intemporelle qui ferait que l’Univers n’a pas d’histoire proprement dite. C’est nous qui lui en attribuons une en déroulant le fil du temps. Serions-nous les producteurs d’une histoire que l’Univers n’aurait pas sans nous ? Le monde ne passerait pas ; mais nous le ferions passer en y passant. Le temps ne serait qu’une apparence d’ordre psychologique, liée à la structure très complexe de notre cerveau. Serions-nous alors le moteur du temps ? Question cruciale ou simple affaire de point de vue ?

Ceci soulève la question de l’irréversibilité de certains phénomènes. Imaginons une table de billard : deux boules entrent en collision. Après le choc, les deux boules repartent dans des directions opposées. Prenons soin de filmer la collision et projetons ensuite le film à l’envers, ce qui équivaut à intervertir les rôles respectifs du passé et de l’avenir. Celui qui ne verrait que la projection du film inversé serait incapable de dire si ce qu’il voit s’est réellement passé ou si le film a été projeté à l’envers. En effet, la seconde collision est régie par les mêmes lois dynamiques que la première. Une telle collision est donc « réversible » au sens où la dynamique ne dépend pas de l’orientation du cours du temps. Pour ces boules le cours du temps est arbitraire. Nous pourrions appeler passé ce que nous appelons avenir, et vice versa. Ceci vaut également pour tous les phénomènes ayant lieu au niveau microscopique : ils peuvent se dérouler dans un sens ou dans un autre, alors qu’à notre échelle nous n’observons que des phénomènes irréversibles. Nous ne pouvons pas refaire ce qui a été défait. Nous sommes là devant une énigme. Comment expliquer, en effet, l’émergence de l’irréversibilité au niveau macroscopique à partir de lois physiques qui l’ignorent au niveau microscopique ?

L’emblème de la flèche, attribué jadis à Eros, dieu de l’amour, ne symbolise plus le désir amoureux, mais le constat qu’il est impossible de modifier le cours de certains phénomènes physiques, réputés irréversibles. Tout système physique évolue en général sans revenir à sa configuration initiale. « Cette loi postule d’abord l’existence, pour tout système physique, d’une grandeur appelée entropie, fixée par l’état physique du système » (p.129) Cette entropie ne peut que croître lors d’un quelconque événement physique : l’entropie d’une tasse de café sucré est telle que le morceau de sucre n’a plus le choix : il doit se dissoudre dans le café. Phénomène irréversible. Le sucre ne retrouvera jamais ni sa forme si sa blancheur. Cependant, cette irréversibilité ne serait-elle qu’une apparence au niveau des seuls systèmes macroscopiques ?

En effet, en vertu du théorème de récurrence, « tout système classique, évoluant selon des lois déterministes, finit par revenir à un état proche de son état initial au bout d'une durée plus ou moins longue » (p.131). Mais cette durée serait supérieure à l'âge de l'Univers ! Cette récurrence de principe, qu'invoque le théorème de Poincaré, n'ayant jamais eu le temps de se produire à notre échelle, elle équivaut, dès lors pour nous, à une irréversibilité de fait.

La physique quantique, pour décrire l'état d'un système, utilise une donnée mathématique qu'on appelle la fonction d'onde. Lorsqu'on effectue une mesure sur le système, par exemple de son énergie, il se produit une modification brutale de la fonction d'onde. Celle-ci se trouve réduite par la mesure, et cet acte de mesure impliquerait la production d'une « marque » irréversible sur le système. La théorie dite de la décohérence expliquerait de son côté « pourquoi les objets macroscopiques ont un comportement classique tandis que les objets microscopiques, atomes et autres particules, ont un comportement quantique » (p.133). L'environnement (l'air, le rayonnement ambiant) dans lequel baignent les objets macroscopiques leur ferait perdre leurs propriétés quantiques, soit leur réversibilité. Leur irréversibilité ne serait qu'apparente et résulterait de la description limitée que nous serions capables d'en faire.

Des cosmologistes ont suggéré que la flèche du temps pourrait découler de l'expansion même de l'Univers. Tous les processus seraient alors orientés selon un cours irréversible. Or, si les équations de la relativité générale sont temporellement symétriques, celles qui régissent l'évolution de l'Univers ne le sont pas. L'Univers qu'elles décrivent est soit en expansion, soit en contraction. Ce qui nous renvoie à l'existence d'une flèche du temps cosmique. La physique théorique du 20e siècle a été dominée par le concept de symétrie et davantage encore par celui de brisure. Les symétries géométriques sont connues (sphère, cylindre) ; mais d'autres, abstraites et d'une grande portée théorique, sont utilisées par les physiciens des particules. Parmi elles, trois concernent la question du temps. Le renversement du temps (T), consiste à imaginer sur le papier que le temps s'écoule du futur vers le passé. Si le phénomène obtenu après renversement est aussi physique que le phénomène de départ, c'est que les équations en question sont réversibles par rapport à la variable temps. La parité (P) consiste à imaginer ce que deviendrait ce phénomène s'il était observé dans un miroir. La position des particules serait modifiée du fait de l'inversion entre la droite et la gauche. Selon que ce phénomène peut ou non se réaliser dans la nature ou en laboratoire on dit que l'expérience respecte la symétrie, sinon on dit qu'elle la brise. La conjugaison de charge (C) est l'opération qui consiste à transformer (toujours sur le papier), une particule en son antiparticule et vice versa. L'opération C remplace une particule par son antiparticule et lui impose de suivre la même trajectoire que celle de la particule, mais en sens inverse. Si l'opération se réalise on dira là encore qu'elle respecte la symétrie, dans le cas contraire qu'elle la brise. Ces trois opérations TPC ne modifieraient aucune des lois connues de la physique et démontreraient leur invariance. Mais les physiciens ont dû déchanter. Car on sait aujourd'hui que l'Univers est constitué presque exclusivement de matière, mais qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Il contenait, dans son passé lointain, autant de particules que d'antiparticules. Mais si particules et antiparticules ont des propriétés symétriques, comment se fait-il que notre monde soit constitué des premières plutôt que des secondes ? Il y a donc une dissymétrie radicale : la matière domine, l'antimatière a été éliminée. La matière dont nous sommes faits serait donc la rescapée d'un gigantesque carnage !

La vie moderne nous impose un rythme inconnu auparavant : est-ce le temps cosmique qui s'accélère ? De plus, les astrophysiciens découvrent que l'expansion de l'Univers s'accélère elle aussi. Ce phénomène pourrait-il être à l'origine de l'impression que nos vies s'accélèrent ?

Non, car ce phénomène est imperceptible et demande à être confirmé. Le temps, lui, n'accélère pas. Il est ce qu'il est, indifférent à nos agitations. Une heure dure toujours une heure, sauf pour le temps « psychologique » qui évolue en marge du temps physique. Sauf aussi pour l'inconscient qui ignore le temps au sens où il n'en subit pas les effets. Quant à l'origine du temps, si nous sommes capables de décrire l'Univers « à rebrousse-temps » (p.177), son origine et l'origine du temps cosmologique restent hors de notre portée ! N'est-il pas périlleux, d'ailleurs, de se demander ce qu'il y avait avant le big bang ? Peut-on envisager un « pré-temps » différent du temps physique ?

C'est comme si nous demandions ce qu'il y a au nord du pôle Nord ! Tout commencement, loin d'être un fondement, demande toujours à être lui-même fondé (p.179). Ni la relativité générale, ni la physique quantique, ni une éventuelle synthèse des deux ne permettent de décrire l'apparition de l'Univers. Si le temps physique est consubstantiel à l'Univers, avec l'homme apparaît « un autre temps, proprement humain, dont les temporalités reflètent les façons dont l'homme vit et se vit » (p.180). Et l'idée de la mort a, sans aucun doute, un impact sur notre perception humaine du temps. Nous savons bien qu'elle n'est pas la fin du temps, mais la fin de la durée d'un être dans le flux ininterrompu du temps.

André E. Botteman, D.Ps.
Directeur adjoint de « Carriérologie »

 



agendas  
   

Jean-Pierre Boutinet
Vers une société des agendas, une mutation de temporalités
Paris (France) : Presses universitaires de France, Coll.: Sociologie d’aujourd’hui, 2004.
260 pages, ISBN 2-13053-873-8, 49.95$ CAD

Les Presses Universitaires de France : www.puf.com

Présentation de l'auteur

Jean-Pierre Boutinet, psychosociologue, professeur à l’Université catholique de l’Ouest (UCO) à Angers, est bien connu dans le domaine de l’éducation, de la sociologie et de l’orientation, entre autres pour son livre Anthropologie du projet (2004), réédité huit fois depuis sa parution en 1990. Il a aussi rédigé les ouvrages Psychologie des conduites à projet (1993), Psychologie de la vie adulte (1995) et L’immaturité de la vie adulte (1998), publiés aux Presses Universitaires de France.

L’auteur de Vers une société des agendas est professeur associé à l’Université de Genève et chercheur associé à l’Université de Paris X et à l’Université de Sherbrooke (département d’orientation professionnelle). Il est aussi membre du Comité scientifique de la revue Carriérologie pour la francophonie européenne et africaine. Ses travaux de recherche, notamment au sein du Centre de recherche de l’Institut de Psychologie et de Sociologie appliquées (CERIPSA) dont il est le directeur, portent sur les conduites à projet individuelles et collectives. Ses travaux examinent aussi les approches théoriques, méthodologiques et interculturelles ainsi que les multiples facettes de la vie adulte dont les formes de maturités, de maturation et, évidemment, les nouvelles formes de temporalités du moment présent.

Résumé du livre

Selon le professeur Boutinet, on assiste présentement à une remise en cause des repères temporels traditionnels associés au moderniste, notamment en ce qui a trait à la croyance d’un actuel porteur d’avenir (p.4).

Ces remises en cause s’observent, entre autres, par des choix de carrière différents qui laissent place à plus de fluidité, moins de constance ou encore par la mise en place de modes de soutien nouveaux comme l’accompagnement qui semblent reposer sur d’autres valeurs que celles prônées à l’époque de la modernité. Vers une société des agendas analyse ces changements sur la base du concept de projet, et de son dérivé, les conduites à projet. L’auteur passe d’abord en revue certains paradoxes tels « l’extrême mollesse de certains projets aux allures existentielles qui cohabitent avec la plus ou moins grande dureté de certains autres au caractère plus instrumentalisé » (p.8) ; il examine également la coexistence de conduites à projet à la fois subjectives et techniques, c’est-à-dire à la fois soucieuses d’orienter des changements existentiels tout en étant axées sur la simple production d’objets et encore le paradoxe de la démocratisation du projet et de son implantation dans des sphères diverses, tant sur le plan individuel que social (établissement, entreprise, service) alors que celui-ci a été l’apanage pendant plusieurs siècles d’une élite intellectuelle.

Au cours des vingt-cinq ou trente dernières années la notion de projet a été utilisée ou récupérée pour diverses fins et dans diverses disciplines (éducation, ingénierie, politique, philosophie). Le professeur Boutinet situe ces utilisations selon quatre pôles : les pôles existentiel ou signifiant, pragmatique ou local, technique ou procédural, organisationnel ou sociétal. Ces pôles traduisent dans leur extrême, soit un projet attestataire ou un projet contestataire. Dans sa première signification, il représente les activités de planification et de fabrication des sociétés industrielles alors que le projet contestataire repose sur une transformation de l’individu, « une production de soi » (p.130), issue d’une insatisfaction existentielle ou sociétale.

Mais avant de présenter cette configuration des conduites à projet des années de la modernité et celle qu’il voit actuellement émerger, le professeur Boutinet examine différentes formes de temporalités pour mieux faire saisir l’ampleur des mutations observées. Le terme de temporalités a dans cet ouvrage le sens que lui donne Romano (1999) dans L’événement et le temps (cité par Boutinet) c’est-à-dire qu’ « elles évoqueront l’unité originaire de l’avenir, de l’avoir-été et du présent » (p.37). Essentiellement, le terme « temporalités » réfère aux expériences vécues sur le plan individuel ou social. Le terme n’a pas la signification plus neutre qui est donné au terme temps, par exemple, dans l’expression « temps solaire » qui représente une mesure plutôt qu’une intention humaine.

L’auteur expose deux modèles temporels contrastés du projet, (MT 1 et MT 2) qui valorisent différemment le présent, le passé et l’avenir. Dans le premier modèle, le présent est « un simple instrument permettant l’accès au futur » (p.42) alors que dans le second, centré sur le moment présent, il se décompose en trois formes : « le présent des choses passées, à travers la mémoire, le présent des choses présentes, celles de l’instantanéité comme celles de la simultanéité, le présent des choses futures à travers l’anticipation » (p.43). Le concept de projet, s’inscrit simultanément, selon le professeur Boutinet, dans l’un et l’autre de ces deux modèles, ce qui constitue un autre paradoxe qu’il exprime comme suit :

(…) nous pouvons facilement constater que les conduites à projet ont toujours travaillé de façon alternative sur ces deux temporalités complémentaires et opposées, celle du futur à travers telle ou telle forme d’anticipation opératoire à esquisser, une anticipation qui exprime un changement désiré, celle du présent qui se veut une réa-appropriation singulière existant sur lequel se déploie momentanément l’action projetée (…). (p.43).

L’auteur illustre l’inscription simultanée de la notion du projet dans les deux modèles par une application dans le domaine de l’éducation : le projet pédagogique qui valorise le moment présent comme instrument de passage vers le futur et la pédagogie du projet dont l’objectif est de favoriser dans l’immédiat des apprentissages reliés à une situation éducative.

Les modèles de temporalités MT1 et MT2 constituent des bases importantes de l’analyse présentée par le professeur Boutinet pour mieux comprendre les mutations observées mais il défend encore davantage sa thèse « vers une société des agendas » en décrivant plusieurs formes de modernité qui se sont succédé depuis la Renaissance et dont les manifestations sont caractérisées par des ruptures avec des pratiques considérées comme révolues, par exemple, la modernité de l’imprimerie modifia l’art d’écrire et la communication orale. Boutinet réfère à Jeremy Rifkin pour qui le nouveau medium de l’imprimerie introduisit une nouvelle façon d’organiser le savoir à travers une approche qu’il qualifie de rationnelle et calculatrice; le texte obligeant une présentation linéaire, séquentielle et causale de la pensée.

Selon l’auteur, on assiste depuis quelques années à un mouvement inverse de la modernité, la contre-modernité, qui prend diverses formes comme l’apparition d’un certain scepticisme et pessimisme à l’égard du progrès, la valorisation d’un passé plus lointain, considéré autrefois comme dépassé ou sans intérêt pour le présent. La contre-modernité s’accompagne aussi, selon Boutinet, de manifestations que l’on peut considérer comme des régressions sociales. L’utilisation du projet sans que l’individu en soi lui-même le porteur illustre ce mouvement de contre-modernité. L’auteur donne en exemple des plans sociaux qui se réduisent à une mobilité professionnelle forcée ou des plans de formation qui sont pris comme expédient plutôt que comme adjuvant ou encore « des projets associatifs de développement social où le social se réduit à de l’occupationnel » (p.72). Selon son examen, « l’individu contre-moderne n’est plus la personne moderne dotée de liberté, d’autonomie et d’authenticité identitaire; il n’est plus identifié à un désir de conquête d’un devenir émancipateur » (p.73). Dans un tel contexte, l’accompagnement serait alors vu comme l’outil le plus approprié pour encadrer les personnes en situation de précarité ou fragilisées par une scolarité insuffisante mais cette fois-ci l’accompagnement n’est plus, selon les termes de l’auteur, « celui de nos illusions mais celui de nos désillusions » (p.74).

Le projet réinterprété dans un esprit postmoderne s'illustre aussi dans l'engouement des entreprises pour le management par projet ou de projet ou la gestion de projet. Selon l'auteur, l'introduction de la notion de projet dans le domaine de la gestion est symptomatique des nouvelles tendances à adopter des perspectives opératoires et à privilégier l'efficacité au détriment des dimensions symboliques possibles à donner au projet. L'agenda joue un rôle important dans cette nouvelle génération du projet car, « le management de projet est une organisation gérée par un agenda avec des délais qui tendent à évacuer toute forme d'incertitude; le chronos du projet commande impérativement son chaïros en se souciant de couvrir de façon plus ou moins homogène l'espace-temps de la conception et de la réalisation du projet au travers d'une programmation d'échéances (…) » (p.140).

L'agenda est ici présenté comme une figure emblématique du désir de conquérir le présent. Il représente à la fois l'action à conduire et celle du temps à organiser. Boutinet analyse « cet objet nomade énigmatique » sous diverses usages et implications : par exemple, comme outil le plus élaboré et le plus complexe de l'organisation du temps depuis le calendrier et l'horloge et servant à noter les engagements personnels, les devoirs sociaux à assumer. Sous sa forme « agenda- anticipation », il connaît des limites de perspectives plus importantes que dans sa version moderne associé au modèle MT1. Comme le dit l'auteur, « À première vue on pourrait penser que l'agenda anticipe tel ou tel engagement à honorer sur un horizon temporel prospectif (…) En fait il nous renferme bien dans le moment présent en expulsant l'incertitude caractéristique de toute relation avec notre avenir au-delà du dernier engagement agendaire pris (…) » (p.164).

Le professeur Boutinet poursuit son analyse d'une mutation des temporalités à travers des figures actuelles de la simultanéité au travers les concepts de l'alternance, de transition et de pluri-activité (exemple : multiplicité des identités) et de ce qu'il appelle les temporalités de l'éphémère, celles de l'immédiateté, de l'urgence et de l'innovation.

Le livre de Jean-Pierre Boutinet, vous l'aurez compris par ce résumé qui ne rend que très partiellement justice à la richesse de son contenu, est plus qu'un écrit sur le phénomène de l'agenda comme outil synchronisateur des nombreux engagements tant sociaux que personnels représentatif des mutations que la société postindustrielle connaît depuis les trente dernières années. L'ouvrage sociologique dresse, à partir de multiples observations et de nombreux écrits philosophiques contemporains, une analyse approfondie de l'évolution de la notion de projet au regard principalement de deux modèles d'interprétation des temporalités (MT1 et MT2).

Nos observations d'intervenantes et d'intervenants, particulièrement en éducation des adultes, recoupent celles de Boutinet, par exemple en ce qui a trait au glissement du projet porté par la personne vers un individu porteur d'un projet conçu pour lui mais sans lui. L'auteur nous fournit une grille beaucoup plus large pour examiner, interpréter et comprendre ces observations, notamment en ce qui concerne la signification du moment présent en contexte postmoderne.

Vers une société des agendas porte un regard nouveau sur la notion de projet d'un auteur qui a pu voir son évolution et sa réinterprétation, voir son glissement vers un tout autre sens que celui qu'il lui était donné en 1990 dans Anthropologie du projet.

Manon Gosselin, c.o. Ph.D.
Professeure Département d'orientation professionnelle
Université de Sherbrooke
Membre de l'équipe de recherche sur les transitions et l'apprentissage (ÉRTA)

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